HARRY Léon [ROBINSON Henri, dit]. Pseudonyme : GERMAIN

Par Jean-Pierre Ravery

Né le 8 mai 1897 à Saint-Gilles (Belgique), exécuté en 1944 dans la prison de Berlin-Plötzensee (Allemagne) ; membre fondateur de l’Internationale communiste des jeunes en 1919 ; représentant de la Jeunesse communiste française au Komintern en 1922 ; cadre dans divers appareils « politico-militaires » pour l’Europe occidentale et centrale entre 1923 et 1939 ; un Harry était élève à l’ELI en 1929 ; responsable d’un appareil de renseignement en France à partir de 1940 ; arrêté sur trahison par le commando spécial allemand « Orchestre rouge » le 21 décembre 1942 à Paris.

Le père d’Henri, David Rabinsohn, né le 5 mai 1871, était originaire de Vilnius (Lituanie). Émigré à Londres, il y avait rencontré sa future épouse, Anna Cerhannowsky, née le 11 septembre 1871 à Varsovie. Ils s’y marièrent en « anglicisant » leur nom de famille qui devint Robinson, avant de repartir quelques temps plus tard s’installer dans la banlieue de Bruxelles, à Saint-Gilles, où naquit leur fils Henri, le 8 mai 1897. Le père déclara à l’époque y exercer la profession de colporteur. Quelques années plus tard, la famille s’exila de nouveau, cette fois vers l’Allemagne. A la veille de la Première Guerre mondiale, Henri avait entamé des études de lettres à Heidelberg.

Sa biographie au Komintern donne une version légèrement différente : « En 1904-1905, ses parents vivaient en Allemagne, le père possédait une petite fabrique de café. Jusqu’en juin 1914, Harry fréquentait le lycée. Pendant la guerre, en tant que citoyen français, il fut placé sous la surveillance policière dans un camp de prisonniers militaires. En 1916, pour des raisons de santé (la tuberculose) il était échangé et expulsé en Suisse. »

Selon les recherches de Guillaume Bourgeois, le père avait procuré à sa famille de faux papiers d’identité français pour tenter de la mettre à l’abri de nouvelles persécutions. A la déclaration de guerre, ils valurent à David Robinson et à ses deux fils aînés, Henri et Maurice, d’être arrêtés en tant que « ressortissants d’une puissance ennemie en état de porter les armes » et d’être internés à Holzminden. En 1916, Henri fut envoyé travailler dans une mine de sel où il contracta une tuberculose. L’année suivante, il fut dirigé vers le sanatorium de Davos en Suisse.

Selon Guillaume Bourgeois, il y aurait peut-être rencontré un compagnon d’arme de Lénine appelé à devenir son supérieur, une douzaine d’années plus tard, et dont la postérité ne connait toujours à ce jour que son pseudonyme de « général Muraille ». Il y aurait aussi fait la connaissance d’une jeune femme de chambre du canton de Berne, Olga Israël, dont les convictions et les fréquentations valurent à Henri d’être fiché par la police française le 18 juillet 1918 comme « prisonnier civil, dont la femme prêche des opinions pacifistes ».

Selon sa biographie du Komintern : « Là [en Suisse] il s’était inscrit d’abord à la faculté de médecine, puis à la faculté des sciences sociales. Il participa au travail du groupe des étudiants-bolchéviks (comme il l’écrit dans sa biographie). Il a passé un an (de 1917 à septembre 1918) au sanatorium, puis il était rapatrié en France et il était au sanatorium dans la Haute-Savoie. Là-bas, il est entré en contact avec le groupe socialiste de la IIIe Internationale (Lucie Colliard). En 1919, il travaillait dans ce même groupe. En 1920, il était délégué au congrès fédéral du groupe le plus fort de la Fédération qui était « pour Moscou ». Au même temps, les pouvoirs militaires l’ont transféré au sanatorium militaire et il était surveillé par la police. En 1920, il est parti en Suisse où il recevait de l’aide matérielle des amis. À Davos, il adhéra au groupe communiste gardant la position de la IIIe Internationale. Pendant ce temps, il écrivait des articles pour le journal communiste à Bâle. Vers la fin de 1921, sur recommandation de Zultsbachner, il était envoyé pour travailler dans la section romane de la KIM à Berlin où il a passé plus d’un an. Il a travaillé au JC et au PC allemand. En 1923, il a participé au nom de la KIM à la conférence d’Essen. Avec l’aide du PCA il militait dans l’armée française dans les zones occupées. Il y a travaillé sous la direction de Vouïovitch jusqu’à la fin de 1923, puis il fut envoyé en France et en Belgique. En 1924, il travaillait sur cette ligne à Moscou puis en France et en Italie dans le travail pratique jusqu’au début de 1926. »

