ALLARD Maurice, Édouard, Eugène

Par Justinien Raymond

Né le 1er mai 1860 à Amboise (Indre-et-Loire), mort le 27 novembre 1942 à Paris ; avocat ; publiciste ; député socialiste du Var.

Fils d’un notaire franc-maçon, président du conseil d’arrondissement d’Amboise, conseiller général radical en 1894, Maurice Allard naquit dans un milieu de bonne bourgeoisie provinciale. Ses oncles Victor Allard, banquier, et Charles Guinot, alors maire d’Amboise, propriétaire, furent les témoins de sa déclaration de naissance.

Il fit ses études au lycée de Tours (Indre-et-Loire), devint bachelier ès sciences et bachelier ès lettres, puis alla étudier le droit à Paris. Il s’y trouvait à l’âge de vingt ans, au moment où le mouvement ouvrier sortait de la torpeur où l’avait plongé la répression de la Commune. Il fut, en 1880, un des principaux fondateurs du groupe révolutionnaire des Écoles qui reçut les Communards rentrant d’exil à la faveur de l’amnistie et qui publia deux organes de combat : L’Étudiant et L’Écho de la Rive gauche. Il en fut le principal rédacteur, début modeste d’une activité de journaliste menée de front avec sa profession d’avocat et qui allait le mettre en vedette, le conduire au Parlement et représenter avec son œuvre de propagande et sa tâche d’élu sa contribution au mouvement socialiste, sur le seul terrain politique.

Il participa à la lutte antiboulangiste comme rédacteur à La Bataille, tout en continuant à militer en Indre-et-Loire où il entraîna Édouard Vaillant, Emmanuel Chauvière, Marcel Sembat, Victor Dejeante. Il y dirigea le Républicain d’Indre-et-Loire publié à Tours. Une polémique de presse lui valut un duel où il fut très grièvement blessé d’une balle au ventre.

Il était rédacteur à La Lanterne depuis août 1895 quand, à la demande des groupes socialistes varois, il fut élu député du Var en 1898. Ce département, d’un républicanisme ardent, avait été, dès 1885, représenté par quatre députés radicaux dont Clemenceau. Depuis 1880, un mouvement socialiste s’accentuait, à la suite d’une tournée de d’ Auguste Blanqui qui avait laissé des traces, notamment à Cuers. À une élection partielle de 1888, au scrutin de liste départemental, l’ancien communard Gustave Cluseret fut élu député socialiste. Réélu en 1889, il n’était plus considéré comme socialiste par les militants de Toulon qui lui opposèrent Albert Duc-Quercy. Ce furent les élections de 1898 qui donnèrent au socialisme une forte position parlementaire dans le Var. Maurice Allard fut candidat à Draguignan où Clemenceau, éclaboussé, à tort, semble-t-il, par l’affaire de Panama, avait succombé en 1893 devant le candidat de droite, Jourdan. Allard battit ce dernier par 9 068 voix contre 8 272 sur 17 521 votants.

Cette élection donna au socialisme une forte position parlementaire au département. Allard affirma alors : « Nous pouvons prendre l’offensive par le groupement de tous les syndicats en vue d’une grève générale pour cesser le travail à la veille de l’exposition […] Élever des barricades est une tactique révolutionnaire, mais l’armée est là, tandis que le moyen de la grève est plus pacifique, moins dangereux, plus sûr… ». Le 22 mai 1900, il déposa un ordre du jour flétrissant "les réactionnaires, césariens, militaristes, cléricaux et bonapartistes qui, à Paris, ont voté contre la République" et réclama "l’avènement de la République sociale."

Il polémiqua aussi avec Pierre Brizon, professeur d’école normale, socialiste, sur le caractère non-socialiste de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Le 22 janvier 1902, dans un article de La Lanterne, il honora Martin Bidouré, héros de la résistance au coup d’état du 2 décembre 1851, à Barjols. Mais, après une ancienne collaboration, il quitta La Lanterne qui lui faisait obligation de soutenir le ministère Waldeck-Rousseau.

