LEDIN Jules

Par Yves Lequin, Justinien Raymond, Jean Lorcin, Jean-Michel Steiner

Né le 26 janvier 1867 à Saint-Étienne (Loire), mort le 18 avril 1914 à Saint-Étienne ; ouvrier tisseur ; secrétaire de la Bourse du Travail ; militant socialiste de la Loire ; conseiller municipal, maire de Saint-Étienne (1900-1906) ; député de la Loire (1906-1910).

Jules Ledin, maire de Saint-Étienne
Jules Ledin, maire de Saint-Étienne
Au début des années 1900, Jules Ledin, passementier, plus jeune et premier ouvrier maire de la ville préfecture de la Loire

Jules Ledin était le fils aîné d’une famille nombreuse. Son père Aîmé, né à Saint-Étienne, le 12 avril 1841, était veloutier, sa mère, Marie Fontvieille, née à Outrefuran (commune rattachée plus tard à Saint-Étienne) le 25 février 1843, était tailleuse. À la mort de son père, le 27 septembre 1886, alors qu’il n’avait que 19 ans, Jules Ledin se retrouva, soutien de famille. Il avait une soeur - Lucie, 17 ans - et 6 frères : Henri Benjamin, 16 ans ; Théophile, 14 ans ; Louis, 11 ans ; Aîmé, 8 ans, Jean Baptiste, 6 ans ; Paul, 1 an. Aussi Jules Ledin fut-il exempté de service militaire comme aîné de veuve. À la demande de sa mère et de son oncle Jean-Marie Fontvieille, 57 ans, lui-même veloutier, Jules Ledin reprit alors l’atelier familial de passementerie en velours, bien qu’il eût appris le métier d’armurier. Le 8 octobre 1892, il épousa à Saint-Étienne, Béatrice, Antoinette Janisson, couturière née le 16 août 1872, fille d’Antoine, boucher, et de Marie Paris, ménagère. Le 5 juin 1897, le couple a eu une fille, Marie Georgette, Blanche.

C’est vers 1886 qu’il commença à militer au sein du syndicat de la passementerie ; en 1889, il devint son secrétaire, conduisit une campagne pour l’augmentation des tarifs et proposa l’indexation des salaires sur les bénéfices patronaux ; il alla également avec Tardy, Laurent Crozier entre autres, représenter les groupes stéphanois du velours au congrès international ouvrier de Paris, où il s’était déjà rendu en 1887 pour étudier le fonctionnement de la Bourse du Travail. En 1888, il avait participé au renouveau du Parti ouvrier, œuvre de Laurent Crozier, désormais assez fort pour se démarquer nettement des anarchistes et surtout des radicaux de la municipalité Girodet ; le groupe, fondé en 1881 après le IIe congrès de la fédération socialiste, était, malgré son appellation, particulièrement imperméable au guesdisme, et, sans y adhérer formellement, très influencé par le possibilisme. Ledin, sans doute le militant le plus intelligent, d’après le préfet, bon orateur, honnête et laborieux, ne tarda pas à s’imposer à une formation qui correspondait parfaitement à ses propres conceptions de lutte.

En juin 1890, le Parti ouvrier créa un comité de vigilance chargé de contrôler et d’orienter le travail de ses élus municipaux ; Ledin en devint le secrétaire ; mais, en décembre, il refusa de suivre Crozier qui désirait établir la supériorité du comité sur les conseillers ; un vote lui donna tort et il démissionna. Il fut cependant désigné en août 1891 comme délégué au IIe congrès socialiste international de Bruxelles et, en mai 1892, il était candidat aux élections municipales. En septembre 1893, bien que principal leader du clan modéré du socialisme stéphanois, il tenta, contre Michel Rondet, d’entraîner les mineurs dans une grève de solidarité avec leurs camarades du Nord et du Pas-de-Calais ; en décembre enfin, il fut élu, en remplacement de Hector Chalumeau, décédé, secrétaire général de la Bourse du Travail qu’il avait contribué à fonder en 1888-1889 aux côtés de Crozier.

