GRÉGORY Léon-Jean, Michel

Par André Balent

Né le 1er novembre 1909 à Thuir (Pyrénées-Orientales), mort le 22 octobre 1982 à Perpignan (Pyrénées-Orientales) ; avocat ; militant du Parti socialiste SFIO ; adjoint au maire (1935-1940, 1945-1947) puis maire (1947-1982) de Thuir, conseiller général de Saint-Paul-de-Fenouillet (1945-1956) puis de Thuir (1956-1982), vice-président (1961-1973) puis président (1973-1982) du conseil général des Pyrénées-Orientales, sénateur des Pyrénées-Orientales (1948-1982).

Léon-Jean Grégory était le fils d’un comptable thuirinois, Léon Grégory et de Joséphine Murat, d’origine aveyronnaise.

Il fit des études secondaires au cours complémentaire de Thuir puis au collège de Perpignan. Après avoir obtenu le baccalauréat en 1928, il l’inscrivit à la Faculté de droit de Montpellier (Hérault). Ses études terminées, il s’inscrivit en 1931 au barreau de Paris, puis, en 1934, à celui de Perpignan. Rapidement, Léon-Jean Grégory que l’on considérait comme un avocat talentueux, remarquable pour son éloquence, acquit une certaine notoriété. Il effectua son stage professionnel au cabinet de Louis Noguères*.

Dès avant la Seconde Guerre mondiale, Léon-Jean Grégory s’affirma comme militant du Parti socialiste SFIO. La vie municipale de Thuir était, depuis 1931, dominée par l’imposante figure de Louis Noguères. Aux élections municipales de mai 1935, Léon-Jean Grégory se présenta sur la liste conduite par Louis Noguères, maire sortant SFIO. Il accédait aux fonctions de 4e adjoint de Thuir. Louis Noguères fut réélu maire. Les postes de 1er et de 2e adjoints échurent à deux républicains-socialistes : Gaudérique Escape et Gérard Vidal. Le 3e adjoint, Sauveur Cortie, était un socialiste SFIO comme lui. Léon-Jean-Grégory fut, pour sa part, quatrième adjoint jusqu’au 16 novembre 1940, date à laquelle le conseil municipal présidé par Louis Noguères fut dissous par le préfet vichyssois.

Avant la Seconde Guerre mondiale Léon-Jean Grégory fut un militant actif du Parti socialiste SFIO. Il fut élu, le 28 janvier 1937, secrétaire adjodint de la section de Thuir de ce parti. Celle-ci le désigna comme délégué au congrès fédéral de la SFIO du 27 mai 1938. Il n’intervint guère, cependant, dans les grands débats idéologiques et politiques qui agitèrent la Fédération départementale de la SFIO dans l’immédiat avant-guerre. « Lieutenant » du secrétaire fédéral Louis Noguères (il avait fait son stage d’avocat au cabinet de ce dernier à Paris), il appartint de ce fait à la « majorité » fédérale qui domina la Fédération de 1937 à 1940.

Avocat, Léon-Jean Grégory plaida souvent, avant 1939, dans des affaires politiques. Il se distingua comme avocat des Jeunesses socialistes, de la SFIO, de la CGT, des républicains espagnols (pour ces derniers, à partir de janvier 1939). Notons ici sa plaidoirie en faveur de la SFIO dans l’affaire des fraudes électorales qui se produisirent lors d’une élection au conseil d’arrondissement dans le canton de Céret (scrutin de mars 1938). Il plaida le 17 février 1939 devant le tribunal de Céret (Pyrénées-Orientales) en faveur d’officiers de la brigade commandée par Enrique Lister qui, au moment de la Retirada étaient entrés en France par Banyuls-sur-mer Sa plaidoirie, le 17 février 1939 devant le tribunal de Céret, en faveur d’officiers de la brigade Lister de l’armée républicaine espagnole convient également d’être signalée. Soixante-treize officiers de cette unité étaient accusés de recel et de contrebande de bijoux et de métaux précieux. Léon-Jean Grégory prononça, en leur faveur, une énergique et brillante plaidoirie : si les officiers républicains furent condamnés à des peines allant d’un mois à deux ans de prison, ils furent relaxés en appel à Montpellier. En 1937, il avait été nommmé nommé juge suppléant à la justice de paix de Thuir.

