CRAISSAC Abel

Par Bernard Régaudiat

Né le 21 décembre 1875 à Nantes (Loire-Inférieure, Loire-Atlantique), mort le 4 septembre 1940 à Sanary (Var) ; ouvrier peintre ; l’un des responsables de la Fédération nationale CGT des ouvriers peintres en bâtiment.

Abel Craissac était le fils d’ Alfred Craissac, mécanicien et d’Adélaïde Françoise Blon, épicière. Militant de la CGT avant 1914, élu au Conseil supérieur du Travail, directeur de l’Office régional de la main d’œuvre à Marseille, Franc maçon, membre de la Ligue des Droits de l’Homme, il devint adhérent du parti radical et radical-socialiste après la guerre, puis officier de la Légion d’honneur.

Peintre en bâtiment il commença à jouer un rôle lors de la grande grève des peintres d’octobre 1898 à Paris : il fut désigné comme président du comité de grève à la Bourse du travail. Adhérent de la jeune CGT, il devint trésorier de la fédération des ouvriers peintres en bâtiment, qui éditait un quatre pages, L’ouvrier peintre entre 1900 et 1909. Abel Craissac résidait à Paris. Il assista comme délégué au XIIe congrès national corporatif — VIe de la CGT — tenu à la Bourse du Travail de Lyon en septembre 1901. Il y représentait, avec Gallet, les ouvriers peintres de Paris.
En janvier 1902, il était signalé comme étant l’un des responsables, peut-être le secrétaire, de la Fédération nationale CGT des ouvriers peintres en bâtiment.

Il fut envoyé en 1904 en mission par la CGT auprès des ouvriers, ouvrières et fournisseurs bretons des conserveries de sardines afin de fonder une corporation générale de la profession. Jean-Christophe Fichou (voir sources) voit dans ce choix d’un peintre « le signe du peu de poids de la CGT sur le littoral breton ». Craissac n’obtint en effet aucun succès, pas plus d’ailleurs en novembre 1906 lorsqu’il revint pour aider les pêcheurs dans leur lutte contre l’utilisation des bolinches, filets jugés plus « pêchants » par les patrons de la conserve et donc susceptibles d’entraîner vers le bas les prix payés aux sardiniers. Contrairement à ce que dit Fichou, Craissac n’était pas « totalement étranger à la Bretagne » puisqu’il était né à Nantes où il avait passé sa jeunesse. Est-ce cette raison qui fit choisir un peintre pour aller chez les sardiniers ? Ou est-ce son activisme ? Sans doute les deux.

Car Craissac se fit surtout connaître par sa lutte contre le « blanc poison » ainsi qu’on appelait le blanc de céruse contenu dans les peintures au plomb qu’utilisaient à l’époque et depuis plus d’un demi-siècle, les peintres en bâtiment. Il devint en effet, dans la sphère syndicaliste, le principal protagoniste de la « guerre au blanc de céruse » responsable du saturnisme parmi les peintres en bâtiment. Craissac impulsa la mobilisation des peintres en bâtiment des villes industrielles du Nord : le syndicat CGT lillois des peintres fut créé en septembre 1905 et l’agitation syndicale déboucha sur la plus grande grève de peintres qu’ait connu le Nord avant la Grande guerre : entre le 13 mars et le 3 avril 1906 plus d’un millier de peintres cessèrent le travail. La grève essaima en mai à Paris où cinq à dix mille peintres cessèrent le travail. La « guerre de la céruse » aboutit au vote par le Parlement d’une loi interdisant son usage dans les travaux de peinture le 20 juillet 1909 (devant entrer en application en 1915).

Le rôle de Craissac fut déterminant. Judith Rainhorn souligne que « plus qu’ [être] le témoin d’un intérêt précoce du syndicat pour la question cérusière, [il] semble bien davantage en être le chef d’orchestre. Il paraît constituer, à ce titre, un puissant trompe-l’œil de la mobilisation de la CGT pour la santé au travail dans les premières années du XX° siècle ».

De fait, par son intérêt pour les questions d’hygiène, par son attachement au syndicalisme de métier plutôt que d’industrie, et par sa tactique, il se distinguait de la tendance, majoritairement syndicaliste révolutionnaire, qui dominait la CGT, dont les luttes tournaient prioritairement autour des questions de salaires et de la durée du travail. Au contraire, la question des conditions de travail et de la santé des ouvriers n’ était pas le premier souci. On l’évoquait à chaque congrès, mais en fin de journée, comme par routine. Or Craissac était directeur des services d’hygiène de la Fédération nationale des syndicats d’ouvrier peintres. Il assista également au XVe congrès d’Amiens, en octobre 1906, et au XVIe de Marseille, en octobre 1908.

