RIVIÈRE Jean

Par Jacques Blanchard, Marcel Boivin et Jean-Jacques Doré

Né le 14 mars 1901 à l’Houmeau par le Gond-Pontouvre (Charente), mort le 12 mars 1958 à Paris (XIIe arr.) ; mécanicien monteur puis ajusteur aux chemins de fer de l’État ; secrétaire du rayon communiste de Thouars (Deux-Sèvres) ; secrétaire de la 19e Union régionale unitaire (1932-1934).

Jean Rivière dans <em>Le Prolétaire Normand</em> du 29 avril 1932
Jean Rivière dans Le Prolétaire Normand du 29 avril 1932

Lors de son service militaire à Saintes (Charente-Inférieure, Charente-Maritime), Jean Rivière fit la connaissance de Jeanne Denis qu’il épousa le 7 décembre 1923, trois enfants naîtront de cette union.

Militant communiste depuis 1923, entré au dépôt de Thouars (Deux-Sèvres) des chemins de fer de l’État comme ajusteur le 5 mai 1926, il prit en charge dès son arrivée le secrétariat du rayon local et le représenta au congrès national du PCF tenu à Lille du 20 au 26 juin. Promu secrétaire de la Fédération communiste des Deux-Sèvres en 1927, il fut candidat en avril 1928 du Bloc ouvrier et paysan aux élections législatives dans la 2e circonscription de Niort. Il avait recueilli 572 voix au 1er tour sur 13 616 inscrits, puis 174 au second.

Déplacé au Havre (Seine-Inférieure, Seine-Maritime) en juin 1930 pour agitation et propagande politique, Jean Rivière fut désigné par le syndicat unitaire (CGTU) des cheminots du Havre pour participer à Moscou au Ve congrès de l’Internationale. Il partit en août 1930, sans avoir obtenu de passeport et sans l’autorisation de sa hiérarchie, il fut aussitôt révoqué.

De retour en France au mois d’octobre, lui fut confier la tâche de réorganiser la Fédération communiste et la 19e Union régionale unitaire (qui regroupait la Seine-Inférieure et l’Eure) mise à mal par la défection de Victor Caruel, la maladie d’Henri Gautier et l’arrestation de Paul Lemarchand. Avec femme et enfants, il s’installa à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Inférieure, Seine-Maritime) à la fin du mois d’octobre 1930 et prit en charge le secrétariat général de l’Union régionale. Cette nomination fut officialisée au congrès de Rouen le 19 avril 1931. Il était assisté de Paul Lemarchand (secrétaire adjoint), d’Émile Boutin (trésorier), de Théodore Pigné (trésorier ad joint) et de Georges Bourgeois (archiviste). Permanent du PCF et de la CGTU, il percevait en 1934 1 652 frs. mensuels (1 250 par le PC, 175 par la Bourse du Travail de Rouen et 200 par l’Union locale unitaire).

La région réorganisée, il prit la tête de tous les mouvements de lutte contre le chômage et le versement ouvrier aux assurances sociales à partir de 1931. Par le biais des Comités de chômeurs, il attira un certain nombre de jeunes qui se voyaient refuser les aides de l’Union locale de Rouen contrôlée par Victor Engler et les tenants de la Ligue syndicaliste, comptant ainsi réduire leur influence. Il fut, en outre, à l’origine de la plupart des mouvements de grèves qui naissaient entre 1931 et 1934 dans l’agglomération rouennaise, ceux des tramways, des produits chimiques du Petit-Quevilly, des métaux du Grand-Quevilly et du textile de la vallée du Cailly.

Fin 1931, le Commissaire spécial dressait de lui le portrait suivant :
"Bon orateur, intelligent et instruit, sa conduite et sa moralité sont bonnes. Travailleur, il ne s’adonne pas à la boisson ; d’un caractère vif, il ne fréquente que les membres de son parti. Il est bien considéré et estimé de ses voisins... Il n’a d’autres ressources que la mensualité que lui verse le Parti communiste. Depuis son arrivée en Normandie, je l’ai toujours vu à la tête des mouvements qu’il avait déclenché, organiser les réunions qu’il préside, où il prend la parole. C’est à cette occasion qu’il montre toute la haine qui l’anime à l’égard du régime. Il crie cette haine en termes violents, méchants et parfois orduriers. Il termine ses discours par des appels, plus ou moins déguisés, au désordre et à la désobéissance. Doué d’un organe puissant, d’un aplomb incomparable, mentant avec effronterie, il obtient auprès de la classe ouvrière des succès assez réels. On peut dire, sans crainte d’erreur, qu’il est à l’heure actuelle le propagandiste le plus ardent des théories communistes et bolcheviques dans la région rouennaise et normande et qu’il constitue pour cette raison un danger pour l’ordre établi".

