TRÉHARD Jo [TRÉHARD Joseph, Marie, Réginald, dit]

Par Joël Masson

Né le 4 février 1922 à Sées (Orne), mort le 28 décembre 1972 à Caen (Calvados) ; directeur de la Salle municipale des Beaux-Arts (1949 -1962), du Théâtre-Maison de la Culture (1963-1968), du Centre dramatique national (1969 -1972) de Caen ; metteur en scène.

Photo de Jo Tréhard cheveux en brosse, été 1953
Photo de Jo Tréhard cheveux en brosse, été 1953
arch.
Colette et Claude Cormier

Jo Tréhard naquit à l’ombre d’une cathédrale dans une famille d’artisans (son père était coiffeur sur l’acte de naissance), croyante mais sans conformisme. Au petit séminaire, il arrêta les études en fin de cinquième : « Joseph n’est pas un intellectuel, c’est un manuel », avaient signifié aux parents le professeur. Après trois ans de formation professionnelle à Caen, il obtient son CAP d’ajusteur (juin 1940). Sous l’Occupation, il fut moniteur d’éducation physique, puis d’art dramatique dans un Centre de jeunesse de l’Orne (1941-1944). Désormais on abrège Joseph en Jo.

En1945, il fut engagé comme « responsable des veillées et des jeux dramatiques » à l’Office municipal de la jeunesse de Caen. Dans cette ville détruite, il transforma un hangar de l’armée en une salle de 620 places, à l’équipement scénique impeccable. Dénommée Salle municipale des Beaux-Arts, on la désigna volontiers par « Le Tonneau ». C’est là que Dullin vint jouer L’Avare en octobre 1949, six semaines avant sa mort ; et en décembre 1951, le TNP naissant y donna Le Cid avec Jean Vilar et Gérard Philipe. Indices de la mise en place d’un nouveau cours de la vie théâtrale en province, en rupture avec la routine des tournées du Boulevard et celle de l’opérette dominicale. « Qualité–Éclectisme–Cohérence », telle était alors la devise de ce directeur hors pair. En treize saisons, devant un public atteignant le 100 000e spectateur en mai 1962, il avait proposé 250 spectacles. Ceux des Centres dramatiques (50 du CDO voisin), du TNP, de la fine fleur des théâtres et cabarets Rive gauche (Barbara, Barsacq, Blin, Bourseiller, Brel, Brassens, Camus, Dasté, Fabbri, les Frères Jacques, Gignoux, Grenier-Hussenot, Jacquemont, Mauclair, Montand, Piaf, Pitoëff, Rétoré, Serreau, Tamiz). Par la création d’un festival de Normandie, devant la cathédrale de Coutances (1950,1954), dans le château de Caen (1951, 1953), il s’affirma metteur en scène expert en spectacles de plein air ; ainsi pour la création du Chevalier de neige de Boris Vian en 1953. Cette prédilection en fit l’organisateur des jeux scéniques de la JAC (Jeunesse agricole catholique), de 1952 à 1968. En 1957, il mit en scène L’Histoire du soldat de Ramuz et Stravinski, avec Georges Wilson comme récitant ; en 1961 Le mariage de Figaro marqua la naissance de la Compagnie. À partir de 1954, année où l’on décida la reconstruction du théâtre, il mobilisa toute son énergie pour orienter le projet architectural selon des préoccupations novatrices qu’il explicita dans un Projet de gestion du théâtre municipal de Caen (1958, 60 p.). Lequel métamorphosa le théâtre de grand-papa en une « Maison des Arts et de la Culture »", dont le principe d’une vie permanente et polyvalente anticipa l’institution des maisons de la culture par André Malraux.