Maurice Allard fut réélu, au 1er tour, en 1902, par 8 527 voix sur 16 599 votants, malgré la présence d’un socialiste dissident, Néton, et en 1906 par 10 097 voix sur 14 859 votants, faisant sur son nom l’union de toute la gauche. Il ne plaida plus guère, tout à son activité d’élu et de journaliste, notamment au Petit Sou et au Cri du Var, fondé avec Gustave Fourment en 1904, qui devint organe de la fédération socialiste SFIO. A Draguignan, il était considéré comme « l’homme qui marche droit ! » tandis que le journal de droite Le Var le désignait comme « un pur entre les purs et un rouge entre les plus rouges ».

Éloquent et disert, Maurice Allard se fit remarquer au Parlement par sa combativité à la tribune plus que par ses propositions qui se limitent, à une exception près, à des demandes de secours pour des sinistrés du Var. Outre quelques débats sur la loi de Finances (24 mars 1899, 20 février 1903, 16 mars 1906) et sur le budget de l’Instruction publique et des Beaux-Arts (15 novembre 1904 ; 13, 14 et 16 février 1906), ses multiples interventions (plus de quarante) au cours des trois législatures du Bloc des Gauches triomphant, portaient essentiellement sur la politique religieuse. Blanquiste, il se fit une spécialité dans l’anticléricalisme. Le 24 novembre 1904, déjà, il demanda à la gauche « de se prononcer contre le mensonge religieux et de cesser de subventionner les prêtres, c’est-à-dire les artisans du mensonge. » Il intervint à propos du budget des cultes (30 et 31 janvier 1899 ; 26 janvier - demande de la suppression du budget des cultes - et 4 novembre 1903 ; 24 novembre 1904), interpella le gouvernement sur la politique religieuse (20 mai 1903), revendiqua la suppression de l’enseignement congréganiste (18 mars 1904). Il prononça quinze discours au nom du groupe socialiste unifié au cours des débats sur la loi de séparation des Églises et de l’État (du 10 mai au 30 juillet 1905) et deux sur les inventaires des biens d’Église (19 janvier et 1er février 1906). En blanquiste qu’il était, il s’était fait une spécialité dans l’anticléricalisme. Le 27 mai 1904, dix jours après la publication dans l’Humanité de la protestation pontificale contre la visite du président Loubet au roi d’Italie, Allard avait déjà vivement interpellé le gouvernement, préconisé la rupture immédiate du Concordat comme prélude à la séparation des Églises et de l’État, tandis qu’un autre interpellateur socialiste, Aristide Briand, qui devait rapporter le projet de séparation l’an d’après, combattait cette idée. Au projet rapporté par Briand, Allard opposa en vain, en mars 1905, une contre-proposition. Il n’admettait pas, pour l’État, l’obligation pendant quelques années de louer les églises aux associations culturelles. Il confisquait les biens mobiliers et immobiliers des communautés religieuses. Il punissait par l’article 405 du Code pénal, comme auteur d’une escroquerie, toute personne qui se ferait verser des fonds sur promesse d’un miracle. Il interdisait formellement le port du costume ecclésiastique. Le 13 juin 1905, il critiqua la générosité avec laquelle le projet Briand affectait les presbytères au logement des prêtres. Par un amendement, il voulut en laisser la libre disposition aux communes. Devant la vive opposition du rapporteur, Allard annonça sa démission de membre de la commission de séparation. Le 3 juillet 1905, il déclara cependant émettre un vote favorable au projet bien qu’il ne répondît « pas aux vœux des libres penseurs » et que la loi fût en quelques points « périlleuse » (l’Humanité, 4 juillet 1905). Au surplus, sur tous les problèmes de doctrine ou de tactique posés au Parti socialiste, Allard se situait toujours à l’extrême gauche, que se soit à propos de l’exploitation des enfants immigrés, de l’appui aux revendications du droit syndical des fonctionnaires (1906), ou de la défense des petits cultivateurs ou des petits commerçants.

Maurice Allard fut réélu député le 6 mai 1906 au 1er tour de scrutin par 9 992 voix sur 14 859 votants, contre Ravel radical-socialiste 4201 voix.