De 1940 à 1944, il ne semble pas que Léon-Jean Grégory, interdit d’exercer sa professsion d’avocat à compter du 16 novembre 1940, ait eu une grande activité dans les rangs d’organisations clandestines. Certes, Joseph Rous qui fut chef départemental du mouvement « Libération Sud » et qui est un des responsables locaux de la FNDIR écrivit dans un « hommage » publié à l’occasion de « la mort du sénateur Grégory » dans l’Indépendant du 27 octobre 1982, que ce dernier participa, « dès 1941 », « à la mise en place du mouvement de résistance « Libération Sud » et à la reconstitution du Parti socialiste clandestin » « et fit toujours, pendant cette période, preuve d’une ténacité et d’un cran admirables ». Pourtant d’autres responsables de Libération-sud, comme Marcel Maynéris*, affirment que Léon-Jean Grégory ne participa pas aux activités d’une organisation de résistance (entretien avec Marcel Maynéris, 10 juillet 1983). Camille Fourquet*, qui fut le chef départemental des MUR et qui rédigea un volumineux témoignage, à ce jour inédit (Le Roussillon sous la botte nazie), ne fait non plus aucune allusion à une éventuelle activité de Léon-Jean Grégory pendant cette période. Toutefois il fut interrogé, avec quelques autres personnes, le 16 juillet 1942 par le commissaire spécial des renseignements généraux pour avoir répondu aux « appels d’une radio étrangère et de tracts antinationaux ». Recherché par la Gestapo en mai 1943, il dut, quitter les Pyrénées-Orientales. Il trouva refuge dans les Cévennes à Lassalle (Gard). Il participa à la Libération de son département d’accueil. Engagé dans une unité de FFI des Cévennes, il y obtint le grade de capitaine.

À la Libération, il reprit ses activités au barreau de Perpignan Il fut aussi, à plusieurs reprises substitut auprès de la Chambre correctionnelle du Tribunal de Première instance de Perpignan.Ce fut après la Libération que Léon-Jean Grégory allait devenir un des principaux animateurs de la vie politique départementale. Travailleur infatigable, orateur brillant, doté d’un sens réel de l’analyse et de la synthèse, il marqua de son empreinte la plupart des grandes réalisations entreprises sous l’égide de l’assemblée départementale. Sa vision de l’avenir des Pyrénées-Orientales, les orientations économiques qu’il contribua à définir et à mettre en œuvre ne firent certes pas l’unanimité : ses adversaires politiques, de droite et, surtout, de gauche — le PCF — ne ménagèrent pas leurs critiques. Pourtant, dans son activité d’homme public, il ne fit que rarement preuve d’ostracisme. Nombre de ses adversaires politiques, y compris des élus communistes, comme Lucette Justafré*, furent aussi ses amis.