Ce qui avait été amorcé dans les années 1950 allait s’amplifier et se diversifier au cours de cinq saisons au TMC (Théâtre-Maison de la Culture), d’avril 1963 à mai 1968. Le lieu, conçu en étroite collaboration avec l’architecte Alain Bourbonnais, offrait une salle de 1100 places à quoi s’ajouta dans le grand foyer un « petit théâtre » de 250 places ; d’autre part : bibliothèque, discothèque, espaces d’exposition et cafétéria. De quoi offrir « au cœur de la cité, à la disposition de tous, une machine à recréer l’homme, de midi à minuit, sept jours sur sept, grâce à l’éventail de ses réalisations artistiques et culturelles » (Loisir, n° 0, mars 1963). C’est bien sûr le théâtre qui l’emporte : 130 spectacles dramatiques (170 représentations) et une quinzaine d’œuvres lyriques. Pour sa Compagnie promue Troupe permanente, Jo Tréhard mit lui-même en scène Les fourberies de Scapin, Volpone, Un chapeau de paille d’Italie, Richard II, et permit à trois comédiens de passer à la mise en scène : Pierre Barrat (trois œuvres lyriques), Jean Bouchaud (deux spectacles de cabaret, avec Cl. Évrard, G. Moustaki, P. Richard), Antoine Vitez (Électre, Les Bains). Outre ces créations, il accueillit les mêmes troupes qu’au temps du Tonneau, et s’y ajoutèrent des spectacles de Chéreau, Debauche, Garran, Lavelli, Mnouchkine, Planchon, Terzieff, et les séjours d’une semaine du Living Theatre (1967), du Piccolo Teatro di Milano (1968). Il ne cessa d’accorder une place privilégiée aux variétés : outre les artistes déjà cités se produisirent également Béart, Devos, Ferrat, Gréco, Leclerc, Nougaro, Reggiani. La création d’un cinéma d’art et d’essai permet d’offrir chaque semaine quatre projections d’un film, classique ou récent : soit une centaine de films en cinq saisons. Il programma plusieurs séries d’entretiens avec des écrivains, artistes, essayistes : Barthes, Brassaï, Caillois, Duras, Étiemble, Fouchet, Gatti, Landowski, Morin, Resnais, Robbe-Grillet, Rostand, Wiener…Et dans une ville qui n’avait pas encore reconstruit son musée, il proposa une dizaine d’expositions chaque saison : peinture, architecture, sculpture, graphisme, tapisseries, sièges, bijoux, photographie. « Une maison amicale où on se sent bien, où on vit, où on a l’impression que les gens se sentent bien, qu’ils vivent, une maison où il se passe des choses, où il passe quelque chose » (Gilles Ehrmann, 1965).— Cependant, le maire de Caen, de droite, (J.-M. Louvel, de 1959 à 1971) et sa majorité étaient si hostiles à une telle « politique » d’ouverture que la crise était quasi permanente. Et fin février 1968, c’était la rupture de la convention de fonctionnement passée entre l’État et la Ville de Caen. Le TMC avait vécu. Retour au bon vieux théâtre municipal, le 1er janvier 1969. « Le Maire et Jo Tréhard auront chacun leur salle de théâtre », avait titré Caen 7 Jours à sa une, le 8 décembre 1968.

En quelques semaines, Jo Tréhard aménagea dans une salle paroissiale son troisième théâtre (436 places), au 32 rue des Cordes. Celui-ci ouvrit ses portes au public le 18 mars 1969 avec Reggiani, le lendemain les Frères Jacques ; un peu plus tard le mime Marceau, puis The Bread and Puppet Theater. La Troupe permanente, promue CDN (Centre Dramatique National), s’appela désormais Comédie de Caen. Parmi les mises en scènes de son directeur : Le Chariot de terre cuite, Le Prince travesti, Chronique de la vie et de la mort d’Hitler, Don Juan (de Max Frisch). Il accueillit le Rabelais de Barrault (chassé comme lui de son théâtre), le 1789 du Théâtre du Soleil, des spectacles de Régy, Vincent, Vitez. Et, ce fut sa dernière innovation, il créa une section « Théâtre des jeunes spectateurs », confiée à Yves Graffey. Manière de faire signe au Chancerel de son adolescence ?

« Pendant un quart de siècle, il a dominé la vie culturelle de la cité. Celle-ci perd beaucoup », déclara Jean-Marie Girault, nouveau maire de Caen, au lendemain de la mort prématurée de Jo Tréhard. — « Sur le plan professionnel, je lui dois beaucoup. Il fut le premier à me donner des possibilités aussi importantes de travailler. Il m’a permis de monter des spectacles en mettant à disposition son théâtre » (Antoine Vitez) — « Sur le plan théâtral, il faut dire et répéter qu’il a été l’un des plus importants animateurs de la décentralisation. Le travail de Tréhard est exemplaire. » (Roger Planchon) — Non moins atypiques qu’exemplaires assurément, le parcours et l’œuvre de cet autodidacte, l’allant, l’audace et les combats de cet animateur. « Quelle belle époque que celle des années 50 ! » écrivait Arthur Adamov en 1968. À Caen, le public du Tonneau fut tout particulièrement à même d’en jouir. Cela ne fit que croître et embellir au fil des années 1960, au temps du Théâtre-Maison de la Culture. Ici et là, grâce à Jo Tréhard.

Marié en mai 1946 avec Simone Grayon, il eut quatre enfants qui travaillèrent tous dans la culture : l’aînée Élisabeth Tréhard fut la co-créatrice du festival film de femmes, le second, Jean-Marie, remarquable guitariste, mourut à cinquante ans, les deux autres, Benoît et Emmanuelle travaillent dans le spectacle.

Ses archives sont déposées et consultables à l’IMEC.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article76335, notice TRÉHARD Jo [TRÉHARD Joseph, Marie, Réginald, dit] par Joël Masson, version mise en ligne le 14 février 2010, dernière modification le 7 mars 2017.

Par Joël Masson

Photo de Jo Tréhard cheveux en brosse, été 1953
Photo de Jo Tréhard cheveux en brosse, été 1953
arch.
Colette et Claude Cormier
Portrait à la cigarette époque du T.M.C. 1965
Portrait à la cigarette époque du T.M.C. 1965
arch.
Colette et Claude Cormier

SOURCES : Archives Jo Tréhard, IMEC (Caen). — Richard Monod, « Le Théâtre municipal de Caen : bilan et avenir », in Théâtre populaire, n° 4, 1er trimestre 1961. — Joël.Masson, « Jo Tréhard et l’invention du TMC » in La décentralisation théâtrale. 2 . Les Années Malraux, Cahiers ANRAT, n° 6, 1993. — État civil.

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