A l’issue de la guerre, la famille Robinson s’installa à Strasbourg tandis qu’Henry était démobilisé en tant que prisonnier de guerre le 18 septembre 1919 par une commission spéciale siégeant à l’hôpital d’Annecy, ce qui lui conférait un commencement d’existence légale. Du 20 au 26 novembre de la même année, il participait au congrès illégal de Berlin au cours duquel fut créée l’Internationale communiste des jeunes (ICJ), puis le 27 décembre, à la conférence de Zurich fondant une Fédération internationale des Jeunesses communistes. En 1920, Henri rejoignit le Comité exécutif de l’ICJ à Berlin. Il y rencontrait bientôt Klara Schabbel, sténo aux éditions Jugendinternationale, qui allait mettre au monde leur fils Léo le 17 octobre 1922.

En juin et juillet 1921, Henri prit part à Moscou aux IIe congrès de l’ICJ puis au IIIe congrès du Komintern. Il serait resté un temps en Russie en qualité de représentant des JC français avant que lui soit confiée en 1923 la responsabilité de l’appareil antimilitariste de l’IC en Europe occidentale. En France, des militants comme Pierre Provost, Maurice Honel et Rosa Michel le secondèrent dans ce travail. C’est à cette époque qu’il adopta le pseudonyme de Harry sous lequel il anima la campagne contre l’occupation militaire française de la Ruhr. Lors de ses séjours à Moscou, il vivait à l’Hôtel Lux avec Klara, qui avait été affectée à l’ICJ. Dans un document de la direction du Komintern datant de cette époque, cité par Guillaume Bourgeois, Henri était mentionné dans une liste d’instructeurs kominterniens de haut vol comprenant Fried, Ulbricht, Hofmaier parmi d’autres. Il y était présenté comme militant de nationalité française, adhérent depuis 1918 et parlant allemand, français, italien, anglais, néerlandais et espagnol (il faut bien sûr y ajouter le russe).

Le 16 avril 1926, la direction du Komintern proposait que « le camarade Harry soit exempté de tout travail au sein de la section d’organisation afin qu’il ait la possibilité de rejoindre le PC français » (RGASPI 495/6/1).

Selon sa biographie du Komintern : « En avril 1926, sur sa demande personnelle, il fut envoyé dans une grande usine Renault pour travailler dans la cellule. Pendant un an, il était dans la direction régionale. Il était arrêté à la sortie d’une réunion régionale, mais après vérification des papiers (il était en possession des papiers d’un Alsacien) il fut relâché. Mais le lendemain, la police est venue quand même pour vérification à son domicile. Le travail dans la cellule étant devenu impossible, « sur proposition de cam. Hofmaier » il fut envoyé dans le parti italien dans l’appareil illégal (travail sur les documents). »