À la Libération, Léon-Jean Grégory milita à nouveau à la SFIO. Il en fut, épisodiquement, le secrétaire fédéral dans les années 1950.
Les années 1945-1950 furent celles de son implication dans les procès à connotations politiques intentés par Camille Fourquet et Charles Robert, du CDL des Pyrénées-Orientales contre Louis Noguères et par Le Républicain du Midi contre les héritiers de L’indépendant. À ces deux occasions il s’engagea à nouveau à fond en faveur de Louis Noguères. Le 7 janvier 1945, la CAF l’avait désigné au poste de secrétaire fédéral adjoint. Au congrès fédéral du 3 juin 1945, il conserva ce poste, en qualité de « chargé de la propagande ». Il devint secrétaire fédéral « politique » à l’issue du congrès fédéral de novembre 1945 et œuvra, à partir de 1947, à la réalisation de ce que l’on appela, au plan départemental, « l’Union républicaine » ou « l’Union républicaine et socialiste ». Cette « Union » fut conclue entre la SFIO et les radicaux-socialistes pour isoler le PCF d’une part, le RPF, le MRP ou les modérés de droite, d’autre part. Cette « Union » reconduite à chaque élection, sous le « leadership » de la SFIO, parvint, sous la IVe république, à régenter la vie politique locale. Plus tard, sous la Ve République, cette « Union » fut étendue, sous la houlette de Léon-Jean Grégory, dans le cadre du seul conseil général, à la droite. Léon-Jean Grégory quitta la SFIO après 1962 (cette année-là il assista à un congrès fédéral de la SFIO). Il demeura toutefois, au plan parlementaire, inscrit ou apparenté au groupe socialiste du Sénat. À la fin de sa vie, il vota pour les candidats socialistes aux élections législatives ou présidentielles (ainsi pour François Mitterrand en avril 1981).
Au sein de la Fédération des Pyrénées-Orientales de la SFIO, il convient de signaler que pendant la « grande querelle » qui opposa entre 1946 et 1952, Louis Noguères, à Arthur Conte*, nouveau venu dans le parti, Léon-Jean Grégory soutint sans défaillance le conseiller général de Thuir. Ainsi, en octobre-novembre 1948, lorsque Arthur Conte, fit, admettre le principe de la candidature de Louis Noguères aux élections sénatoriales — il eût ainsi succédé à ce dernier à l’Assemblée nationale. Léon-Jean Grégory accepta, après le « désistement » du conseiller général de Thuir et député des Pyrénées-Orientales, d’être officiellement investi par le bureau fédéral de la SFIO (il fut, d’ailleurs, élu conseiller de la République). À partir de 1950, la SFIO des Pyrénées-Orientales se divisa en deux Fédérations, l’une « orthodoxe » ou « officielle », animée par Louis Noguères ; l’autre « autonome », présidée par Arthur Conte (qui avait été secrétaire fédéral de l’ensemble du parti jusqu’en juillet 1949) qui fut officiellement exclu de la SFIO par la commission nationale des conflits en avril 1950. Léon-Jean Grégory se rangea sans hésiter parmi les « orthodoxes ». Il accepta d’être candidat sur la liste SFIO « officielle » lors des élections législatives du 17 juin 1951 : mais le seul élu « socialiste » fut le « dissident » Arthur Conte. Léon-Jean Grégory servit de médiateur lorsqu’il fallut préparer le congrès fédéral extraordinaire qui réintégra, le 30 mars 1952, Arthur Conte et les « dissidents » dans les rangs de la SFIO.

À partir de la Libération Léon-Jean Grégory exerça des mandats électifs, à trois niveaux : municipal, départemental et national.

Le 16 octobre 1944, Léon-Jean Grégory entra, en qualité de conseiller municipal, dans la municipalité provisoire de Thuir présidée par Louis Noguères. À l’issue du renouvellement général des conseils municipaux de mai 1945, il devint le premier adjoint de Thuir, Louis Noguères demeurant maire. Le 26 octobre 1947, après le désistement de Louis Noguères, il devint maire de sa ville natale et le demeura jusqu’à sa mort. Les listes qu’il conduisit furent toujours élues avec de fortes majorités : ainsi, le 8 mars 1959, sa liste des libertés républicaines pour le développement agricole, économique et social de la cité » enleva dès le 1er tour les 23 sièges à pourvoir. Ce ne fut qu’aux élections municipales de 1977 que Léon-Jean Grégory connut cependant quelques difficultés lorsqu’il dut affronter une liste d’Union de la Gauche conduite par un socialiste, René Olive. Premier magistrat de Thuir, Léon-Jean Grégory mit à profit ses autres mandats et son influence pour favoriser le développement de cette petite ville du Roussillon, éloignée de 12 km de Perpignan. Une des principales réalisations municipales de Léon-Jean Grégory fut l’implantation à Thuir d’un important hôpital psychiatrique qui modifia la physionomie de la cité.

