GUIGNEBERT Jean, Eugène, dit « Marc »

Par Éric Nadaud

Né le 14 février 1897 à Pau (Basses-Pyrénées), mort le 19 avril 1958 à Paris (VIIe arr.) ; journaliste ; directeur politique du poste Radio Cité ; secrétaire général provisoire à l’Information (1944) ; directeur général de la Radiodiffusion française (1944-1945) ; conseiller municipal de Paris (1947-1953) ; président de la Fédération nationale des Anciens de la Résistance ; président du Comité français d’aide à la Grèce démocratique (1948) ; membre de la direction du Parti socialiste unitaire (1948-1951), de l’Union progressiste (1950-1958), du Secours populaire, du Mouvement de la paix, de France-URSS.

Jean Guignebert au micro de la Radiodiffusion française.
Jean Guignebert au micro de la Radiodiffusion française.
Pierre Crénesse, La libération des ondes, Berger-Levrault, 1944.

Jean Guignebert était le fils de Charles Guignebert (1867-1939), professeur d’histoire des religions à la Faculté des lettres de Paris, et de Marthe Émilie Montanié, fille d’un inspecteur des écoles primaires. Il grandit dans un milieu très marqué à gauche, puisque son père était un ardent militant dreyfusard, laïc, rationaliste, et encore à la fin de sa vie antifasciste et antimunichois. Il passa sa jeunesse à Toulouse (Haute-Garonne) jusqu’en 1905, puis à Paris. Après le baccalauréat, il s’engagea dans des études médicales, prit part à la Première Guerre mondiale comme médecin auxiliaire de la mission française en Russie, puis devint externe des hôpitaux de Paris.

Il se réorienta vers le journalisme en 1926. Après des débuts au Quotidien, il fut le correspondant particulier à Berlin du Petit Journal et de l’Agence Radio, de 1929 à 1932, puis travailla pour L’Intransigeant, qu’il représenta auprès de la Société des nations (SDN), à Genève, de 1933 à 1935. Il écrivit aussi pour L’Impartial français, L’Œuvre, et la Tribune des Nations.

En octobre 1935, il rejoignit le poste privé de radiodiffusion Radio Cité. Il y créa et anima, comme responsable de la rubrique de politique étrangère, puis rédacteur en chef, le « journal sonore » d’informations « La Voix de Paris » qui fit date dans l’histoire de la radio par son style alerte. Polémiste habile, servi par une voix puissante et chaleureuse, il devint l’un des chroniqueurs radiophoniques les plus écoutés et les plus prestigieux. En 1938, il prit la direction générale des émissions parlées de la station. Il collabora aussi au bulletin imprimé hebdomadaire Ici Radio-Cité. Jugeant alors la radio privée indispensable à la démocratie, il s’en fit l’avocat contre les tenants de sa nationalisation, puis contre la politique de contrôle menée par le gouvernement Daladier. Il n’abandonna pas pour autant la presse écrite. En 1939, il tint la rubrique diplomatique du quotidien de L.-O. Frossard, La Justice.

Il se signala par son engagement à gauche, sans se réclamer d’un parti particulier. Il aida le gouvernement mené par Léon Blum par ses émissions parlées, en permettant à son chef de s’exprimer régulièrement au micro, et en le soutenant de ses propres commentaires, au point d’être mis en cause pour sa complaisance. Son antifascisme le rangea parmi les partisans de la fermeté face aux dictatures fascistes. Il n’approuva pas la non-intervention dans la guerre d’Espagne, dénonça les accords de Munich, et milita pour le resserrement des liens avec l’URSS. Ainsi fit-il partie du Comité de patronage des « Journées françaises pour la paix et l’amitié avec l’URSS », en octobre 1937, et signa-t-il l’appel du Comité pour la paix et l’amitié avec l’URSS « Pour une politique de paix par la collaboration avec l’Union soviétique », en octobre 1938. En 1939, il fit campagne dans La Justice contre toute négociation avec les dictatures fascistes.

Il prit aussi des responsabilités dans le mouvement syndical. Il milita au Syndicat national des journalistes (SNJ). Il fut de ceux qui s’efforcèrent de convaincre ce dernier d’adhérer à la CGT et qui, faute d’y parvenir, fondèrent en mars 1938 le Syndicat national des journalistes confédérés, affilié à la CGT (SNJ-CGT). Il appartint à son Conseil national et en fut l’archiviste. Il fut aussi le secrétaire général de l’Association des journalistes accrédités auprès de la SDN.

Une fois ouvert le conflit avec l’Allemagne, il fut nommé par le gouvernement rédacteur en chef au Centre d’information de la Radiodiffusion française, avec la mission d’animer le « Radio-Journal » que devaient diffuser l’ensemble des stations d’État et les postes privés pour contrer au micro la propagande allemande. En juin 1940, il se replia avec son équipe sur Bordeaux (Gironde), puis Vichy (Allier) pour suivre le gouvernement. Il démissionna après le vote de l’Assemblée nationale en faveur du maréchal Pétain, le 10 juillet.