En septembre 1926, après une brève étape parisienne, ce fut à Berlin — où siègeait le bureau de l’IC pour l’Europe occidentale — que s’installa la famille Robinson. Au cours des mois et des années qui suivirent, Henri allait effectuer de fréquents séjours à Paris, mais aussi en Suisse, en Autriche et en Italie, pour autant qu’il soit possible d’établir les véritables itinéraires et destinations d’un cadre supérieur du Komintern devenu expert dans l’usage des techniques conspiratives. Selon les archives de la police politique allemande, Henri Robinson aurait été à cette époque « responsable technique de l’appareil politico-militaire pour l’Europe occidentale et centrale ». De même source, il aurait ensuite, à partir de 1929, secondé le « général Muraille » à la tête d’un appareil de collecte d’informations militaires en France. Le fait que Rosa Michel ait quitté cette année-là la direction des JC françaises pour le rejoindre à Berlin et devenir son assistante pourrait en effet accréditer cette hypothèse. Mais la première édition imprimée du « Maitron » signalait un « Léon Harry » comme étant, dès 1927, un dirigeant du 35e rayon communiste de la région parisienne chargé de « l’implantation dans les entreprises ». Ce qui pourrait signifier qu’il opérait déjà en France avant 1929.

En 1932, Harry rappelait au Komintern « qu’il travaillait d’après la ligne 4 jusqu’à la fin de 1925, avec succès dans différentes affaires sans échecs ». Une note signale : « En 1928, Harry était recommandé pour travailler dans l’appareil illégal du PCI par Hofmaier et Idelson. À l’époque il avait des ennuis avec le PC de France dont il était membre et même fonctionnaire. Le PCF le considérait comme un trotskiste. » En 1930 l’appareil illégal s’inquiéta de ses liens avec une autre membre de l’appareil, « Germaine », et lui proposa de rompre avec elle. Le Parti communiste italien s’était intéressé « aux relations de Harry avec Germaine et Pallette(?) au domicile desquelles il travaillait. Il aurait utilisé Pallette(?) comme coursier pour son travail. Il le réfutait. Pallette qu’on avait interrogée déclara qu’il avait sa confiance car il était délégué du Komintern. ». Le PCI demanda alors au Komintern « le dossier personnel et le vrai nom de Harry, mais Abr(amov) répondit qu’il n’y avait pas de dossier personnel et qu’il insiste pour qu’il soit utilisé dans le travail du PCI. » Un climat de méfiance s’était instalé entre les Italiens et lui. On signalait au Komintern que « dans les livres antisoviétiques écrits par un ancien secrétaire du JC de France (Laporte), le nom de Harry est mentionné plus d’une fois comme un agent de l’espionnage soviétique. (D’après les informations de Raphaël - 1932) ». Furini [Giuseppe Dozza] et Garlandi [Ruggero Grieco] lui proposérent d’aller en URSS, mais il refusa en disant « Si vous m’accusez de quelque chose, j’irai, autrement, non ». « Puis il est parti se soigner en Suisse ; en mai de la même année, Furini l’a rencontré à Paris et il a dit qu’il travaillait dans une zincographie comme ouvrier. ». Selon Roncoli [Mario Montagnana] « Harry est un bavard, petit artisan, sectaire dans le travail, ne veut transmettre à personne ce qu’il sait faire. Il ment aussi au sujet des appartements et des femmes. Il était une fois au pays en 1933 au même temps que Roncoli, il y a passé 3-4 mois, il a mal travaillé et lorsqu’il est parti il a emporté dans sa valise beaucoup d’affaires pour lesquelles on le punit. Mais au moment de la rencontre il faisait quelques impressions positives, il montrait de l’enthousiasme pour le travail du parti et encore un fait : il était au pays avec deux membres du PB (?) et ils ne sont pas arrêtés. ». Selon Iacopo (un pseudonyme) : « Il connaît Harry de Moscou en 1924-25. Il l’a vu en France en 1930 et eut une mauvaise impression. Sceptique, il se moquait de son père et se comportait mal avec les gens ; il semblait être insuffisamment convaincu de la justesse de la ligne du Komintern et c’est pourquoi il était ironique envers le Komintern et le parti. Pendant l’occupation de la Rhur il travaillait avec Vouïovitch, ils étaient amis et auquel il était attaché. Il y avait quelque chose de froid et repoussant en lui. En 1931-32, en discutant avec Marisa [Rita Montagnana] elle a dit qu’elle ne le supporte pas. Il l’a vu en tout 3 ou 4 fois et toujours à l’occasion des transmissions des documents. » Marisa était en effet chargée avec lui des passages des frontières entre la France et l’Italie. Or, « les échecs en 1932 ont eu lieu sur la frontière, les hommes étaient pris, car on savait qui ils étaient, c’était clair. Les responsables de la frontière étaient : Harry, Ezio [pseudonyme inconnu] et ceux qui préparaient les camarades comment se comporter au moment du passage de la frontière etc. (Marisa). Les frontières étaient choisies par Harry et Marisa et un certain temps, Armstid. Battista [Domenico Ciufoli] pense que finalement c’est Harry qui déterminait le lieu de passage de la frontière. » Les Italeins précisaient : « Les échecs en 1932 ont eu lieu sur la frontière, les hommes étaient pris, car on savait qui ils étaient, c’était clair. Les responsables de la frontière étaient : Harry, Ezio et ceux qui préparaient les camarades comment se comporter au moment du passage de la frontière etc. (Marisa). Les frontières étaient choisies par Harry et Marisa et un certain temps, Armstid. Battista [Domenico Ciufoli] pense que finalement c’est Harry qui déterminait le lieu de passage de la frontière."Harry donnait des instructions à Gallo et Ercoli [Togliatti], mais plus à Gallo [Longo]. Il travaillait dans l’appareil depuis 1928-29. Ercoli insistait qu’il fallait le remplacer, car il travaille depuis longtemps et il travaille mal. Furini [Giuseppe Dozza] aussi soulevait cette question lorsqu’il est revenu en 1932. »