Ses nouvelles fonctions le firent intervenir dans les principaux conflits du travail survenus dans la région, et notamment dans la grève générale des deux mille maçons en juillet et août 1895 pour imposer, avec succès, un relèvement des salaires. Fidèle à ses sympathies possibilistes, il fit refuser la participation au VIIe congrès de la Fédération nationale des syndicats réduite à sa fraction guesdiste à Troyes en septembre 1895, au profit du congrès de Limoges, où naquit la CGT. Pour cela, il avait dû lutter contre la fraction guesdiste menée par Pierre Argaud et Pierre Soulageon, soutenus par Gilbert Cotte, le nouveau leader des mineurs, et qui l’avait fait écarter, en juin, du IVe congrès des Bourses à Nîmes. En décembre 1895, sous prétexte qu’il était chef d’atelier, donc patron à domicile (il possédait une fabrique de trois métiers de passementerie) Ledin ne fut pas réélu et dut céder le secrétariat à G. Cotte. Il resta néanmoins à la tête de la fédération du textile et des industries similaires de Saint-Étienne.

Ledin, qui avait collaboré en 1889 au Réveil de la Loire après sa rupture avec le boulangisme, était entré en 1892 au comité du journal socialiste Le Stéphanois ; en 1893, il avait animé la campagne contre les panamistes. Après son départ de la Bourse, il consacra l’essentiel de ses activités à rassembler les socialistes modérés devant les progrès du guesdisme pour aboutir à la création d’une fédération autonome en 1898. Il militait toujours dans son syndicat et fut, de décembre 1899 à mars 1900, l’organisateur, avec Régis Faure, de la longue grève de la passementerie stéphanoise pour le paiement à part de la “mise en train”, c’est-à-dire des travaux préparatoires au tissage. En septembre 1901, il participa à Lyon au VIe congrès de la CGT où il représenta l’armurerie — sa profession première.

Ledin qui était conseiller municipal depuis 1896, figura en tête de liste lors des élections municipales de 1900, élections placées sous le signe de la « lutte des classes » car elles se déroulèrent au lendemain d’une grande crise sociale (grèves des tisseurs, des mineurs et des employés du tramway). Le 24 avril 1900, Le Stéphanois présenta le manifeste du Comité Central des Républicains Socialistes : « La doctrine collectiviste actuelle aboutit au communisme. Nous ne sommes pas communistes, estimant que ce n’est pas dans la barbarie du passé que nous devons rechercher des exemples. Nous sommes des libertaires dans la belle acception du mot ; nous voulons la liberté, toute la liberté pour nous et aussi pour nos adversaires ». La Fédération socialiste sortit triomphante en obtenant 32 des 36 sièges et Le Forézien du 8 mai 1900 écrivit : « Le fabricant de velours (Chavanon) est vaincu par le chef de la grève ». Le contexte de crise et la volonté de se débarrasser des opportunistes qui dirigeaient la ville depuis 1892, avaient rapproché l’aile modérée du Parti ouvrier des Socialistes révolutionnaires : ainsi Piger, qui avait apporté les voix des Deux-Suds à Ledin, toucha-t-il sa récompense sous la forme d’un poste d’adjoint.

Les socialistes avaient à cœur de reprendre le programme de municipalisation amorcé par le républicain socialiste Girodet, qui s’était réclamée du précédent de la Commune, entre 1888 et 1892, « mais avec une nuance plus accentuée et nettement collectiviste ». Ce « socialisme municipal », enraciné dans la tradition politique stéphanoise prenait sa source dans le « socialisme intégral » prôné par le Forézien Benoît Malon qui voulait « réaliser la Commune sociale, dont les services constitueraient un tout de vie philosophique, politique, économique et artistique ». À cet effet, il fallait agrandir le domaine communal, « premier pas vers la propriété communale, dans le but de permettre à la municipalité d’activer la vie économique et de se créer des ressources en recourant le moins possible à l’impôt ». C’est au congrès de Saint-Étienne, le 25 septembre 1882, que ce programme réformiste fut repris à son compte par le socialiste « possibiliste » Brousse et approuvé par la majorité du Parti ouvrier, contre le « collectiviste » Guesde.

Âgé d’à peine 33 ans, Jules Ledin se déclara : « heureux de l’arrivée au pouvoir communal d’une municipalité socialiste », remercia « avec une profonde émotion le Conseil municipal de l’avoir élu premier maire ouvrier de Saint-Étienne », affirma être conscient de la lourdeur de la tâche qui l’attendait et en sentir tout le poids « étant donné son jeune âge et sa situation modeste ». Lorsque les 11 et 12 janvier 1902, le chef du Gouvernement, Waldeck-Rousseau, vint inaugurer la nouvelle Préfecture, Jules Ledin prononça un discours qui fit une certaine sensation : « La République est le régime par excellence des réformes démocratiques, celui qui facilite le plus complètement l’élévation matérielle et morale des humbles et des déshérités [elle] ne saurait être que progressiste et réformatrice. Elle doit, sous peine de se mentir à elle-même, marcher d’un pas de plus en plus accéléré vers la justice économique. Dans ces conditions, elle ne saurait évoluer ailleurs que vers le socialisme que nous avons l’honneur de défendre et de servir ».