En 1909, alors que la plupart des députés socialistes s’abstenaient dans le vote de confiance au cabinet Briand, il vota contre et se justifia dans l’Humanité du 29 juillet en un article dont la conclusion résume son attitude politique : « La société nouvelle, écrivit-il, ne sortira ni du Parlement ni de ses commissions. Le prolétariat ne peut compter que sur son effort personnel. En régime capitaliste, il ne peut voir qu’un ennemi dans tout gouvernement. »

Aux élections de 1910, à la demande de la Fédération socialiste, Maurice Allard laissa son siège de Draguignan au secrétaire fédéral Gustave Fourment pour la 1re circonscription de Toulon où le député socialiste sortant, Prosper Ferrero, ne se représentait pas. En tête au premier tour, avec 4 200 voix, il fut battu au second, avec 6 523 suffrages, par le radical Abel qui en recueillit 6 645. La carrière politique d’Allard était brisée par la rupture du Bloc, ressentie tout particulièrement dans le département de Clemenceau.

Maurice Allard, bien que venu du socialisme révolutionnaire, n’avait pourtant pas été un adversaire systématique de Clemenceau. Quand il vint dans le Var en 1898, une huitaine de groupes socialistes existaient. La bataille électorale et son issue favorable au socialisme les multiplièrent. Si ceux de Toulon et de la Seyne, derrière Prosper Ferrero, adhéraient au Parti ouvrier français, la venue d’Allard, disciple d’Édouard Vaillant, en rallia une demi-douzaine au Parti socialiste révolutionnaire. Quelques-uns restaient indépendants. Allard représenta plusieurs de ces groupes blanquistes aux congrès de Paris, salle Japy (1899) et salle Wagram (1900). En 1901, au congrès de Lyon, Allard figurait dans les délégations d’Indre-et-Loire et de la Seine. En avril 1901, ces trois courants socialistes du Var s’unissaient dans une fédération départementale qui adhéra au Parti socialiste français. Allard prit la tête d’une fédération adhérente au Parti socialiste de France et comptant les groupes de Draguignan, Flayosc, Vidauban, Le Muy. Il la représenta au congrès de Commentry (septembre 1902). Les deux fédérations entretenaient des relations amicales et quand, en 1902, à la suite de démêlés électoraux avec la direction centrale, la Fédération du Parti socialiste français quitta ce parti pour reprendre son autonomie, Allard et ses amis la rejoignirent tout en continuant à adhérer au Parti socialiste de France. Ainsi, dans le Var, l’unité à l’échelon départemental précéda la fusion sur le plan national : au congrès de la salle du Globe (1905), Maurice Allard, avec Pierre Renaudel entre autres, représentait une Fédération unie et il fut encore son délégué à Toulouse (1908), Saint-Étienne (1909) et Paris (1910).

Mais les disciplines nationales allaient mettre à rude épreuve l’unité dans le Var. La socialisme y représentait à la fois le mouvement spécifiquement ouvrier de Toulon, La Seyne, et les fortes traditions de la démocratie rurale. Aussi, lorsque l’affaire Dreyfus eut redoré le blason de Clemenceau et qu’il se présenta au Sénat, en avril 1902, les socialistes du Var l’aidèrent à prendre sa revanche de l’échec de 1893. Quand, plus tard, la politique nationale dressa le Parti socialiste contre Clemenceau, ministre de l’Intérieur, puis président du Conseil, « briseur de grèves » et pourfendeur du socialisme, les socialistes du Var, retenus par le souvenir de luttes communes et par le prestige du vieux lutteur républicain, furent réticents. Allard et les deux autres députés socialistes du Var s’abstinrent lors du vote de confiance au cabinet Sarrien dont Clemenceau était le ministre de l’Intérieur. Peu après, le 14 octobre, ils ne participèrent pas, à Draguignan, au banquet offert à ce dernier.

Quand le chef du gouvernement radical révoqua postiers et instituteurs et réprima énergiquement la révolte des vignerons, Allard et tous les élus, sauf quelques conseillers municipaux de Toulon suivant Marius Escartefigue, signèrent, à la demande de la Fédération socialiste, une déclaration de rupture.