Selon le témoignage de Roger Kahn, rapporté par Guillaume Bourgeois, « quand il est à Paris, il vient souvent à la maison, travaille dans notre salle à manger, quelquefois avec des camarades. La maison lui sert de boîte aux lettres aux noms de Doyen ou de Giacomo, selon que les courriers viennent d’URSS ou de Suisse ». Quant au fils de Roger Kahn, ses premiers souvenirs d’enfance remontant aux années 1929-1930 lui firent raconter à Guillaume Bourgeois en 1994 : « Je ne l’aimais pas beaucoup parce qu’il était sévère. Quand il venait à la maison, il fallait lui obéir. (...) Au physique, il était grand, mince, sec, brun, un peu voûté, la poitrine rentrée. Il faisait Monsieur sérieux, peut-être un peu âgé. Sévère, sec, rigide, bien habillé, chapeau, souvent un pince-nez, pardessus, une ratine bleu-marine. (...) C’était un puriste de la langue. Je ne me souviens pas l’avoir vu sourire, encore moins rire (...) ».

Le « général Muraille » ayant été arrêté le 23 avril 1931 puis expulsé, Henri Robinson lui aurait succédé, selon Guillaume Bourgeois, à la tête d’une organisation de renseignement militaire soviétique en France. Pour les cadres communistes de l’époque, cette sorte de tâche ne posait pas de difficulté particulière, ainsi que l’expliqua un ancien secrétaire général-adjoint du PCF, Jean Cremet dans les colonnes de L’Humanité du 14 mai 1927 : « Chaque ouvrier (et non seulement chaque communiste) est un ennemi du capital et “espionne” — allons-y pour le mot, je l’accepte dans ce sens — et “espionne” dans sa sphère de travail et d’action. Il n’espionne pas pour de l’argent mais pour la révolution qu’il doit préparer, mettre tous les perfectionnements de l’industrie du capital à la disposition de sa classe pour écraser dans la lutte révolutionnaire les forces bourgeoises ! Ce n’est pas là une question de goût mais une nécessité de classe, un devoir de classe, une probité de classe » (cité par R. Faligot et R. Kauffer dans leur livre As-tu vu Crémet ?).

Recherché en Allemagne de façon attestée à partir de 1930, Henri Robinson se légalisait cette même année en France sous l’identité d’Alfred Doyen, citoyen belge censé avoir d’abord vécu à Roubaix en tant que travailleur frontalier, avant de s’installer à Paris où il occupait officiellement un emploi à temps partiel chez André Colin, un graveur, ancien premier secrétaire de la section communiste de Courbevoie en 1921.

