CARRETTE Henri, Joseph

Par Justinien Raymond

Né et mort à Roubaix (Nord) 31 janvier 1846-23 juin 1911 ; ouvrier tisseur ; militant syndicaliste et socialiste ; maire de Roubaix.

Fils du tisseur à la main Louis-Auguste-Joseph et de Sidonie Joseph Sory, ménagère, Henri Carrette appartenait à une famille de six enfants. À l’âge de onze ans, il quitta l’école et apprit à tisser, sous la direction de son père, puis entra dans une fabrique roubaisienne spécialisée dans le travail de la laine mérinos. En 1868, lors d’une conférence donnée par Benoît Malon à l’Hôtel de Ville de Roubaix sur le mouvement coopératif, il dit son scepticisme quant à la possibilité de supprimer par la coopération la misère qui régnait à Roubaix. En 1869, avec Achille Lepers, il fonda l’Association professionnelle des tisserands qui se transformera, en 1872, en chambre syndicale ouvrière dont il sera vice-président. À vingt-quatre ans, chassé de son emploi pour ses opinions républicaines et son action contre l’Empire lors du plébiscite de 1870, il dut se remettre au tissage à la main chez lui pour nourrir ses trois enfants.
Cette brimade ne l’arrêta pas. Après la chute de l’Empire il participa aux premières manifestations de réveil du mouvement ouvrier. En 1876, il contribua à l’organisation de la chambre syndicale ouvrière des industries de Roubaix, véritable Bourse du Travail avant la lettre. Tant qu’il demeura salarié et sans fonctions électives absorbantes, il n’abandonna pas l’activité syndicale. En octobre 1890 et en septembre 1892, encore, il représenta les syndicats roubaisiens aux IVe (Calais) et au Ve (Marseille) congrès corporatifs nationaux. À la tête de la municipalité, il soutint activement les ouvriers au cours d’une longue grève en 1892. Son action politique cependant l’emporta finalement. Il appartint à la cohorte de militants qui implantèrent dans le Nord le socialisme sous sa forme guesdiste. Après le congrès de Marseille (1879), Carrette fut à Roubaix un des promoteurs en vue du Parti ouvrier qui lui confia maintes tâches, ce qui l’exposa plusieurs fois à la répression policière et administrative.
En 1883, l’industriel lillois Casse intenta un procès en diffamation au Forçat, organe de la fédération socialiste, qui menait une vive campagne contre le patronat du Nord. En sa qualité de gérant, Carrette se vit infliger trois mois de prison et 800 f d’amende et de dommages et intérêts. Pour échapper à son sort, il passa la frontière et, laissant sa femme et ses enfants à la charge de son frère, il erra pendant cinq mois, traqué par la police, à Mont-à-Leux, Mouscron et Verviers en Belgique, à Aix-la-Chapelle en Allemagne. À son retour en France, il fut écroué à Lille pendant trois mois. Comme il n’avait pas soldé le montant de sa condamnation pécuniaire, une contrainte par corps de quatre mois d’emprisonnement pesait sur lui : une souscription à l’initiative des groupes roubaisiens du POF leva cette menace. Mais il ne pouvait trouver un travail salarié dans une quelconque usine de Roubaix. Il tint un estaminet rue de l’Alma, et vendit des journaux. Mais il ne déserta pas la lutte ouvrière et n’évita pas les sévices de l’autorité. Fondateur de la coopérative « L’Avenir du Parti ouvrier » qui fusionnera avec la coopérative « La Paix », H. Carrette fit décider, en 1887, la création d’une caisse alimentée par les bénéfices provenant de la boulangerie et du commerce de charbon pour soutenir les candidatures ouvrières aux élections ; le commissaire central de police attribua à cette décision une « importance considérable ». Sur l’ordre du préfet du Nord, Vel-Durand, Carrette fut arrêté le 3 mai 1890 comme instigateur de la grève générale qui prolongea, dans le département, les manifestations du 1er Mai dont il avait été l’organisateur. Devant l’inanité de l’accusation, il fut relâché dans les vingt-quatre heures.
Son activité s’étendit à la vie nationale du POF Il représenta la fédération du Nord aux congrès de Reims (1881), de Lille (1890 et 1896), de Marseille (1892) et de Roubaix (1901). Au congrès de Reims (30 octobre-6 novembre 1881), il déposa avec Jules Guesde une motion qui tendait à maintenir programme et discipline du P.O. à l’abri des fluctuations opportunistes que semblaient leur autoriser les prétentions des groupes parisiens. Elle fut repoussée, mais sa pensée resta la loi du POF après la scission possibiliste.