Élu maire de Thuir en 1959 au premier tour de scrutin, Léon-Jean Grégory fut pourtant amené à présenter sa candidature au second tour des élections municipales à Perpignan (scrutin du 15 mars 1959). Face à la liste conduite par Paul Alduy* et à la « liste d’Union des gauches » issue de la fusion des listes de la SFIO, du PCF et de la « Nouvelle gauche » et conduite par le maire sortant Félix Depardon , Léon-Jean Grégory prit la tête d’une « liste d’union républicaine et d’administration municipale ». Cette liste comprenait nombre de socialistes hostiles à « l’Union des gauches » comme Amédée Azeau ou Ferdinand Berta ; elle comprenait également des personnalités radicales comme le docteur René Argelliès, vice-président du conseil général. Dans sa profession de foi, Léon-Jean Grégory mit en avant sa réputation d’administrateur acquise au conseil général : il signalait qu’il était « préparé à cette tâche (celle de maire de Perpignan) par les nombreux postes de hautes responsabilités « qu’il occupait et qu’il était de ce fait » l’une des personnalités les plus compétentes pour gérer les finances communales, tout en donnant l’impulsion nécessaire à un programme de grands travaux ». Paul Alduy répliqua en contestant les méthodes de gestion financière de Léon-Jean Grégory. Il l’accusa également, en se présentant au second tour de scrutin, de faire le jeu de la liste conduite par Félix Depardon, et par là-même, celui des communistes. En fait, la présence de la liste conduite par Léon-Jean Grégory, en captant un certain nombre de voix de gauche qui se fussent portées sur la liste d’« Union », favorisa indirectement l’élection de son rival sur la scène politique départementale, Paul Alduy (issu, lui aussi de la SFIO). La liste de Léon-Jean Grégory ne recueillit que 5 107 voix contre 15 031 à celle de Paul Alduy et 11 566 à celle de l’« Union des gauches ».

Léon-Jean Grégory tenta son entrée au parlement lors de l’élection à l’Assemblée constituante (scrutin du 21 octobre 1945). Il fut candidat de la SFIO et colistier de Louis Noguères et de Charles Bourrat*, préfet honoraire et conseiller général de Mont-Louis. Mais la SFIO n’eut qu’un seul élu, Louis Noguères.

Il fut à nouveau candidat de la SFIO lors des élections législatives du 2 juin 1946 (colistier de Louis Noguères et d’Arthur Conte). Seul, à nouveau, Louis Noguères fut élu.

Léon-Jean Grégory fut à nouveau le candidat malheureux de la SFIO à une élection législative, celle du 17 juin 1951. Nous avons relaté plus haut les circonstances de cette candidature (crise de la SFIO catalane).

Entre temps, il était entré au conseil de la République à l’occasion de renouvellement des 17 octobre et 7 novembre 1948. Le congrès fédéral de la SFIO réuni la veille du scrutin (le 16 octobre) avait accordé 44 % des mandats à Louis Noguères (qui refusa la candidature), 30 % à Léon-Jean Grégory, 16 % à Jean-Jacquet conseiller général et maire de Rivesaltes, 8 % à Louis Chargès président départemental de l’UFAC et 4e adjoint au maire de Perpignan. Dans le cadre de l’« Union républicaine » Léon-Jean Grégory fut le colistier du radical Joseph Gaspard, 1er adjoint de Perpignan. Tous deux furent élus (Léon-Jean Grégory, 379 voix ; Joseph Gaspard, 381 voix) ; le socialiste Louis Chargès qui avait maintenu sa candidature recueillit pour sa part 54 suffrages ; les candidats communistes, Gaston Cardonne et Miquel obtinrent respectivement 106 et 99 voix. Il fut à nouveau candidat d’« Union républicaine » et colistier du radical Joseph Gaspard aux élections sénatoriales des 27 avril et 18 mai 1952. Il fut à nouveau élu avec 464 voix (Joseph Gaspard : 449 voix) distançant largement les communistes Fernand Cortale et Antoine Miquel. Il fut réélu conseiller de la République lors du scrutin du 11 mai et 8 juin 1958.
Léon-Jean Grégory était toujours candidat d’« Union républicaine ».