Allard, sans répit, dénonça la tyrannie qui régnait du fait de Clemenceau. Le 15 octobre 1908, au congrès national socialiste de Toulouse, alors qu’on l’accusa de pactiser avec les radicaux dans le Var, il se défendit ainsi : "nous menons dans le Var, la lutte contre un malfaiteur public" [c’est-à-dire Clemenceau]. En juillet 1909, après avoir déposé un contre-projet sur le statut des fonctionnaires, alors que la plupart des députés socialistes s’abstenaient dans le vote de confiance au cabinet Briand, il vota contre et se justifia dans l’Humanité du 29 juillet en un article dont la conclusion résume son attitude politique : « La société nouvelle, écrivit-il, ne sortira ni du Parlement ni de ses commissions. Le prolétariat ne peut compter que sur son effort personnel. En régime capitaliste, il ne peut voir qu’un ennemi dans tout gouvernement. »

Après sa défaite aux élections de 1910 , il accepta mal le verdict : "Grâce à la pression sous-préfectorale, aux manœuvres les plus éhontées et à quelques trahisons intéressées, la réaction cléricale et capitaliste nous bat de cent vingt voix de majorité". La carrière politique d’Allard était brisée par la rupture du Bloc, ressentie tout particulièrement dans le département de Clemenceau.
Dès lors son action fut surtout journalistique. Il devint un des leaders de l’Humanité dont il avait été jusqu’ici un rédacteur occasionnel. Il y suivait surtout les problèmes posés au Parlement et notamment les questions financières jusqu’à la déclaration de la guerre, soit une centaine d’articles.

Le 7 juillet 1910, Maurice Allard s’invita dans l’affaire Rochette, banquier, dont le procès venait de s’ouvrir par un article titré "Pourriture". Le 11 mai 1911, il concluait, au sujet de l’intervention militaire française au Maroc : « Civilisation, que de crimes on commet en ton nom ! Les hommes ne savent encore que se vautrer dans la boue sanglante. » Le 5 mai 1914, il demanda une réforme électorale avec le scrutin de liste avec représentation proportionnelle et une révision de la Constitution, et à la veille de la Grande Guerre, à propos du budget, il proposait « de diminuer les dépenses militaires » (5 juillet 1914).

En août 1914 il quitta l’Humanité et abandonna la fédération socialiste du Var.

Après un long silence, Maurice Allard collabora à La Lanterne de 1917 à juin 1920. Il y entama, avec Le Populaire de Paris, une violente polémique au sujet de la Révolution russe. Il condamna le traité de Brest-Litovsk. Il signa des articles fort violents condamnant, le 27 août 1918, « l’arbitraire, les violences et la tyrannie » du bolchevisme. La Lanterne lui proposa d’écrire un article en 1926 ; il se récusa le 4 mars 1926 : « Vieux, désillusionné, fatigué, infirme d’une balle dans les intestins reçue au service d’une République alors jeune, aujourd’hui tombée en mascarade dans les mains de professionnels de la politique, j’assiste à des événements en simple spectateur, avec l’espérance qu’il se trouvera des jeunes pour remettre les choses en place, chasser les marchands du temple, et trouver des voies nouvelles. Mais il est bien probable que je ne verrai rien de tout cela. »

Maurice Allard habitait rue Antoine Roucher dans le 16e arrondissement de Paris jusqu’en 1939.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article76070, notice ALLARD Maurice, Édouard, Eugène par Justinien Raymond, version mise en ligne le 27 janvier 2010, dernière modification le 17 août 2020.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : Maurice Allard a collaboré aux journaux suivants : La Bataille. — Le Républicain d’Indre-et-Loire. — La Lanterne. — Le Petit Var. — Le Cri du Var.- Le Briard. — L’Attaque. — Le Petit Sou. — l’Humanité. — La Barricade.(hebdomadaire de combat lancé par Victor Méric en 1910. Il paraissait sur huit pages et sa couverture était illustrée par Aristide Delannoy. Pendant les quelques mois de sa brève existence, cette feuille fut presque entièrement rédigée par Maurice Allard, André Morizet et Victor Méric).

SOURCES : Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Hubert Rouger, La France socialiste, p. 140-141. — Les Fédérations socialistes, t. III, op. cit., p. 25 à 48 passim.. — La notice ancienne de Justinien Raymond a été précisée par Maurice Mistre.

ICONOGRAPHIE : La France socialiste, op. cit., p. 140.

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