Dans la dernière séance de son premier mandat (22 avril 1904) Ledin défendit sa gestion financière et vanta les chantiers occupant 400 ouvriers sans travail, les efforts réalisés pour soutenir le tramway « malgré la défaveur dont les transports en général ont été l’objet ces dernières années ». Il mit en avant la réalisation de la nouvelle Bourse du Travail cours Victor Hugo et celle du pavillon d’urgence de la rue Saint-Roch. Il insista sur l’ouverture de classes maternelles nouvelles, la création de cantines scolaires, de patronages et de nouveaux cours au Conservatoire de Musique. Les dépenses pour l’Assistance publique avaient augmenté, des améliorations avaient été apportées aux services de l’Hôpital et de la Charité. Ledin termina en s’adressant à ses compagnons de lutte depuis 20 ans : « Le Conseil municipal a tenu à donner une preuve d’intérêt aux travailleurs en aidant les syndicats ouvriers à envoyer des délégués à leurs congrès corporatifs et en accordant des subventions à des sociétés coopératives ouvrières de production ».

Tout cela n’empêchait pas une certaine déception de régner chez les militants ouvriers. Le thème de la « trahison de la bande à Ledin » faisait florès dans les rangs socialistes révolutionnaires. On reprochait au maire d’avoir abandonné le « mandat impératif » en ne convoquant pas les électeurs pour des referendums et d’avoir continué les projets de la municipalité Chavanon pour l’adduction du Lignon. Il est vrai que lorsqu’il était à la tête de la minorité socialiste Jules Ledin avait fortement critiqué ce projet et qu’il fit porter l’essentiel de sa campagne victorieuse en 1900 sur le thème du gouffre financier que représentait le projet du Lignon. Mais les travaux étaient trop avancés pour qu’il lui fût possible de revenir en arrière quand il devint maire. Sa volte-face, entraîna la rupture au sein de la nouvelle majorité et empoisonna la vie municipale pendant les six années de sa magistrature. Guesdistes et possibilistes en vinrent même aux mains avec les réformistes, sous les yeux de Jean Jaurès, à l’occasion de l’inauguration du nouveau bâtiment de la Bourse du Travail, cours Victor-Hugo, en février 1904.

On reprocha aussi à Ledin de n’avoir pas respecté ses promesses d’abolition des monopoles (régime de concession privilégiée des principaux services municipaux), pour le théâtre, les bains publics, les tramways, l’éclairage. Si échec il y a eu, on doit l’imputer à deux causes majeures. D’abord la faiblesse des ressources d’une ville qui s’était retrouvée dans l’impossibilité de renoncer à certaines recettes, notamment celles de l’octroi. Ensuite la médiocrité de la plus grande partie des élus – pour la plupart issus de l’artisanat à façon et du petit commerce – peu préparés à leurs nouvelles fonctions et dont certains cherchèrent à se créer une « clientèle » par le biais du recrutement du personnel municipal. Jean Lorcin pointe un paradoxe majeur : inspirés par une idéologie d’essence libertaire, une idéologie issue de Proudhon et de la Commune et qui prônait la décentralisation administrative et économique, Ledin et son équipe, attendaient tout de l’État, comme si « l’affranchissement des communes [pouvait être] subordonné à une décision étatique, centraliste » !

Est-ce en raison des frictions qu’il vécut et des injures qu’il reçut qu’en 1905, Jules Ledin refusa l’unité des socialistes à laquelle travaillait Jean Jaurès. Resté fidèle à Aristide Briand, il participa à la vie et à l’action d’une fédération autonome ralliée aux indépendants et qui groupait, vers 1910, les neuf dixièmes du socialisme de la Loire. En 1906, toujours maire de Saint-Étienne, il fut son candidat aux élections législatives dans la 2e circonscription et élu au second tour député par 8 166 voix contre 6 410 au candidat progressiste. Refusant le cumul, il abandonna le fauteuil de maire à son premier adjoint, Auguste François Plantevin qui fut élu par le conseil municipal le 29 juillet 1906. À la Chambre, Jules Ledin s’inscrivit au groupe socialiste et accomplit consciencieusement son travail parlementaire. À l’élection législative suivante, le 24 avril 1910, la candidature SFIO de Ferdinand Faure ne lui permit d’arriver qu’en troisième position derrière le radical-socialiste Antoine Durafour qui, grâce aux désistements des deux socialistes concurrents, put l’emporter au second tour. Une fois de plus, le scrutin avait été dominé par la lutte fratricide des socialistes stéphanois. Victime d’une campagne de pure calomnie, Ledin fut accusé d’avoir profité de son mandat pour s’enrichir. Contraint à la retraite, le maire ouvrier, devint représentant de commerce. L’échec de Ledin ne profita pas à la SFIO, mais prépara la voie aux administrations de centre gauche de l’entre-deux-guerres. Ainsi, au moment même où Saint-Étienne se voyait qualifiée de « ville rouge », glissait-elle vers un socialisme très modéré.