Toutefois, un militant de la SFIO, Henri Guitard*, maire de Céret préféra rompre la « discipline » du pacte radicalo-socialiste départemental en se présentant seul. Léon-Jean Grégory obtint 460 voix, venant en tête de tous les candidats et précédant Joseph Gaspard (374 voix) qui fut aussi réélu. Pour sa part Henri Guitard recueillait 97 suffrages alors que les deux candidats communistes Fernand Cortale et André Gendre réunissaient sur leurs noms, 80 voix chacun.

Sous la Ve République Léon-Jean Grégory fut candidat à trois élections sénatoriales (26 avril 1959 ; 26 septembre 1965, 22 septembre 1974). Il fut à chaque fois réélu au premier tour de scrutin. Le 26 avril 1959, il obtint, avec son suppléant de la SFIO, Baptiste Pams 401 voix sur 645 votants. Le 26 septembre 1965, Léon-Jean Grégory et son suppléant Baptiste Pams* qui se présentaient cette fois avec l’étiquette d’« Union socialiste et républicaine » furent élus avec 554 voix. Leurs concurrents communistes, Fernand Cortale et Narcisse Planas, maire d’Elne, n’obtinrent respectivement que 19 et 89 voix. Le 22 septembre 1974 Léon-Jean Grégory et sa suppléante, Jacqueline Alduy recueillirent 556 voix sur 757 suffrages exprimés.

Léon-Jean Grégory fit son entrée au conseil général des Pyrénées-Orientales lors du renouvellement général du 23 septembre 1945. Il fut élu au premier tour dans le canton de Saint-Paul-de-Fenouillet, dont le siège, avant la Seconde Guerre mondiale, était détenu par le sénateur socialiste SFIO Georges Pézières décédé en 1941. Il fut réélu conseiller général de Saint-Paul-de-Fenouillet le 20 mars 1949.

Le décès de Louis Noguères, conseiller général de Thuir, laissa vacant le siège de conseiller général du canton dont Léon-Jean Grégory était le maire du chef-lieu. Il se présenta donc au scrutin partiel du 7 juin 1956 et fut élu conseiller général de Thuir au premier tour avec 4 090 voix (Georges Lavail, radical-socialiste, 464 voix ; Gilbert Mestres*, PCF, 1 250 voix).
Léon-Jean Grégory fut, par la suite, constamment réélu conseiller général de Thuir. À la fin de sa carrière lors de sa dernière réélection dans le canton de Thuir en 1979, Léon-Jean Grégory fit, contre lui, l’unanimité de l’ensemble des partis de gauche. Cette situation paradoxale pour un homme qui avait été un des cadres et élus de la SFIO du département et qui demeura un « apparenté » au groupe socialiste du Sénat — était en fait l’aboutissement d’une évolution politique au plan départemental.

Le « pacte » socialo-radical qui, sous la IVe République, avait permis l’élection de sénateurs hostiles à la fois à la droite et au PCF fut également pratiquée dans le cadre de l’assemblée départementale. Cette politique fut poursuivie dans les décennies suivantes. Toutefois la politique d’« Union de la gauche », menée au plan national, était en contradiction avec les données départementales et les rapports de forces qui se dégagèrent dans le conseil général. Léon-Jean Grégory, qui refusait d’associer les communistes à la gestion départementale, tourna délibérément le dos à l’Union de la Gauche. Pour cette raison, il ne participa pas à la FGDS et n’adhéra pas au PS issu du congrès d’Épinay. Toutefois, le « pacte » socialo-radical que recouvrait souvent l’étiquette locale d’USR, s’il continua de capter lors d’élections cantonales une partie des voix qui se portaient, lors de scrutins nationaux, sur des candidats favorables à l’union de la gauche, ne fut, à cause de la dynamique propre à cette dernière, continuer à grouper une majorité au sein du conseil général. Aussi pour isoler les élus du PCF et, dans une moindre mesure ceux du PS issu d’Épinay, Léon-Jean Grégory, qui, après la mort de Louis Noguères en 1956, fut l’« homme fort » du conseil général des Pyrénées-Orientales, pratiqua-t-il délibérément, afin de constituer une majorité, une alliance avec des élus de tendances diverses y compris ceux de droite. Cette attitude ne l’empêchait pas de continuer de se réclamer du socialisme.