Par ailleurs Craissac et le secrétaire de son syndicat, Robert, étaient attachés à préserver l’autonomie de leur syndicat et ses revendications particulières. Ils craignaient qu’à l’intérieur de la fédération du bâtiment que mettait en place une CGT soucieuse de regrouper les ouvriers autour de revendications globalisantes dans la perspective de la grève générale, les traditions du syndicalisme de métier, plus sensible au discours réformiste qu’au grand soir révolutionnaire, ne risquent de disparaître. Enfin la tactique de Craissac qui n’hésitait pas à élargir l’action en dehors des sphères strictement ouvrières, par des coopérations avec le monde médical et savant, avec les courants humanistes bourgeois, avec Clemenceau qui avait ouvert les colonnes de son journal L’Aurore, la campagne contre la céruse bien avant la mobilisation syndicale, indisposa la majorité ouvriériste du syndicat. Plus encore, le souci du sensationnel (et de la médiatisation dirait-on aujourd’hui), comme l’illustra la manifestation organisée au Trocadéro en 1903, à l’issue de laquelle se déployait une procession des peintres « saturnins » exposant leurs membres estropiés, leurs muscles atrophiés, n’était pas pour plaire à un discours syndical « adossé à la fierté » de l’ouvrier et à sa « légitimation par le travail ».

Cette singularité valut à Abel Craissac d’être exclu de la chambre syndicale des peintres parisiens. Il n’en continua pas moins à se signaler. Comme lors d’une grève des lads (1909) qui paralysa certains champs de course (Chantilly, Maisons-Laffitte) et à laquelle il prêta ses qualités d’agitateur et son sens de la mise en scène, suscitant des grincements de dents aussi bien au Figaro qu’au Libertaire. Ou encore à Concarneau, la même année, où il s’invita à la grève des sardiniers et mobilisa la troupe, ou l’année suivante à Lorient où il se constitua prisonnier, sans succès, pour purger une contrainte par corps pour délit de presse pendant la dernière campagne électorale municipale. Ainsi tout semblait bon à Craissac pour faire parler de lui : il fut d’ailleurs un bon client pour les journaux qui le raillaient.
De fait son « réformisme ardent » (César Radonde dans Le Libertaire) le porta vers la notabilité et ce fut surtout comme élu au Conseil supérieur du travail qu’il se fit désormais remarquer : il défendit le projet de loi portant interdiction de l’emploi des jeunes gens de moins de 16 ans et des jeunes filles de moins de 18 ans dans les débits de boisson et les cafés-concert (juin 1914) et la généralisation des chambres d’allaitement dans les entreprises.

Lorsque la guerre éclata, ne pouvant s’engager volontairement dans l’armée française, il déclara s’être engagé dans l’armée belge (Petit Parisien du 16 août 1914).

C’est pendant la guerre que commença une nouvelle carrière pour Craissac. En effet il fut bientôt nommé à Marseille où il donna une vigoureuse impulsion au bureau de placement public mis en place par le département en 1916. Il devint en 1918 le chef de l’Office régional de la main d’œuvre civile à Marseille. Il y déploya ses talents d’organisateur et dans de nombreux rapports se vantait d’obtenir les meilleurs résultats des Offices de placements départementaux en terme de lutte contre le chômage. Dans le cadre de la démobilisation, et pour éviter des mouvements sociaux qui, à ses yeux, ne pourraient être que le résultat d’une mauvaise anticipation de la nécessaire reconversion de l’économie de guerre à l’économie de paix, il plaida pour la mise en place d’une caisse de chômage dont les conditions, à la fois protectrices et rigoureuses, obligeaient les candidats à saisir les propositions que formulait l’Office de placement. Il put ainsi se targuer d’avoir un très faible nombre de chômeurs à Marseille et dans les Bouches-du-Rhône. En fait devenu « technocrate », il fut plus que jamais réformiste et dénia toute chance de succès à la révolution dans les pays victorieux. « Le bolchevisme est le vae victis des peuples vaincus déclara-t-il dans une de ses lettres au préfet ».

Ainsi il consacra son temps à cette fonction pour laquelle il reçut la Légion d’Honneur dès 1920. Il porta aussi la bonne parole dans sa région natale. Il n’y allait plus pour soulever les sardiniers mais pour promouvoir le meilleur office de placement possible. Cette carrière de notable le conduisit au Parti radical et radical socialiste. Il fut également membre de la ligue des Droits de l’Homme et secrétaire de sa section à Sanary dans les années 1930.

Il se signala en 1935 par un rapport défendant les travailleurs français contre la concurrence des travailleurs étrangers, et, en juillet 1935, il se fit désavouer par le Parti radical pour avoir déposé, de son propre chef, sa candidature au deuxième tour de l’élection législative dans la 2e circonscription de Toulon pour faire battre le communiste Jean Bartolini, qui fut tout de même élu.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article79488, notice CRAISSAC Abel par Bernard Régaudiat, version mise en ligne le 30 mai 2020, dernière modification le 12 juin 2020.

Par Bernard Régaudiat

SOURCES : Arch. Dép. Bouches-du-Rhône : 10 M 83 et 10 M 84. — Comptes rendus des congrès. — La Fédération aixoise, organe officiel de l’Union des chambres syndicales ouvrières (UCSO) d’Aix-en-Provence, janvier 1902. — Divers journaux consultables sur Gallica. — Judith Rainhorn, Blanc de plomb. Histoire d’un poison légal, Paris, Presses de Science Po, 2019. — Judith Rainhorn « Le mouvement ouvrier contre la peinture au plomb. Stratégie syndicale, expression locale et transgression du discours dominant au début du XX° siècle », Revue Politix 2010:3 n°91p. 7 à 26. — Jean-Christophe Fichou, « Comment mobiliser l’immobile ? », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 118-2 | 2011, 161-174. — Notes de Louis Botella.

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