Selon un rapport à Moscou rendant compte de la réorganisation de la direction du PCF en 1932, Henri Robinson était devenu, dans l’organigramme officiel, responsable de la Main-d’œuvre immigrée (MOI), ce qui ne signifie pas que ses tâches principales aient nécessairement changé de nature, comme l’indiquent les souvenirs de Roger Kahn fils : « J’ai su plus tard que Harry avait recommandé à mon père, qui était lui aussi un rebelle, un révolutionnaire et un communiste, de ne pas militer ouvertement, de rester dans l’ombre, de devenir un porteur de valises, comme on dit maintenant (...). Toute mon enfance, j’ai vu des gens passer, fugacement (...). Les visites de Harry étaient irrégulières : il pouvait venir toutes les semaines, parfois deux ou trois fois dans la semaine, et ensuite ne plus venir pendant deux ou trois mois. »

A la suite de l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne, au début de l’année 1933, Henri Robinson participa activement au transfert de certains appareils de l’IC en Suisse, puis en France. Selon les archives allemandes, il aurait collaboré, après le déclenchement de l’agression des fascismes coalisés contre la République espagnole, avec les attachés militaires de l’Ambassade soviétique à Paris, à l’organisation des livraisons d’armes et des envois de volontaires pour les Brigades Internationales. Selon les Mémoires parfois approximatifs de Pavel Soudoplatov, ancien officier supérieur du NKVD, « un autre de nos agents dont le nom de code était “Harry” (...) avait été la cheville ouvrière du vol [des archives] de l’organisation trotskyste européenne » commis dans la nuit du 6 au 7 novembre 1936 dans une annexe de l’Institut international d’histoire sociale, 7 rue Michelet. Toujours selon Soudoplatov, « Harry » put « nous procurer d’authentiques tampons de la police française pour les faux passeports et les permis de séjours de nos agents en France » (...) grâce aux « utiles relations » qu’il possédait « au commissariat de police du VIIe arrondissement de Paris ».

A la veille de la seconde guerre mondiale, à une époque où Staline redoutait un rapprochement anglo-allemand dirigé contre l’URSS, Henri Robinson aurait effectué des voyages à Londres, selon Victor Alexandrov. Affirmation confirmée par Georges Suzanne, ouvrier chez Amiot en 1939, qui allait s’impliquer à cette époque dans les activités d’Harry : « Il nous parle beaucoup de l’Angleterre où il se rend souvent (...). Nous sommes fascinés par ses récits sur cet étrange pays où il nous dit aussi qu’on s’y méfie beaucoup des espions et qu’il y fait très attention à son langage » (cité par G. Bourgeois).

Selon les sources policières allemandes, Henri serait devenu en 1940 le chef des appareils illégaux pour l’Europe occidentale — OMS et « travail anti-militariste » — dont le siège était désormais situé à Paris. C’est à cette époque qu’il aurait été mis en contact par le Centre avec Léopold Trepper. Selon ce dernier, Robinson avait « rompu les liaisons (...) depuis l’épuration des services de renseignements soviétiques », lui déclarant qu’il « était à Moscou en 1938, (qu’il avait) vu liquider les meilleurs et (qu’il n’était) plus d’accord ». Toujours selon Trepper, Robinson lui aurait déclaré être « en relation avec des représentants du général de Gaulle » et savoir que « le Centre interdit ces contacts ». En réalité, le décryptage des messages-radios de Robinson par les services britanniques, publié par T. Wolton, prouve qu’il n’avait jamais cessé d’émettre.