Le 5 décembre 1931, lors d’une manifestation de chômeurs, le cortège qu’il conduisait tenta de forcer un barrage de police, une bagarre éclata. Jean Rivière fut arrêté peu après, accusé par un brigadier d’avoir donné un coup de poing à un policier ; l’occasion était trop belle, jugé le 24 décembre, il fut condamné à six mois de prison pour coups et rébellion à agents. Provocation policière ? Sans doute ! Comme l’écrit le commissaire spécial : "La masse des chômeurs privée de Rivière était désemparée et le 8 décembre Engler et les minoritaires de la CGTU prenaient la direction de cette masse ; la mainmise communiste sur les Comités de chômeurs était écartée".

Rivière emprisonné, le Parti délégua aussitôt Charles Tillon pour réorganiser la direction politique et syndicale ; le 12 décembre 1931 fut désigné un nouveau bureau dirigé par Paul Lemarchand assisté de Georges Graneau (secrétaire adjoint), François Le Minter (trésorier), Henri Lelièvre (trésorier adjoint) et Jules Duhamel (archiviste), des militants sûrs, communistes bon teint.

Libéré le 5 avril 1932, Jean Rivière reprit sa place à la tête de la Fédération communiste et de la 19e Union régionale. On le vit à nouveau à la tête de tous les mouvements de grève de la région puis, tout en cherchant à reprendre en main les comités de chômeurs, il orienta son action vers la diffusion de petits journaux d’usine en 1933 et 1934 (Badin bagne, La Lanterne rouge, La Cornue rouge.... Candidat du PCF aux élections législatives de 1932 dans la 3e circonscription de Rouen, il obtint 2 548 voix sur 18 096 inscrits et se maintint au second tour contre le socialiste René Lebret qui fut élu, lui-même ne recueillant que 1677 voix.

En 1933, il réussit à redonner vigueur au puissant syndicat unitaire des Cheminots de Sotteville, affaibli par la défection d’Émile Pairaudeau et des tenants de la Ligue syndicaliste qui rejoignirent le syndicat confédéré (CGT). Pourtant, le contexte politique national et l’échec global de trois années d’efforts (les effectifs de la région unitaire étaient passés de 9 680 adhérents en 1929 à 2 379 en 1933), lui firent prendre de conscience de la nécessité d’un rapprochement avec les minoritaires de la CGTU et les confédérés. Dès le 30 septembre 1934, il signait avec Louis Reine et Michaud, les secrétaires des Unions départementales CGT de Seine-Inférieure et de l’Eure une charte d’unité syndicale qui prévoyait une fusion à l’échelle régionale.

Brusquement, le 20 novembre 1934, Jean Rivière adressait à la CGTU une lettre de démission de son poste de secrétaire de la 19e Union régionale. Le 25, la décision était approuvée par la Commission exécutive confédérale ; Henri Courtade (pour le PCF) et Fernand Legagneux (pour la CGTU) furent dépêchés pour le remplacer.

Jean Rivière fut exclu du Parti communiste en janvier 1935, alors qu’il avait été inscrit au carnet B de la Seine-Inférieure le 12 octobre 1934.

Officiellement sanctionné pour son opposition au front unique, quelques acteurs consultés donnaient deux versions différentes. Pour Roger Le Marec, Rivière était un obstacle au processus de fusion (les faits prouvaient le contraire) ; pour Paul Lemarchand, Rivière était surtout un carriériste. Rivière lui-même évoquait dans sa lettre de démission "des fautes répétées". En fin de compte et décidément, il n’était pas bon d’avoir raison trop tôt et surtout, l’initiative de la charte d’unité avait été décidée de son propre chef sans l’accord de la Confédération unitaire ; Jean Rivière fut sanctionné.

Peu après son limogeage, il s’inscrivit au chômage à Sotteville et sollicita sa réintégration aux chemins de fer de l’État. Il obtint satisfaction le 15 avril 1935 (ou 15 avril 1937 selon son registre matricule). Il travailla comme ajusteur aux ateliers de Quatre-Mares sans avoir aucune activité syndicale jusqu’en 1941. Nommé à nouveau à Thouars, il quitta la Normandie avec sa femme et ses trois enfants.

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Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article8148, notice RIVIÈRE Jean par Jacques Blanchard, Marcel Boivin et Jean-Jacques Doré, version mise en ligne le 15 octobre 2020, dernière modification le 14 octobre 2020.

Par Jacques Blanchard, Marcel Boivin et Jean-Jacques Doré

Jean Rivière dans <em>Le Prolétaire Normand</em> du 29 avril 1932
Jean Rivière dans Le Prolétaire Normand du 29 avril 1932

SOURCES : Arch. Nat. F7/13090, 13125, 13128, 13130, 13261. — Arch. Dép. Deux-Sèvres, 3 M 11/38, 4 M 113/A, 4 M 13/4C. — Arch. Dép. Seine-Inférieure, 1 MP 343 Dossiers individuels des membres du PCF de L à Z, 1 MP 285 Radiations du carnet B pour départ, 1 MP 497 Communisme. — Arch. Com. Rouen 2 I 10 Partis politiques. — Le Prolétaire normand, passim. — La Dépêche de Rouen, 6 et 26 décembre 1931. — La Vie socialiste, 14 mai 1932. — État civil. — Registre matricule militaire.

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