Le 20 avril 1914, la ville de Saint-Étienne organisa pour Ledin des funérailles imposantes. Le cortège gagna le cimetière Saint Claude où la municipalité avait décidé d’offrir à la famille Ledin une concession à perpétuité. Le 29 février 1920, une délibération du Conseil municipal présidé par Louis Soulié attribua le nom de Jules Ledin à la partie de l’ancienne rue de Montaud reliant les rues Grand Gonnet et Bourgneuf. En effaçant cette dénomination, le 21 janvier 1941, la délégation spéciale de Vichy rangea Ledin, mort en 1914, parmi les responsables de la défaite de juin 1940. La dénomination fut rétablie le 9 novembre 1944.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article82347, notice LEDIN Jules par Yves Lequin, Justinien Raymond, Jean Lorcin, Jean-Michel Steiner, version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 6 mars 2022.

Par Yves Lequin, Justinien Raymond, Jean Lorcin, Jean-Michel Steiner

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La nouvelle Bourse du Travail (1904)
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Achevé en 1904, le bâtiment du cours Victor Hugo, d’abord prévu pour être un opéra, devient grâce à Jules Ledin, le Palais du Travail dont syndicalistes et mutualistes n’osaient pas rêver dix ans plus tôt.
Le maire ouvrier devenu un "gros" ?
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En 1910, candidat à sa réélection, Jules Ledin est victime des critiques classiques de l’antiparlementarisme.

SOURCES : Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Arch. Nat. F7/12 491, F7/12 494 et F 12/4 676. — Arch. Dép. Loire, 10 M 85 et 86, 10 M 89, 10 M 96, 10 M 108, 10 M 110, 92 M 25 et 93 M 56, 1R1254, matricule n°374 — Arch. Mun Saint-Étienne, 3E70, 2E75, 1K2, 1K4, 1F7, 4E93, 3E99, 2E123
— Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes II, op. cit., pp. 313 et 318 —
BIBLIOGRAPHIE : Fournial Étienne, Saint-Étienne. Histoire de la ville et de ses habitants, Horvath, 1976 — Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes II, op. cit., pp. 313 et 318 — Lequin Yves, Les ouvriers de la région lyonnaise (1848-1914), thèse, 2 vol, 1977 — Jean Lorcin, "Chefs d’atelier et compagnons dans la grève des passementiers de Saint-Étienne en 1900 », Cahiers d’Histoire, t. XIII, 2, 1968, pp. 179 à 192. Le Temps, 10 mai 1910 p. 2 (BNF, Gallica). — Lorcin Jean, Économie et comportements sociaux et politiques : la région de Saint-Étienne, de la Grande Dépression à la Seconde Guerre mondiale, thèse 1987 — Malon Benoît, Précis historique, théorique et pratique du socialisme, Paris, F. Alcan, 1892. –. Barge P. et al., L’intervention économique de la commune, Paris, Syros, s.d. [1983], p. 45-47 ; Dogliani P., Un laboratorio di socialismo municipale. La Francia (1870-1920), Milan, Franco Angeli, 1992, p. 19-23. Steiner Jean-Michel, Thermeau Gérard, Les maires de la grande ville ouvrière. Une autre histoire de Saint-Étienne. Saint-Étienne, PUSE, 2015. — Steiner Jean-Michel, « La création de la Bourse du Travail de Saint-Étienne, 1889 – 1906. Espoirs et inquiétudes de la "grande ville ouvrière" au miroir d’un bâtiment », Patrimages, n°2, Créations et solidarités dans la grande ville ouvrière, Saint-Étienne, Publications de l’université de Saint-Étienne, 2003

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