STEINMETZ Eugène

Par Pierre Schill

Né le 30 mars 1894 à Haguenau (Bas-Rhin annexé), mort le 11 mai 1979 à Sarreguemines (Moselle) ; mécanicien ; délégué du personnel ; responsable du syndicat CGT des cheminots de Sarreguemines ; président de l’Union locale CGT de Sarreguemines ; résistant ; président fondateur de la section de Sarreguemines de la FNDIRP ; conseiller municipal communiste de Rixheim (Haut-Rhin) et de Sarreguemines.

Fils d’un cultivateur, Eugène Steinmetz était issu d’une famille de dix enfants dont il était le huitième. Vers 1908-1910, il entama un apprentissage de mécanicien à Haguenau, sa ville natale. Il entama ensuite vers 1912 un compagnonnage en France dans la région de Reims (Marne) où il travailla pour plusieurs patrons et entre autres dans l’entreprise Japy. Outre un perfectionnement professionnel, cette expérience lui permit d’apprendre le français. Il rentra un an plus tard en Alsace où, titulaire du brevet de maîtrise de mécanicien, il travailla comme dans les usines aéronautiques Awiatik-Werke de Mulhouse (Haut-Rhin annexé).
Eugène Steinmetz fut mobilisé pendant la Première Guerre mondiale dans l’armée impériale allemande où il fut affecté, en tant que mécanicien au sol « à la Luftstaffel Richthoffen », le groupe d’aviation de chasse où servait également Hermann Goering. Blessé au bras au cours du conflit, il en revint profondément marqué et devint pacifiste.
Il fut embauché au lendemain de la guerre aux ateliers de la Société des chemins de fer d’Alsace-Lorraine à Haguenau. Muté au début des années vingt au dépôt de Sarreguemines, il faisait partie de ces nombreux Alsaciens qui vinrent s’installer et travailler en Moselle après la Première Guerre mondiale suite au manque de main-d’œuvre notamment lié à l’expulsion des ouvriers allemands.
S’installant à Sarreguemines il y rencontra sa future épouse elle-même fille d’un ouvrier des chemins de fer.
Il retourna travailler entre 1923 et 1927 à Haguenau puis revint à Sarreguemines. En 1930 il fut muté pour raisons disciplinaires au dépôt de l’Île Napoléon à Rixheim (Haut-Rhin) où la Société des chemins de fer d’Alsace-Lorraine avait construit une nouvelle cité suite à l’installation d’un dépôt et d’un atelier de réparation du matériel roulant construit en remplacement d’un dépôt devenu trop exigu à Mulhouse. Il put regagner Sarreguemines avec sa famille en novembre 1936.
Cette carrière professionnelle assez tumultueuse au sein de la compagnie des chemins de fer d’Alsace-Lorraine s’explique en partie par son engagement syndical et politique. Eugène Steinmetz était en effet syndiqué dès les lendemains de la Grande Guerre au syndicat CGT des cheminots puis au syndicat unitaire après la scission et à nouveau dans la CGT réunifiée. Il fut longtemps élu délégué du personnel et était l’un des responsables du syndicat des cheminots de Sarreguemines. Il militait aussi au sein du Parti communiste depuis le début des années vingt et aurait fondé la cellule communiste de Haguenau au cours de la période, au milieu des années vingt, où il retravailla dans sa ville natale.
Il se présenta à de nombreuses reprises aux élections municipales sur les listes de gauche dans les communes où il résidait au gré de ses mutations.
Quand il était à Haguenau sa famille d’agriculteurs catholiques voyait d’un mauvais œil son engagement politique. Aux élections municipales du 3 mai 1925, Eugène Steinmetz obtint seulement 182 voix sur les 3 438 électeurs inscrits et ne maintint pas sa candidature au second tour.
En mai 1929 il se présenta aux élections municipales à Sarreguemines sur la liste communiste. Il obtint au premier tour 1 091 voix sur 2 585 suffrages exprimés. Au second tour il se présenta sur une liste rassemblant « ouvriers et bourgeois » et il obtint 1 102 voix sur 2 415 suffrages exprimés et ne fut donc pas élu. Il était alors président du syndicat des cheminots CGT de Sarreguemines.
À la fin de l’année 1929, Eugène Steinmetz devait être muté au dépôt de Mulhouse en raison de ses activités syndicales et politiques. Plusieurs réunions des cheminots unitaires du secteur de Sarreguemines furent organisées au courant du mois de novembre 1929 en guise de protestation. Le commissaire de police de Sarreguemines le présentait comme un militant possédant « la confiance d’une grande partie des ouvriers imbus d’idées socialistes et communistes ». Il était aussi décrit comme un homme « intelligent, prudent » dont les discours sont « écoutés ».
Le 5 mai 1935, aux élections municipales à Rixheim, il se présenta sur la liste des « candidats ouvriers » menée par le typographe socialiste Henri Nico qui était le maire sortant. Il fut élu en obtenant 705 voix sur 1 242 suffrages exprimés. Il devint membre de la commission des finances de la municipalité socialiste. Il était à cette date ouvrier-ajusteur au dépôt de l’Île Napoléon. Au cours de la campagne électorale la liste d’opposition publia un tract dans lequel elle dénonçait la présence sur la liste de gauche d’Eugène Steinmetz, meneur communiste ayant fait l’objet d’une mutation disciplinaire et dont il convenait de se méfier.
Il participa de manière active à toutes les grèves qui touchèrent les chemins de fer d’Alsace-Lorraine dans l’entre-deux-guerres. Déjà très pris par ses engagements syndicaux et politiques, son épouse déplorait souvent les salaires amputés de la paye des jours de grève ou de la prime de Noël. Ce sont aussi ses engagements qui expliquent l’absence d’avancement au sein de l’entreprise ferroviaire bien qu’il fût l’un des rares ouvriers sarregueminois à être maître-mécanicien.
Lors d’un mouvement de grève qui touchait les Chemins de fer d’Alsace-Lorraine à l’époque où il travaillait à Rixheim, il aurait été arrêté et incarcéré à la prison de Mulhouse et aurait été libéré suite à une manifestation des grévistes devant la prison. Ces faits se déroulèrent peut-être au moment du Front populaire.
