THUMEREAU Émile, Éloi, dit Élie

Par Justinien Raymond, Madeleine Rebérioux

Mort à Tonnerre (Yonne) le 23 juin 1903 ; vigneron ; militant socialiste.

Émile Thumereau est un des pères du socialisme dans l’Yonne. Vigneron et coutelier, ce paysan connaissait la ville et avait été facteur des PTT à Paris. De tendance allemaniste, il fonda en novembre 1891 le groupe socialiste de Tonnerre, organisa de nombreuses réunions de propagande avec les députés du POSR et, en décembre 1894, joua un rôle déterminant au premier congrès ouvrier socialiste de l’Yonne qui se tint à Tonnerre. Il collaborait alors régulièrement au Rappel des Travailleurs, organe de la fédération des Travailleurs socialistes de l’Est dont il était un des quatre secrétaires.
En 1895, il se brouilla avec le docteur Meslier, candidat à une élection législative partielle dans l’Yonne, dont il aurait voulu qu’il se maintînt au second tour. Il recommença dès lors à critiquer les organisations socialistes qui recrutaient leurs dirigeants hors des milieux prolétariens « aux mains calleuses ». Il daubait vivement les politiciens radicaux ou les partîsans de l’union socialiste et préconisait un socialisme ouvrier et anticentralisateur. Il avait été confirmé dans son opinion par le congrès de Japy (décembre 1899) où il avait représenté plusieurs groupes du Tonnerrois. « J’estime, écrivit-il, dans le numéro 3 du Travailleur socialiste de l’Yonne, le 14 avril 1900, que si la Fédération abandonnait le principe démocratique de la souveraineté des groupes, elle ferait œuvre mauvaise, car ce serait sortir de l’idée républicaine elle-même et rester implicitement sous le régime d’asservissement sorti des doctrines religieuses et monarchiques. » Il s’était d’ailleurs pour cette raison déclaré hostile à la création d’une fédération socialiste départementale qu’il avait cependant, en 1897, fini par accepter.
Ce tempérament difficile, intraitable, se heurta non seulement au Parisien Meslier, mais à Fergan, secrétaire de la fédération, non moins bourru, non moins incapable de toute concession. Au congrès de Brienon-sur-Armançon en 1901 les groupes de Beru et de Tonnerre se séparèrent de la Fédération. Ils adhérèrent en 1902 au Parti socialiste de France, mais la minuscule fédération PS de F. de l’Yonne ne fut fondée qu’en décembre 1903 après la mort de Thumereau. Les groupes du Tonnerrois avaient créé un nouveau journal bimensuel, Le Paysan, que Thumereau rédigeait quasi seul. Il l’alimentait en chroniques libre-penseuses, ouvrières et paysannes et signait du pseudonyme « Onésime Galleterre de la ferme de Traîne-Misère » des articles en patois bourguignon.
Aux élections législatives d’avril 1902, Thumereau se présenta à Tonnerre sous l’étiquette du PS de F. La fédération de l’Yonne qui adhérait au PSF et dont il s’était séparé tint, tout en le critiquant, à faire voter pour lui. Elle rappela que « ce vieux militant [...] avait beaucoup fait pour la propagande socialiste dans l’Yonne. » Il obtint 1 235 voix au premier tour et se retira au second en faveur du candidat radical, appliquant ainsi cette discipline républicaine qu’il avait en 1895 si vivement reprochée à Meslier.
Tout en s’affirmant « avant tout républicain, libre-penseur, anticlérical, partisan convaincu de la véritable liberté de conscience », Thumereau avait mis jusqu’à sa mort l’accent sur la nécessité de débarrasser la société des « trop nombreux frelons » qu’elle « nourrit depuis trop longtemps en son sein : usuriers, juifs, exploiteurs et spéculateurs, capitalistes de tout poil et de toute religion » : tels étaient les termes de son programme électoral de 1902.
Le « Jean-Baptiste Clément » du Tonnerrois, « l’ouvrier de la première heure » de l’Yonne, mourut un an plus tard. Ses idées, ses réactions étaient restées très proches de celles du POSR et les positions marxistes du PS de F. n’avaient guère progressé dans la région malgré la création de la petite fédération. Celle-ci n’avait été qu’un accident. Les idées implantées depuis 1890, en grande partie par E. Thumereau, marquèrent, au contraire pour longtemps, le visage du socialisme tonnerrois.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article85997, notice THUMEREAU Émile, Éloi, dit Élie par Justinien Raymond, Madeleine Rebérioux, version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 30 mars 2010.

Par Justinien Raymond, Madeleine Rebérioux

SOURCES : G. Clémendot (Fergan), « La Fédération des Travailleurs socialistes de l’Yonne », manuscrit déposé chez M. Dommanget. — Le Paysan de l’Yonne, janvier 1902-décembre 1904. — Le Rappel des Travailleurs. — Le Travailleur socialiste de l’Yonne.

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