Ce fut, en effet, dans le cadre du conseil général que Léon-Jean Grégory acquit la stature qui devint la sienne. Il fit, avec un soin tout particulier, les « enquêtes économiques » qu’il rapporta, devant le conseil général, en 1946 et en 1952.

Celle de 1946 fut rapportée conjointement par Léon-Jean Grégory et le communiste — ex SFIO — Pascal Bernole , élu en 1945 conseiller général de Prats-de-Mollo. Le Travailleur catalan, hebdomadaire de la Fédération communiste du 5 octobre 1946, a pu écrire à propos de cette « enquête » qui traçait, dans ses grandes lignes, les perspectives de l’avenir économique du département pour les années à venir : « Les deux rapports de Grégory et de Bernole, fondus en un seul, sérieusement étudiés par la commission des travaux publics, deviendront la charte de notre Roussillon, la charte au service du travail, de l’union, de la liberté et de la renaissance, la charte du progrès triomphal ! ». L’« enquête » de novembre 1946 fut la base du « plan départemental » 1947-1952 qui mit l’accent sur quatre points : équipement rural (électrification, amélioration des élevages ovin et bovin, constructions de sanatoriums, prises en charge des annuités d’emprunts des communes pour la réalisation de travaux d’intérêt général) ; formation professionnelle ; développement touristique (création d’un office départemental) ; politique de la maîtrise de l’eau (développement de l’irrigation, préparation de l’avant-projet de création de grands barrages de retenue). Dans le Cri socialiste du 19 octobre 1946, il avait déjà publié un grand article sur le « problème de l’irrigation » où il montrait qu’il connaissait parfaitement le thème. Ce dernier point, Léon-Jean Grégory s’attacha, par la suite, à le concrétiser. Seuls des problèmes techniques retardèrent jusqu’en 1972, le lancement de l’enquête d’utilité publique du grand barrage de Vinça, sur la Têt. L’« enquête » de novembre 1952 fut rapportée conjointement par Léon-Jean Grégory et Arthur Conte, parlementaires SFIO ; et René Argelliès, radical. Cette « enquête » donna un nouvel élan aux réalisations départementales. Léon-Jean Grégory devint président du « comité d’expansion économique » créé le 25 octobre 1955, qui devint l’instrument de mise en œuvre des projets économiques de l’assemblée départementale. À son instigation le « comité d’expansion économique » prit forme et, en août 1956, établit un diagnostic sévère de « sous-développement » économique. Il finança la réalisation d’enquêtes sur les moyens de modernisation et de reconversion de l’industrie sandalière du Vallespir et de la pêche littorale. À l’instigation de son « animateur », Léon-Jean Grégory, le conseil général se fit lui-même promoteur. En 1961, fut créée une première société d’économie mixte, la SEMETA dont la présidence fut confiée au collègue de Léon-Jean Grégory au Sénat, Gaston Pams, conseiller général d’Argelès. Cette société d’économie mixte finança la construction de la station balnéaire du Barcarès, voulue par le gouvernement et d’une station de sports d’hiver, « Pyrénées 2000 ». Gaston Pams — et Léon-Jean Grégory — furent, à compter des années 1960, accusés de vouloir faire du tourisme la base essentielle de l’économie catalane, tout en sacrifiant à des intérêts privés des espaces naturels précieux. Mais la SEMETA ne fut pas la seule société d’économie mixte créée sous l’égide du conseil général. La SEMER (société d’économie mixte d’équipement du Rousillon) créée à la suite de la délibération du 16 avril 1970, fut présidée par Léon-Jean Grégory. La SEMER diversifia ses secteurs d’intervention. Sous l’égide de son président, elle finança la création — controversée — d’une station de ski en Cerdagne, au Puignal. Mais ce fut là sa seule réalisation touristique. Elle aménagea la zone industrielle de Rivesaltes (qui n’accueillit, en définitive, que bien peu d’entreprises), l’« autoport » routier international du Boulou, et amorça la réalisation des grands travaux hydrauliques nécessaires à la « maîtrise des eaux » chère à Léon-Jean Grégory en menant à bien la construction de deux grandes retenues à Vinça et à Villeneuve-de-la-Raho. Ces grands travaux hydrauliques réalisés par la SEMER grâce à l’impulsion donnée par Léon-Jean Grégory, avaient été jugés nécessaires pour l’agriculture de la plaine roussillonnaise dès 1952 (rapport de l’« enquête » agricole devant le conseil général par Léon-Jean Grégory). Homme attaché aux grandes réalisations, Léon-Jean Grégory fut un homme très controversé, non seulement par la minorité communiste du conseil général, mais également par des membres de l’administration préfectorale. Ainsi Marcel Maynéris* (qui fut, avant 1939 avec Louis Noguères un des deux secrétaires de la Fédération SFIO et qui termina sa carrière professionnelle comme chef de la division financière de la préfecture des Pyrénées-Orientales) pense que Léon-Jean Grégory qui, après 1956, fut constamment le rapporteur du budget du conseil général, ne tint pas toujours compte du coût financier des réalisations qu’il projetait, et que, sous sa gestion, il y eut « gaspillage de fonds publics ». Marcel Maynéris se souvient d’avoir été contraint de « freiner », en réunion de la commission des finances, les dépenses projetées par Léon-Jean Grégory. Il n’en demeure pas moins vrai que, en 1984, après des décennies de gestion par Léon-Jean Grégory, les Pyrénées-Orientales sont un des départements les plus endettés de France et que la Cour des comptes a cru devoir se pencher à plusieurs reprises sur la gestion de la SEMETA et de la SEMER, émanations de l’assemblée départementale que contrôla directement ou indirectement le sénateur-maire de Thuin.

