BERNARD Michel

Par Philippe Gratton

Né le 23 mars 1873 dans une petite ferme nommée « le Village du Pou » à Bourbon-l’Archambault (Allier), mort le 30 août 1957 dans le faubourg de Villefranche-Bourbon-l’Archambault ; militant syndicaliste de l’Allier.

Michel Bernard est le premier militant à avoir songé à organiser les paysans dans des syndicats indépendants de ceux des grands propriétaires fonciers, luttant aux côtés des ouvriers agricoles et de l’industrie. L’exploitation des métayers de sa région par les « fermiers généraux » était telle qu’il prit conscience, à son retour du service militaire, de la nécessité d’une telle organisation de défense. Il exprima cette prise de conscience dans une lettre du 13 avril 1905 au romancier paysan Émile Guillaumin : « Bien souvent, je me suis buté à l’ignorance complète ; bien souvent aussi, j’apercevais au fond de tous ces cœurs durcis par les peines la crainte, la peur de ces capitalistes qui, à force de les faire souffrir et de les tenir dans l’ignorance, avaient fait de ces malheureux des machines à travailler et non des êtres pensants... Cependant, peu à peu, et sous l’impulsion de quelques-uns dans les plus jeunes et les plus intelligents, cette idée de syndicat germait. Alors, patiemment, je me mis à préparer les statuts et tout ce que je voulais dire la journée que je les réunirais. Je fis cette préparation l’hiver 1903-1904 ; j’avais terminé à la fin de février ». Sa famille et sa localité d’origine, toutes deux de traditions républicaines, devaient lui faciliter la tâche. Néanmoins, il fit ses préparatifs dans le plus grand secret, car, écrit-il, « tout en étant très partisans de cette idée, ma famille aurait pu m’arrêter, prétextant que j’entreprenais plus que ne pourrais faire ». Au début du mois de mars 1904, il convoqua une première assemblée paysanne qui échoua, puis une autre, le 27 mars, qui réussit à créer un premier syndicat : « Ce jour-là arriva, et je vous assure que je n’étais pas gros, moi qui n’avais jamais pris la parole en public, être obligé de parler devant une salle bondée de monde, devant tous ces yeux braqués sur moi... Quand tout fut terminé, nous étions 90 syndiqués, c’est-à-dire que 75 avaient signé les statuts avec les 15 fondateurs, et je me trouvais, sans trop savoir comment, le président du syndicat ».
Le syndicat de Bourbon-l’Archambault ainsi formé était d’un type nouveau, dans la mesure où il n’entendait regrouper que les petits exploitants (propriétaires, fermiers ou métayers) travaillant eux-mêmes leur terre, et les ouvriers agricoles (journaliers ou domestiques). L’organisation étant mise sur pied, Michel Bernard se préoccupa aussitôt de rédiger un embryon de programme. Deux revendications principales furent avancées : obtenir une diminution des charges dans tous les systèmes de culture ; organiser un système d’achats coopératifs des engrais et autres marchandises. Pour parvenir à réaliser ces deux points, Bernard se rendit compte de la nécessité d’une extension du mouvement aux villages voisins. Avec quelques militants, il parcourut alors les campagnes, et réussit à créer des sections à Saint-Plaisir (27 adhérents) et à Franchesse (23), et à jeter les bases d’une autre à Saint-Aubin-le-Monial (6 adhérents). Dès le mois de juillet 1904, Michel Bernard s’entendit avec un commerçant de Moulins, M. Charbonnier, qui s’engagea à fournir des engrais, des tourteaux et autres produits avec une petite remise. Une coopérative fut ainsi mise sur pied. En même temps, le syndicat décidait de militer pour une amélioration des conditions du métayage, et de chercher à obtenir la suppression de l’impôt colonique et des corvées. Une brochure fut éditée en ce sens en janvier 1905 ; à l’issue d’une réunion à Ygrande, le 26 février 1905, fut fondé un syndicat de 40 adhérents. Émile Guillaumin, romancier paysan originaire de cette localité, prit alors contact avec Michel Bernard et l’assura de son appui. Les deux hommes se lièrent d’amitié et, depuis lors, dirigèrent ensemble le mouvement. Un manifeste fut rédigé (le célèbre : Qui produit le blé ?, que René Bazin, dans Le Blé qui lève, a attribué à tort à des ouvriers des villes), et, le 3 décembre 1905, à Moulins, une fédération fut formée, la Fédération des Travailleurs de la Terre du Bourbonnais, dont Michel Bernard fut élu secrétaire. Un journal trimestriel fut créé : Le Travailleur rural ; il parut jusqu’en 1911 sous la direction d’Émile Guillaumin, qui assura l’essentiel de la rédaction. À une réunion d’octobre 1906, la Fédération décida de tenter une grève générale le 1er février 1909 pour obtenir la suppression des impôts coloniques et l’amélioration des baux de métayage. En 1907, le mouvement connaissait son apogée, avec 37 groupes et 1 800 adhérents. Michel Bernard jouissait alors d’une grande autorité sur ses camarades. L’écrivain Daniel Halévy, qui le rencontra vers cette époque écrit de lui : « Je l’ai vu, ce Bernard : il est fort bien. Trente-cinq ans, vif, brave et capable. Je pense, en le voyant, aux jeunes brigadiers qui menaient les armées révolutionnaires » (cité par Antoine Dumont, dans La