TURIGNY Jean, Placide (pseudonyme : Jean Guêtré)

Né et mort à Chantenay-Saint-Imbert (Nièvre) : 17 janvier 1822-Ier août 1905 ; médecin opposant à l’Empire, puis radical, enfin socialiste (non membre du Parti) ; maire de Chantenay (devenu Chantenay-Saint-Imbert) à partir de 1870 ; conseiller général (président du conseil général de la Nièvre en 1894) ; député de 1872 à sa mort.

Fils d’un percepteur, Jean Turigny fit ses études à Nevers, puis à Paris, passa le concours des hôpitaux militaires, puis, docteur en médecine à titre civil en 1850, s’établit à Nérondes (Cher).
Turigny collabora aussitôt à la presse démocratique et, en février 1850, Le Peuple de Nevers publia un article de lui qui réclamait le droit à l’assistance. Proscrit après le coup d’État du 2 décembre, Turigny se réfugia à Bruxelles, puis, revenu en France, fut interné jusqu’en 1855. Établi à Chantenay (Chantenay-Saint-Imbert,) il joua un rôle actif dans les milieux d’opposition à la fin de l’Empire, collabora en particulier à partir de 1867 à L’Impartial du Centre, journal de l’opposition dans la Nièvre dont il devint administrateur en 1869.
À cette époque, son « radicalisme » était sans grandes préoccupations sociales ; ainsi, dans le n° de L’Impartial du 21 août 1867, il s’élevait contre l’idée de la constitution de commissions paritaires de chefs d’exploitation et de salariés agricoles destinées à fixer le taux de la journée de l’ouvrier agricole avec arbitrage possible du maire ou de l’adjoint ; il n’admettait que la libre discussion du salaire.
En 1869, il fut élu conseiller général du canton de Saint-Pierre-le-Moûtier par 1 474 voix contre 1 064 à son adversaire. En octobre 1870, il fut poursuivi devant le tribunal correctionnel de Nevers pour avoir lancé un journal radical La Tribune nivernaise sans avoir rempli les formalités prévues par la loi et fut condamné à six mois de prison et 200 f d’amende.
Au lendemain de la Commune, il vécut un court moment en Suisse auprès de Gambon, puis revint à Chantenay dont il était maire depuis 1870. Candidat à la députation en avril 1872 — il avait échoué en février 1871 lors d’une élection complémentaire — il fut élu, invalidé, mais réélu en octobre. Il fut dès lors constamment réélu dans cette seconde circonscription de Nevers (rurale) et toujours au premier tour lorsque les élections ont lieu au scrutin uninominal.
En 1877, Turigny fut, bien entendu, l’un des « 363 » et, en 1881, il fut l’un des fondateurs et collaborateurs du Patriote de la Nièvre, organe révisionniste du département jusqu’à sa disparition en 1894.
Il s’engagea à fond dans le boulangisme dont il fut, avec le député Laporte, un des principaux représentants dans la Nièvre ; tous les deux appartinrent au Comité national de Boulanger aux côtés duquel ils étaient présents lors du grand banquet de Nevers en décembre 1888 ; en 1889, il fut d’ailleurs réélu député avec l’investiture du général contre un candidat radical.
Tout autant qu’à l’ascendant de Laporte (Massé, « Les Partis politiques dans la Nièvre de 1871 à 1906 », Cahiers du Nivernais et du Centre, 1910), son ralliement au boulangisme et sa lutte contre les cabinets Gambetta et Ferry s’expliquent sans doute par ses préoccupations sociales de plus en plus nettes et il fut toujours plus sensible à la teinture socialiste du boulangisme qu’à son nationalisme ou son aventurisme.
Sur le plan local, son engagement boulangiste déboucha d’ailleurs sur une action en faveur du syndicalisme. Il fut très lié à certains des principaux militants ouvriers de Nevers, Eug. Laurent par exemple, assista à des réunions syndicales, ainsi le 3 octobre 1892 à une réunion de la fédération des cheminots à Nevers ; en juin et juillet 1892 il fit paraître dans le Patriote, qui se voulait aussi socialiste, des articles aux titres significatifs : « Organisation de grèves », « Réunion d’un syndicat » (il y indiquait comment procéder) et ces articles lui valurent les attaques de la presse locale conservatrice et radicale qui lui reprochait de ne prôner l’organisation de syndicats que dans un but de propagande électorale personnelle.