Léon-Jean Grégory joua un grand rôle au sein du conseil général dès 1945. En 1956, Jean Jacquet , maire SFIO de Rivesaltes fut élu président du conseil général, à la place de Louis Noguères décédé. Léon-Jean Grégory fut, pour sa part, et sur proposition d’Arthur Conte qui s’exprimait au nom du groupe SFIO au conseil général, élu vice-président (séance du 15 mai 1956). Sa candidature fut soutenue par André Tourné au nom du groupe communiste (pourtant victime de l’ostracisme des autres conseillers généraux) et par Michel Aris, l’élu conservateur du canton de Saillagouse. Il obtint 14 voix sur 15 votants. Sous la présidence de Jean Jacquet, qui se prolongea jusqu’en 1973, Léon-Jean Grégory fut le véritable chef de file de la majorité du conseil général. Les observateurs, de toutes tendances, s’accordent tous pour affirmer qu’il fut le président de fait de l’assemblée départementale qui, en tant que rapporteur du budget inamovible, acquit pouvoir et notoriété. Léon-Jean Grégory fut élu président du conseil général en 1973 et fut réélu en 1976 et en 1979. Lors des deux derniers scrutins, la poussée de l’union de la gauche, qui se traduisit, en 1976, par l’élection d’un grand nombre de conseillers généraux communistes, parut, un moment, mettre en danger son pouvoir (il ne fut réélu à la présidence de l’assemblée départementale qu’au « bénéfice de l’âge »). En 1982, malade, il préféra ne pas se représenter, lors de la session de printemps consécutive au renouvellement partiel, à la présidence du conseil général. Ses collègues lui décernèrent alors le titre de « président d’honneur ».
Mais la stature et le pouvoir acquis par le sénateur-maire de Thuir ne s’expliquent pas seulement par son activité au sein du conseil général. Il animait par ailleurs un grand nombre d’organismes qui donnèrent à son pouvoir un poids inégalé, car, à travers eux, il sut constituer un vaste réseau d’élus et de militants. Il présidait l’association des maires du département, l’Office public départemental d’HLM (de 1952 à 1979), le Comité d’expansion économique, et l’UDSIST (Union départementale des syndicats inter-communaux scolaires). Ce fut grâce à cet organisme (qui avait, jusque il y a quelques années, une forme et une activité uniques en France) de transports, de cantines, de bibliothèques publiques itinérantes, d’aménageur de centres de sports et loisirs à la mer et à la montagne (dont le siège fut fixé non pas à Perpignan mais à Thuir) que le « pouvoir » de Léon-Jean Grégory put s’étendre à l’ensemble des communes du département. Il fut en outre vice-président de l’Office départemental du tourisme et président d’honneur du « Foyer Léo-Lagrange » de Perpignan et de la Fédération catalane « Léo-Lagrange » (il soutint les initiatives de Robert Jésus-Prêt qui devint un des créateurs du mouvement national des foyers Léo-Lagrange). Léon-Jean Grégory siégea également, dans les années 1970, au conseil régional du Languedoc-Roussillon.
Gravement malade dès 1981, il fut peu à peu contraint de réduire son activité. Hospitalisé au Centre hospitalier Maréchal-Joffre de Perpignan, il y mourut le 22 octobre 1982. Ses obsèques religieuses eurent lieu à Thuir le 25 octobre 1982 en présence d’une grande foule et de nombre de notabilités politiques du département des Pyrénées-Orientales et de la région du Languedoc-Roussillon.