Revue socialiste, novembre 1913, p. 440-441). Et Joseph Bois : « C’est une figure curieuse que celle de ce petit homme au visage calme, qui dissimule sous un aspect taciturne une farouche énergie. Pas plus que M. Guillaumin, il ne se sert de mots violents, du moins dans la conversation, mais le ton se hausse quand il discourt sur les revendications des cultivateurs bourbonnais ; la phrase devient sans peine, sur ses lèvres qui se pincent, ironique et âpre » (Le Socialisme et la conquête des paysans, Paris, 1911). Alors qu’il habitait, à son retour du service militaire, avec ses parents, sa femme (il s’était marié en 1898), son frère et sa sœur mariés également, les quatre ménages quittèrent le domaine de « Lange » (environ 40 hectares) le 11 novembre 1906, et chacun d’eux prit une ferme en location. Michel Bernard habita alors au village des « Mitolles » jusqu’en 1929 et cultiva une propriété d’environ sept hectares.
Cet homme, qui passait dans son pays pour un dangereux « révolutionnaire », était en fait, comme Émile Guillaumin, de tempérament réformiste. À partir de 1907, il commença à se heurter aux éléments anarcho-syndicalistes membres de son organisation qui voulaient la faire adhérer à la CGT. Le 9 octobre 1908, au 8e congrès de la Fédération à Moulins, les divergences entre libertaires et modérés atteignirent leur point culminant. Les premiers étaient partisans de la grève générale sans discussion préalable avec les propriétaires, les seconds (dirigés par Guillaumin et Bernard) entendaient former d’abord une commission mixte qui s’efforcerait d’aboutir à une entente. Guillaumin dut user de toute son autorité et menacer d’abandonner ses fonctions si le congrès ne lui donnait pas gain de cause, pour parvenir à faire approuver ses idées. Une motion fut alors votée par 18 voix contre 5, qui résumait l’essentiel des conceptions des deux hommes : « L’action purement révolutionnaire est toujours inféconde et attire sur les syndicats qui l’adoptent, de la part du public, une réprobation fâcheuse [...] La seule action ayant chance d’aboutir [...] est une action éducatrice, consistant à faire des achats en commun, à développer l’esprit de solidarité dans toutes ses formes au point de vue économique, à dénoncer inlassablement les injustices, à amener les esprits à l’idée de réformes urgentes » (Le Travailleur rural, novembre 1908). Cette déclaration se situe dans la ligne du socialisme « possibiliste ».
Malheureusement, la commission mixte « métayers-propriétaires », si elle parvint à se réunir plusieurs fois à Moulins, d’octobre 1908 à janvier 1909, et à aboutir à la rédaction d’un « bail-type » qui améliorait sensiblement l’état de choses existant, fut désavouée par la grande majorité des fermiers généraux et des propriétaires, et le bail adopté ne put être imposé nulle part. Cet échec et celui de la grève générale projetée pour le 1er février 1909 entraînèrent le déclin du mouvement, miné par les contradictions intérieures (la ligne de démarcation entre réformisme et anarcho-syndicalisme est souvent la même que celle qui sépare les métayers des ouvriers agricoles), et impuissant à imposer ses revendications. Les syndicats démissionnèrent peu à peu jusqu’en 1911. À cette date, Michel Bernard et Émile Guillaumin déclarèrent abandonner la lutte, faute de combattants. Bien que leur Fédération n’aît jamais adhéré à la CGT, celle-ci leur témoignait cependant sa sympathie : « Quoique les membres de la fédération [...] soient en général de petits employeurs ayant à leur service un ou plusieurs salariés, nous verrions avec un bien vif regret, nous autres ouvriers de ferme syndicalistes, disparaître leurs syndicats » (Le Travailleur de la terre, août 1911). En 1910, alors que le mouvement déclinait, Michel Bernard en rédigea l’histoire et les perspectives dans une brochure (Le Syndicalisme paysan dans l’Allier, Montluçon, imprimerie Deneuvy, 1910). Son échec n’avait pas, pour autant, été sans résultats : il avait ouvert les yeux aux paysans de la région, leur faisant prendre conscience de leur unité d’intérêts et de leur dignité, il avait permis d’obtenir l’assujettissement des fermiers généraux à la patente en 1910, créé les bases du développement du Crédit agricole, et bouleversé la conscience politique des masses paysannes du département qui, en 1910, élisaient quatre députés socialistes sur cinq.
Michel Bernard resta cultivateur toute sa vie et continua à militer pour ses idées jusqu’à sa mort, mais n’appartint jamais à un parti politique. En 1929, il quitta le village des Mitolles pour s’installer dans une ferme de 40 hectares environ, au lieudit « Bigut » dans la commune d’Autry-Issards. En 1938, il revint à Bourbon-l’Archambault, au lieudit « Croix d’Agathe ». Sa femme mourut en 1949, date à laquelle il vint habiter le faubourg de Ville-franche-Bourbon-l’Archambault. Michel Bernard était père de deux enfants, un fils né en 1902, une fille en 1907.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article77592, notice BERNARD Michel par Philippe Gratton, version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 23 novembre 2022.

