ROCHE Ernest, Jean

Par Justinien Raymond

Né à Bordeaux (Gironde) le 29 octobre 1850 ; mort à Bois-Colombes (Seine) en décembre 1917 ; ouvrier graveur sur métaux ; journaliste ; député blanquiste, puis boulangiste.

E. Roche n’avait pas trente ans quand, il représenta les chambres syndicales et groupes révolutionnaires de Bordeaux à la troisième session du congrès ouvrier socialiste de France qui se tint à Marseille du 20 au 31 octobre 1879. L’année suivante, candidat aux élections départementales dans le premier canton, il s’attira les violentes attaques personnelles de La Petite Gironde (11 août 1880) et obtint 1 192 suffrages, soit 36 % des votants là où Blanqui en eut 47 % en avril 1879. En janvier 1881, il figura sur la première liste de candidats collectivistes aux élections municipales de Bordeaux. Dès lors, inquiété dans son travail, il gagna Paris, se mêla aux milieux blanquistes, entra à l’Intransigeant et y devint l’ami de Rochefort dont il suivra l’évolution politique.
Aux élections municipales de 1884 il se présenta comme socialiste indépendant dans le quartier des Batignolles (Paris, XVIIe arr.) où il obtint 13,04 % des voix. En 1885, il figura sur trois listes de candidats parisiens, celle de l’Intransigeant et les listes fédératives socialistes et de coalition socialiste révolutionnaire. Il obtint 28 494 voix sur 564 338 inscrits. Au lendemain de ces élections, une grève éclata à Decazeville et s’étendit à tout le bassin houiller. Envoyé sur les lieux, non par le Comité révolutionnaire central auquel il appartenait, mais en qualité de « reporter » par l’Intransigeant, en mars 1886, il fut arrêté et, pour « atteinte à la liberté du travail », poursuivi, défendu par Millerand et condamné, avec Duc-Quercy, le 17 avril, par le tribunal correctionnel de Villefranche, à quinze mois de prison. Peu après, la démission de Rochefort provoqua une élection complémentaire. Les différents groupements et organes socialistes, à défaut d’accord sur un programme, décidèrent de laisser au sort le choix d’un candidat commun parmi les deux condamnés de Villefranche : Ernest Roche fut désigné. La FTSF, lui opposa l’ouvrier mineur de l’Aveyron, Soubrié, qui ne fit pas campagne, lança un appel en faveur d’E. Roche et ne recueillit que 5 602 voix. Ernest Roche en rassembla 100 820 contre 146 060 à l’élu radical-socialiste Gauthier, le 2 mai 1886. Aux élections municipales de 1887 il se présenta comme candidat socialiste indépendant contre Paul Brousse dans le quartier des Épinettes, il obtint 19,92 % des voix.
En face de Vaillant, blanquiste rallié au marxisme, E. Roche appartenait, avec E. Granger, aux blanquistes de tradition et de stricte obédience, qui donnaient à l’action toutes les vertus aux dépens de la doctrine, à condition de suivre le sûr instinct de la classe ouvrière. « Notre tradition, écrivit-il, est de marcher avec le peuple, surtout le peuple de Paris, à l’avant-garde de ses bataillons, ne prétendant jamais lui en remontrer, car il porte dans son cerveau, inné, l’intérêt sublime de la justice » (Le Blanquiste, 25 mai 1890). À la fois contre les doctrinaires du socialisme et contre l’opportunisme gouvernemental, il suivit le général Boulanger. Le 22 septembre 1889, avec l’appui du Comité national révisionniste, il fut élu député du XVIIe arr. de Paris (2e circonscription, Batignolles-Les Épinettes). Au cours de cette première législature, il interpella sur les événements de Fourmies, le 4 mai 1891, à sa manière, faite de violence grandiloquente. À la tribune, il déploya la chemise ensanglantée d’une des victimes de la fusillade du 1er mai : elle était trouée de six balles, une dans la poitrine, cinq dans le dos. Il flétrit « l’abominable tragédie auprès de laquelle pâlissent singulièrement les fameux massacres d’Aubin et de la Ricamarie, que tous les républicains d’une autre époque ont énergiquement flétris... » (JO, 5 mai 1891). Il fut frappé de censure avec exclusion temporaire pour avoir, à plusieurs reprises, qualifié le ministre Constans d’assassin. Il s’écria, en quittant l’hémicycle : « Il sera entendu que j’ai encouru cette peine, ce sera au Journal officiel, que je l’ai méritée en défendant les assassinés contre les assassins que vous êtes » (Zévaès, p. 31).