Le 1er septembre 1939, alors que la ville de Sarreguemines était évacuée, Eugène Steinmetz fut muté au dépôt SNCF de Reims car ses deux sœurs résidaient à Cormentreuil dans la banlieue de la capitale champenoise. Sa famille put le rejoindre. À l’approche des troupes allemandes Eugène Steinmetz fut muté à Béziers (Hérault) tandis que sa famille fut évacuée à Roumazières (Charente) où se trouvaient déjà d’autres réfugiés sarregueminois. En septembre 1940, la famille Steinmetz put regagner Sarreguemines alors que la Moselle était une nouvelle fois annexée à l’Allemagne. Eugène Steinmetz reprit son travail aux chemins de fer administrés par la Reichsbahn. La Gestapo découvrit dans les archives de la préfecture de Sarreguemines, une liste de militants communistes établie avant la guerre. À la mi-octobre les Allemands décidèrent de rassembler à Bénestroff (Moselle annexée) les personnes concernées pour les expulser vers la France. La famille Steinmetz fut concernée par ces représailles mais avant son départ Eugène Steinmetz avait pris soin de cacher le drapeau de la CGT qu’il possédait à son domicile. Lors du contrôle de l’identité des communistes sarregueminois à Bénestroff les nazis relevèrent dans les papiers d’Eugène Steinmetz qu’il avait servi pendant la Grande Guerre dans le même groupe de chasse qu’Hermann Goering. Cela les incita à suspendre son expulsion et à renvoyer Eugène Steinmetz et sa famille à Sarreguemines.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il fit partie du groupe de résistance « Mario », le plus important du département de Moselle annexée. Ce groupe affilié au mouvement de résistance communiste Front national avait été mis sur pied, au cours de l’été 1941, par l’instituteur messin Jean Burger, aidé des cheminots Charles Hoeffel et Georges Wodli. Son activité clandestine, et probablement syndicale d’avant-guerre, lui valut d’être arrêté par la Gestapo le 7 juillet 1944 au dépôt sarregueminois des chemins de fer. Interrogé par la Gestapo il fut d’abord enfermé quelques jours à la prison de Sarreguemines avant d’être emprisonné pendant soixante-et-onze jours au Sonderlager de Neue Bremm près de Sarrebruck (Allemagne), puis d’être déporté au camp de Dachau (Allemagne) où il arriva à la fin du mois de novembre 1944. Il y fut libéré le 28 avril 1945. Il était considéré comme l’un des dirigeants de la résistance dans le secteur de Sarreguemines.
Quand il était au camp de Neue Bremm, Eugène Steinmetz put communiquer à une reprise au moins avec sa famille en glissant quelques mots écrits sur un bout de papier à cigarettes glissé dans le col du linge sale que la famille venait chercher régulièrement. Lors de son emprisonnement à Dachau, il travailla dans un atelier de cablerie de récupération puis dans un atelier d’élevage de lapins « angora ». Il put ainsi récupérer une partie de l’alimentation destinée aux bêtes pour améliorer son « ordinaire ».
Il obtint le titre de déporté résistant et fut reconnu au grade de sous-lieutenant de la Résistance. Il fut l’un des rares cheminots sarregueminois membres du Groupe Mario à rentrer vivant de déportation. Il créa la section sarregueminoise de la fédération mosellane de la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP), dont il assura longtemps la charge de président.
Eugène Steinmetz reprit au lendemain de la guerre ses activités politiques et syndicales. Dès son retour, il fut l’artisan de la reconstruction des structures locales du PC et assurait la présidence de l’Union locale CGT de Sarreguemines au moins jusqu’au début des années cinquante. Certains militants syndicaux lui reprochaient d’ailleurs l’ingérence politique du PC au sein des organisations de la CGT à Sarreguemines.
Il fut à nouveau élu délégué du personnel à la SNCF et siégeait à ce titre dans les commissions paritaires jusqu’à sa retraite en 1949.
En novembre 1952, il participa à Forbach au congrès départemental des Combattants de la Paix et en juillet 1953. Il essaya à la demande de Léon Burger de reconstruire la section locale des Partisans de la Paix. Il fut membre du comité du Mouvement de la Paix en Moselle au moins jusqu’au début des années soixante.
Eugène Steinmetz représenta le PC à de nombreux scrutins électoraux. Il fut candidat aux élections municipales de septembre 1945 à Sarreguemines sur la liste d’Union républicaine antifasciste. Il obtint au premier tour 2 169 voix sur 5 028 suffrages exprimés. Il se représenta aux élections municipales d’octobre 1947. Deuxième de la liste, il fut l’un des six élus en obtenant 2 131 voix sur 5 249 suffrages exprimés. Il fut réélu aux élections municipales d’avril 1953 en obtenant 1 861 voix sur 6 583 suffrages exprimés. Il fut à nouveau candidat aux élections municipales des 8 et 15 mars 1959 sur la liste communiste menée par Édouard Meyer. Eugène Steinmetz obtint 1 236 voix alors que le score moyen de la liste du maire sortant M. Massing avoisinait les 5 000 voix pour 6 976 votants. Il ne fut donc pas élu et c’était la première fois depuis la Libération que la ville de Sarreguemines ne comptait pas de conseiller municipal communiste en son sein.
Il se représenta aux élections municipales de mars 1965 et obtint 1 187 voix sur 9 771 suffrages exprimés et ne fut donc pas élu.
À la mi-novembre 1956, des lycéens de Sarreguemines avaient organisé une manifestation de soutien à la Hongrie. Le cortège se présenta au domicile d’Eugène Steinmetz où, d’après la police, quelques « excès » furent commis.
Marié le 26 janvier 1921 à Sarreguemines avec Marie-Thérèse Krempff, Eugène Steinmetz fut père de trois enfants.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article8800, notice STEINMETZ Eugène par Pierre Schill, version mise en ligne le 30 juin 2008, dernière modification le 28 janvier 2012.