Par Philippe Gratton

ŒUVRE : Le Syndicalisme paysan dans l’Allier, Montluçon, imprimerie Deneuvy, 1910. — « Le métayage en Bourbonnais », La Vie ouvrière, 5 mai 1911.

SOURCES : Michel Bernard, Le Syndicalisme paysan dans l’Allier. — le Travailleur rural. — Le Travailleur de la Terre. — Lettre de Michel Bernard à Émile Guillaumin du 13 avril 1905 (communiquée par Mme Souchon). — Léopold Bernard, Les idées révolutionnaires dans les campagnes du Bourbonnais. — Joseph Bois, Le Socialisme à la conquête des paysans, 1911. — Antoine Dumont, « Les Travailleurs agricoles en Bourbonnais », Revue socialiste, novembre 1913. — De Fraix de Figon, Le Métayage en Bourbonnais, Dijon, 1911. — Victor Griffuelhes, Voyage révolutionnaire, impressions d’un propagandiste. — Statuts du syndicat des cultivateurs de Bourbon-l’Archambault, Moulins, 1909. — Renseignements directs donnés par M. Ernest Bernard, fils de Michel Bernard.

ICONOGRAPHIE : Le Réveil paysan de l’Allier, 15 septembre 1957. — Émile Guillaumin, Le Syndicat de Baugignoux, 1959.

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