Malgrè cette activité et une candidature aux élections législatives de 1885, deuxième sur la liste socialiste menée par G. Delory et qui lui apporta, plus de deux mille voix, H. Carrette a surtout été le militant et l’élu de Roubaix. Élu conseiller général en 1880, il perdit ce siège trois ans après au profit de l’industriel bonapartiste Pierre Catteau. Il prit sa revanche en 1892 et sur un autre patron, Alphonse Toulemonde. Élu conseiller municipal en 1881 sur une liste de coalition, il fut battu en 1884. En 1892, sa liste emporta les 36 sièges et il devint maire à la place de l’industriel Julien Lagache. Une de ses premières créations municipales, qui semblerait banale aujourd’hui, les cantines scolaires, ne passa pas inaperçue. Leur fonctionnement prenait une importance exceptionnelle dans une ville où l’industrie textile utilisait largement la main-d’œuvre féminine et retenait la mère de famille hors du foyer. Dans ces cantines ouvertes à tous, H. Carrette prit soin de faire servir un repas maigre le vendredi : ce faisant, il agissait dans l’esprit du POF qui accordait la primauté à l’économique et au social sur le politique et l’idéologique, et n’avait que sarcasmes pour l’anticléricalisme « bourgeois » dans l’action duquel il voyait un combat inutile et dénonçait un moyen de détourner le prolétariat des vrais problèmes.
Carrette fut réélu en 1896 et en 1900. En 1902, la municipalité de Roubaix établit un projet de suppression des octrois qui fut soutenu à la Chambre des députés et repoussé. Carrette démissionna pour en appeler aux électeurs. Il fut battu avec la plupart de ses colistiers et dut céder la mairie à Eugène Motte, un des grands patrons du textile qui, quatre ans auparavant, avait déjà enlevé à J. Guesde son siège de député. Cet échec dut lui être sensible, car il le conduisit à d’âpres frictions avec le POF Beaucoup de causes expliquaient cette défaite : l’autorité sociale du nouveau maire était, depuis quatre ans, doublée de ses fonctions parlementaires ; les polémiques autour d’une grève des tullistes de Calais attiraient sur le POF le reproche d’avoir couvert sa section locale dont les membres ne s’étaient pas associés au mouvement ; enfin, les socialistes indépendants, appuyés sur les syndicats réformistes de Basly et Lamendin, commençaient à disputer au POF un terrain sur lequel il régnait jusque-là en maître incontesté. La fédération guesdiste dut faire face avec une rigueur intransigeante assez dans sa manière. Tout au moins, H. Carrette dénonça une telle attitude, la rendit responsable de sa mésaventure électorale et, passant à la politique de clocher, appela les travailleurs à constituer une organisation locale autonome, le Parti ouvrier socialiste roubaisien, et lui-même vécut désormais comme débitant de tabac jusqu’à sa mort.
Le socialisme ne fut pas gravement affecté par cette discorde passagère. Trois ans plus tard, la section de Roubaix apportait 466 cotisants au parti unifié. Elle en comptait 760 à la mort de Carrette qui, avec ses amis, avait rejoint le Parti socialiste SFIO.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article78644, notice CARRETTE Henri, Joseph par Justinien Raymond, version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 14 septembre 2022.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : Le Forçat, hebdomadaire de la fédération du P.O. Il compta quatorze mois d’existence à partir du 14 juillet 1882, date du premier numéro. Henri Carrette, collaborateur occasionnel, en était surtout le gérant. Pendant les quatre derniers mois de sa vie, cet organe parut en plusieurs éditions sous des titres différents pour les divers centres socialistes du département. À Roubaix, il s’appela La Revanche du Forçat. En mars 1884, il reparut sous les titres successifs du Cri du Forçat, L’Exploité, Le Cri de l’ouvrier, Le Réveil du Forçat jusqu’à la disparition définitive le 6 septembre 1885. — Le Travailleur, hebdomadaire publié de 1886 à 1888 par quelques militants dont H. Carrette. À partir de 1888, il fut pris en main par la fédération elle-même qui le lança par une campagne de réunions animées par J. Guesde.

SOURCES : Arch. Nat. F 12/4 667, grèves 1890. — Arch. Dép. Nord 151 M 4, 151 M 7, 151 M 13, 154 M 59 (circulaire signée Henri Carrette, mai-juin 1861, véritable acte de naissance du P.O. dans le Nord), 154 M 61, 154 M 68, 159 M 2, 159 M 4, 222 T 38, 625 M 60 (rapport du commissaire de police du 17 mai 1890). — Arch. Mun. Roubaix 111 BA 5 (lettres à en tête du P.O. signées Carrette), 111 BA 8 bis. — Paul Louis, Le Parti socialiste en France, 1912, p. 27. — Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes I, op. cit., pp. 392 à 470, passim. — Charles Vérecque, Dictionnaire du socialisme op. cit., pp. 58-59. — Alexandre Zévaès, Les Guesdistes, pp. 23-25 et 42. — Jean Verlhac, La Formation de l’Unité socialiste, 1898-1905, DES, Paris pp. 177, 191). — Léon Osmin, Figures de jadis, Paris, 1934, 205 p. (pp. 89 à 92). — État civil de la ville de Roubaix.

ICONOGRAPHIE : Arch. Mun. Roubaix. — La Bataille ouvrière, n° spécial, octobre 1962.

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