Par Pierre Schill

SOURCES : Arch. Dép. Moselle, 303 M 150 ; 151 W 189, 190, 726, 821, 822, 823 et 825 ; 26 Z 15. — Arch. Com. Sarreguemines, 11 K 2 et 4. — État civil et Arch. Com. Haguenau, NR 20 et 6 W 11.4 (renseignements fournis par Michel Traband et Pia Wendling). — Arch. Com. Rixheim, AMR 8/16, AMR 15/44, fonds des établissements Sutter et fichier domiciliaire (renseignements fournis par Benoît Meyer). — Le Républicain lorrain, 10 mars 1959. — François Goldschmitt, Alsaciens et Lorrains à Dachau, tome 2 : Au bloc d’entrée, Sarreguemines, Éditions Pierron, 1945-1946, 79 p. — Léon Burger, Le Groupe « Mario », une page de la Résistance lorraine, Metz, Imprimerie Louis Hellenbrand, 1965, 194 p. — Numéro spécial de L’Humanité d’Alsace et de Lorraine, « Resistance im annektierten Elsass und Lothringen », Strasbourg, janvier 1965, 64 p. — Eugène Heiser, La tragédie lorraine. Sarreguemines-Saargemünd, 1939-1945, tome 1 : Sarreguemines, Éditions Pierron, 1978, 287 p. — Renseignements fournis par Madeleine Rohr-Steinmetz, la fille du militant, et par René Rohr.

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