Après la publication en France de L’Orchestre rouge de Gilles Perrault puis du Grand Jeu de Leopold Trepper lui-même, un ancien directeur du service de contre-espionnage ouest-allemand (Bundesamt für Verfassungsschutz), Günther Nollau, assisté d’un fonctionnaire du BfVS, Ludwig Zindel, signait en 1979 un livre consacré aux « agents soviétiques parachutés pendant la deuxième guerre mondiale » dans lequel il consacrait de larges développements à l’affaire Robinson, fondés sur des archives de l’Abwehr du IIIe Reich. Selon eux, Robinson était en 1940-1941 à la tête d’un appareil de renseignement militaire s’appuyant sur des sources situées à Vichy. Sur instructions du « Centre », il fut mis liaison avec le « réseau Otto » de Trepper. Après l’arrestation de ce dernier, un rendez-vous fut fixé à Robinson à la sortie du métro Invalides le 21 décembre 1942. Il fut arrêté par le commissaire Josef Reiser et le capitaine Piepe du commando spécial « Orchestre rouge ». Reiser avait contraint Trepper à l’accompagner dans sa voiture. Emmené au siège du commando, rue des Saussaies, Robinson « observa le mutisme le plus complet », comme l’attestent des rapports de l’Abwehr publiés par Nollau et Zindel. Dans une poche secrète de sa serviette, les Allemands trouvèrent des passeports suisses et belges aux noms d’Alfred Merian, Henri Baumann, Otto Wehrli et Alfred Doyen. Sauvagement torturé, Henri finit par livrer une adresse — l’Hôtel des Coloniaux, 4 rue du général Bertrand — où les policiers allemands découvrirent des doubles de rapports et une correspondance établissant que Robinson, au début de la guerre, avait tenté d’obtenir du « Centre », par le canal de Trepper, que son fils Léo soit exfiltré d’Allemagne pour ne pas avoir à endosser l’uniforme de la Wehrmacht, idée qui lui était « insupportable ». En dépit des assurances qui lui furent données, Léo fut malheureusement incorporé et grièvement blessé sur le front russe, avant d’être arrêté par la Gestapo pour complicité avec des agents de la IIIe internationale. Selon Günter Nollau, Robinson fut torturé comme l’étaient tous ceux qui « refusaient de coopérer ». La date et le lieu de sa mort n’ont jamais été établis à ce jour. Sans doute décapité en Allemagne en 1944, selon les dépositions de Reiser après-guerre. Il est en tout cas historiquement établi aujourd’hui qu’Henri Robinson, difâmé dans certains ouvrages relatifs à « l’Orchestre rouge », trouva la force de rester fidèle à son idéal et à ses compagnons de combat jusqu’au bout, sans céder à la tentation d’entrer dans le « grand jeu ».
Son camarade graveur-faussaire pour la Résistance Medardo Griotto arrêté dans le cadre de la filature de Léon Harry le 22 décembre 1942 à Paris, fut guillotiné le 22 juillet 1943 dans la prison de Berlin-Plötzensee, comme beaucoup de résistants de l’Orchestre rouge.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article87298, notice HARRY Léon [ROBINSON Henri, dit]. Pseudonyme : GERMAIN par Jean-Pierre Ravery, version mise en ligne le 5 avril 2010, dernière modification le 10 avril 2021.

Par Jean-Pierre Ravery

SOURCES : RGASPI, 495 270 2698 (consulté par Claude Pennetier, traduit du russe par Macha Tournié), RGASPI, 531 1 174, procès-verbal de la réunion du groupe français du 15 novembre 1929. — Bibliothèque marxiste de Paris, microfilm, lettre de Calzan. — Guillaume Bourgeois, « Vie et mort de Henri Robinson » Communisme n° 40/41, 1995. — Günther Nollau et Ludwig Zindel, Gestapo ruft Moskau. Sowjetische Fallschirmagenten im 2. Weltkrieg, Blanvalet Verlag,München,1979. — Thierry Wolton Le grand recrutement, Grasset, 1993. — Léopold Trepper, Le grand jeu, Albin Michel, 1975. — Gilles Perrault, L’orchestre rouge, Fayard, 1967. — Victor Alexandrov, OS 1. Services secrets de Staline contre Hitler, Planète, 1968. — Pavel et Anatoli Soudoplatov, Missions spéciales, Paris, Seuil, 1994. — Pierre Péan, Vies et morts de Jean Moulin, Fayard, 1998. — Guillaume Bourgeois, La véritable histoire de l’orchestre rouge, Nouveau monde éditions, 2015. — AVCC Caen, 21 P 458806, dossier de Medardo Griotto (Note Annie Pennetier).

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
fiches auteur-e-s
Version imprimable Signaler un complément