Ces accusations visaient en fait les liens qui le rapprochaient des paysans-bûcherons d’entre Loire et Allier qui, au printemps de 1892, se lancèrent dans la grève, relayant l’action amorcée par leurs camarades du Cher au cours de l’hiver précédent. Il joua un rôle certain dans l’organisation du syndicat bûcheron de Chantenay-Saint-Imbert qui compta jusqu’à 900 et 1 000 membres et qui fut l’un des rares syndicats bûcherons organisés alors dans la Nièvre à se maintenir et à conserver un certain dynamisme une fois passée la poussée d’agitation des années 1891-1895 (cf. L.-H. Roblin, Les Bûcherons du Cher et de la Nièvre. Leurs syndicats, Paris, 1903).
Dans le post-scriptum à un article intitulé « Les Comices agricoles » publié le 26 septembre 1893 dans L’Observateur du Centre, Turigny a précisé ainsi sa position : « Les grèves, nous ne les conseillons pas. Elles sont encore plus nuisibles aux intérêts des travailleurs qu’aux intérêts des employeurs [...]. Cependant, si l’employeur se refuse obstinément à donner à ses ouvriers un salaire qui puisse les faire vivre, quel moyen — après l’arbitrage — peuvent-ils employer contre son mauvais vouloir ? ».
À partir de ces années, il se rapprocha de plus en plus des milieux d’où sortit, en 1897, la fédération socialiste de la Nièvre (adhérente du POSR, puis autonome en 1899 avant d’adhérer au PSF en 1901). À la chambre des députés, il siégea au groupe parlementaire socialiste et, en 1897, L’Observateur du Centre appuya sa candidature aux élections sénatoriales sous l’étiquette « socialiste », sans succès d’ailleurs. Enfin, aux élections législatives de 1898, il bénéficia de l’appui de la fédération socialiste, bien qu’il se déclarât « fidèle au vieux programme radical », se contentant d’y ajouter la nécessité de mesures en faveur du syndicalisme.
Jamais cependant il n’adhéra au Parti socialiste ; et les bons rapports qu’il entretint avec ses membres sur le plan départemental ne furent pas sans ombres : en 1900, les militants de la fédération socialiste semblaient bien réservés à son égard ; mais lorsque, l’année suivante, il abandonna son siège au conseil général, il exprima le vœu qu’un socialiste lui succédât. Lors des élections législatives de 1902 qui virent encore le succès de Turigny (élu au premier tour par 6 634 suffrages sur 8 957 votants et 14 281 inscrits), l’appui de la Fédération socialiste ne fut pas très nettement affirmé. Son décès, en 1905, fournit aux socialistes l’occasion de conquérir leur premier siège de député dans la Nièvre.
En fait, comme l’écrit dans ses souvenirs J.-B. Dariaux (un des principaux militants socialistes nivernais d’alors) après avoir évoqué les obsèques civiles et le cercueil transporté sur un char à bancs jusqu’à la fosse commune, il restait un homme d’avant-garde comme Gambon, le vieux républicain qui naguère encore portait sa pelisse noire doublée de rouge. Il avait payé de sa personne et de ses derniers la politique républicaine qu’il avait menée pour la chute de l’Empire et l’avènement de la IIIe République.
Collaborations : En dehors des journaux nivernais cités : l’Union républicaine de Bourges (sous le pseudonyme de Pierre Sauvignon). — L’Ordre républicain de Châteauroux. — Le Réveil social de Paris (sous le pseudonyme de Jean Guêtré). — La revue Jeune France.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article86143, notice TURIGNY Jean, Placide (pseudonyme : Jean Guêtré) , version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 5 décembre 2015.

SOURCES : Arch. Dép. Nièvre, série M, Police générale, grèves 1840..., rapports de gendarmerie, 1862-1878. — Presse nivernaise citée. — R. Braque, « Aux origines du syndicalisme dans les milieux ruraux du Centre », Le Mouvement social, n° 42, 1963. — A. Dunois, « Le mouvement bûcheron », Cahiers nivernais, 1909. — Massé, « Les Partis politiques de la Nièvre de 1871 à 1906 », Cahiers du Nivernais, 1910. — V. Gueneau, Dictionnaire biographique... Nivernais, Nevers, 1899.

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