Léon-Jean Grégory se maria deux fois. En 1934 il épousa à Reims (Marne) Marie Lefèvre originaire de Boulogne-Billancourt. Il se remaria en secondes noces à Antibes (Alpes-Maritimes) avec Antoinette Bribane. Il eut un fils et trois filles.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article76561, notice GRÉGORY Léon-Jean, Michel par André Balent, version mise en ligne le 7 mars 2010, dernière modification le 19 août 2017.

Par André Balent

SOURCES : Arch. Dép. Pyrénées-Orientales, 2 M 5/302/303/304. — Arch. Com de Thuir (registres des délibérations et de l’état civil). — Le Socialiste des Pyrénées-Orientales, hebdomadaire de la Fédération socialiste SFIO des Pyrénées-Orientales, 4 février 1937, 8 avril 1937, 5 août 1938, 3 juin 1938. —Le Cri socialiste, hebdomadaire de la Fédération socialiste SFIO des Pyrénées-Orientales, 13 janvier, 23 juin, 15 septembre, 24 novembre 1945, 19 octobre 1946. — Le Républicain (quotidien, Perpignan), 30 septembre-1er octobre 1945, 6 novembre 1948, 21 mars 1949. — L’Indépendant (quotidien, Perpignan), 1950-1982 (nécrologies et « hommages » divers 23, 24, 25, 26 et 27 octobre 1982). — Roger Bernis, Les Pyrénées-Orientales sous la IVe république, thèse dactylographiée, 3 volumes, Montpellier, 1971. — Roger Bernis, Roussillon politique. Du réséda à la rose..., 1 : Le temps de la quatrième 1944-1958, Privat, Toulouse, 1984. — Gérard Bonet, L’Indépendant des Pyrénées-Orientales. Un siècle d’histoire d’un quotidien, 1846-1950, Perpignan, Publications de l’Olivier, 2004. — Gérard Bonet, notice du Nouveau dictionnaire des biographies roussillonnaises , tome I a, à paraître fin 2010 ou début 2011. — Régis Gayralt, Léon-Jean Grégory, 1909-1982, maîtrise (dir. Jean Sagnes), université de Perpignan, 1994. — Louis Monich, Histoires rocambolesques de l’élection cantonale de 1976 en Roussillon, Trabucaire, Perpignan, 1996. — Nombreux témoignages parmi lesquels notamment, celui de M. Marcel Mayneris (entretien, Perpignan, 10 juillet 1983).

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