Réélu en 1893, E. Roche continua à se réclamer du socialisme, mais rompit avec le socialisme organisé qu’il combattit violemment. Il se mua en un nationaliste ardent et fut un antidreyfusard déclaré. En 1898, son comité électoral lança aux électeurs : « N’oublions pas [...] que dans l’abominable conspiration dreyfusarde qui paralyse les affaires, tue le travail et déshonore la patrie, le citoyen Ernest Roche a, par deux fois, à la tribune de la Chambre, démasqué et flétri les traîtres et tous ceux qui, à la solde de la juiverie et de l’Allemagne, visent à affaiblir la France et la République » (Arch. Ass. Nat.). Il fut réélu le 8 mai par 9 598 voix sur 24 747 inscrits contre 5 877 à Ballux, républicain opportuniste, 2 254, 677 et 214 à trois candidats socialistes d’obédiences diverses. Le 27 avril 1902, dans la nouvelle 3e circonscription du XVIIe arr. (Les Épinettes), il conserva son siège de député par 5 790 voix sur 13 833 inscrits contre 5 091 à Paul Brousse. Le 20 octobre, avec une demande de discussion d’urgence qui fut repoussée, E. Roche déposa une proposition de séparation des Églises et de l’État : il mettait fin au Concordat, supprimait le budget des cultes, mais prévoyait des associations de fidèles qui seraient soumises au droit commun et pourraient posséder des locaux. Mais il combattit Combes comme il avait combattu Waldeck-Rousseau.
Battu en 1906 par Paul Brousse, il prit sa revanche en 1910. « Si, par le socialisme — le socialisme sans embrigadement — vous voulez arracher le prolétaire à son salaire de famine et à son lit d’hôpital [...], je vous appartiens », déclara-t-il à ses électeurs qui le préférèrent à Paul Brousse par 5 520 voix contre 5 424. La fin de sa vie politique en 1914 précéda de peu sa mort.
Poussé par un ardent républicanisme et certains sentiments de révolte populaire, E. Roche n’a jamais professé qu’un socialisme sans base doctrinale. Du blanquisme dans lequel il ne fit que passer, il n’a retenu que le patriotisme et il resta étranger au nouveau socialisme de son temps.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article85096, notice ROCHE Ernest, Jean par Justinien Raymond, version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 7 mars 2018.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : Journaux auxquels collabora E. Roche : L’Intransigeant. — Le Blanquiste, édité à Lyon. — Le Drapeau.
Brochures et divers écrits (cotes de la Bibl. Nat.) : La Justice du Peuple ou l’élection de Blanqui à Bordeaux, Bordeaux, 1879, in-8°, 55 p. (Lb 57/7 158). — 1889-1893. Mandat législatif du citoyen Ernest Roche, député du XVIIe arrondissement de Paris (Batignolles-Épinettes), Compte rendu général, Paris, 1893 in-32, 77 p. (8° Le 91 77). — L’Avancement de l’avenir et le rajeunissement des cadres, Paris, 1900 in-8°, 73 p. (8° Lf 195/1 215). — Discours sur l’amnistie, prononcé à la Chambre des Députés, le 18 décembre 1900, Paris, 1901, in-18, 14 p. (8° Le 90/1 303). — 1898-1902. Mandat législatif du citoyen Ernest Roche, député du XVIIe arrondissement de Paris, Compte rendu général. Paris, 1902, in-32, 71 p. (8° Le 91/89). — Préface à « Ni Dieu ni Maître ». Jeunesse blanquiste de Paris... (Crapules et compagnie). (Jaurès et « La Petite République »). Recueil de documents..., Paris, 1901, in-16 (8° Lb 57/12 861).

SOURCES : Arch. Nat. C. 5 361, dossiers électoraux. — Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Alexandre Zévaès, La Fusillade de Fourmies. — Marc Biennès, Le Mouvement socialiste et la pénétration socialiste dans la région de Bordeaux, des débuts de la IIIe République à la 1re guerre mondiale (4 septembre 1870-3 août 1914), DES, Paris, pp. 45 et 46. — Arlette Marchal, Le Mouvement blanquiste, 1871-1905, DES, Paris, p. 90 à 117, passim.

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