Retiré dans le Midi, près de Lyon (Rhône), il s’engagea dès 1942 dans la Résistance, sous le pseudonyme de « Marc ». Il prit part aux travaux de la Commission de la presse du Conseil national de la Résistance (CNR) qui réfléchit sur les dispositions à prendre en matière d’information après la Libération. Il fit tenir à Londres un rapport sur le sujet, avec l’approbation du CNR, et inspira le chapitre radio du Cahier bleu, un document qui fut la source des directives officielles du Gouvernement provisoire d’Alger (GPRF) pour la radio en 1944. Désormais hostile aux postes privés, il défendait l’idée d’un service public de la radio détenteur d’un monopole absolu, mais autonome pour la gestion administrative comme pour la conduite de l’information. Il s’agissait de soustraire la radio aussi bien aux Anglo-américains qu’au gouvernement, aux pouvoirs locaux et aux hommes d’affaires. En outre, il reçut la responsabilité de préparer les équipes, de réunir les moyens matériels et de mettre au point les programmes pour que la France puisse bénéficier, sitôt libérée, d’une radio opérationnelle. Il dirigea à cet effet le réseau « Duvernois », en liaison avec la Résistance intérieure. En juin 1944, il fut nommé par le GPRF secrétaire général provisoire à l’Information (avec les fonctions d’un ministre), pour assurer l’intérim du titulaire Pierre-Henri Teitgen, arrêté par la Gestapo. Installé clandestinement dans la capitale au début des combats pour sa libération, il fit commencer le 20 août les émissions de la « Radiodiffusion de la nation française » (RNF) et lancer le 22 l’appel du Comité de Libération à l’insurrection. En faisant couvrir par ses « radioreporters » la libération de Paris du 22 au 25 août, en stimulant l’énergie des insurgés et en mobilisant la population autour du général de Gaulle, il contribua à imposer face aux autorités militaires alliées non seulement la légitimité de la RNF, mais aussi celle du GPRF et de son chef. Dans le même temps, il supervisa la mise en place de la presse écrite nouvelle issue de la Résistance, en accord avec la Fédération nationale de la presse clandestine. Le rôle qu’il joua durant ces années le conduisit après la guerre à présider la Fédération nationale des Anciens de la Résistance, ainsi que l’Association des Résistants de la Radio française et Internés pour faits de Résistance.

Le 25 octobre 1944, après la réorganisation du gouvernement et le retour de P.-H. Teitgen, il devint le premier directeur général de la Radiodiffusion française (RDF). Il fut en même temps le directeur et collaborateur de l’hebdomadaire Radio (44, puis 45, 46, 47, 48 et 49), le vice-président de la Fédération de la presse radiophonique et le président de la Fédération nationale des auditeurs de radio, ce qui ne l’empêcha pas de participer personnellement aux émissions. À la tête de la RDF, il s’efforça de mettre en œuvre les projets établis dans la clandestinité, avec le soutien indéfectible du Comité de libération de la radio, composé de socialistes et de communistes. Il imposa et organisa le monopole d’État, orienta les programmes en privilégiant le secteur de l’information, assura la liberté d’expression à tous les courants de la nation résistante, et mit en place dès octobre 1944 une commission d’épuration administrative qui prononça des sanctions sévères contre les professionnels compromis sous l’Occupation. Cependant, les ministres de l’Information successifs s’efforcèrent rapidement de l’écarter, car il entravait leur effort pour faire de la radio une administration à leurs ordres. Ils eurent l’appui du Mouvement républicain populaire (MRP) et d’une partie des dirigeants de la SFIO, son propre parti, qui n’admettaient pas son entente avec les communistes. Dès septembre 1945, il fut privé de ses attributions les plus sensibles par un décret qui enleva au directeur général de la RDF la direction du journal parlé, pour la placer sous l’autorité directe du ministre de l’Information. Le 8 décembre 1945, il fut évincé de la direction générale, mais reçut en compensation la présidence du nouveau Conseil supérieur de la radiodiffusion. Le 12 mars 1946 enfin, il fut dépouillé de cette dernière responsabilité et placé en position de congé sans traitement.

Évincé des fonctions de direction, Jean Guignebert ne rompit pas pour autant avec la radio. Il resta quelque temps éditorialiste au journal parlé de la Radio nationale. Cependant, en raison d’un contrôle gouvernemental de plus en plus strict, il ne s’exprima bientôt plus en qualité de journaliste politique que dans le cadre de tribunes de journalistes, comme la « Tribune des journalistes parlementaires ». Il collabora plus durablement à des émissions culturelles, comme journaliste mais aussi comme auteur radiophonique.

D’autre part, il renoua avec la presse écrite, en rejoignant la rédaction des quotidiens Franc-Tireur et Le Parisien libéré, et de l’hebdomadaire La Tribune des nations. Il concourut également en 1946 à la fondation du Centre de formation des journalistes (CFJ), dont l’un des objectifs était de transformer en profondeur les pratiques et l’éthique de la profession de journaliste, conformément aux idéaux de la Résistance.

Jean Guignebert s’engagea aussi dans l’action politique. Il avait adhéré en 1945 au Parti socialiste SFIO. Il y suivit un parcours de socialiste unitaire et de compagnon de route du Parti communiste (PCF) qui s’affirma clairement quand s’ouvrit la guerre froide. En 1947, il prit une part active à la reconstitution de la tendance Bataille socialiste, pour protester contre le glissement vers la droite et l’anticommunisme croissant de la direction du parti. Il fut élu conseiller municipal de Paris et conseiller général de la Seine, sur la liste de la 14e section, dans le deuxième secteur de la capitale, le 19 octobre 1947, après avoir mené une campagne atypique en faveur de l’unité ouvrière. À la fin de l’année 1947, il signa plusieurs manifestes et lettres ouvertes d’esprit dissident qui lui valurent d’être exclu le 15 janvier 1948 avec d’autres membres de sa tendance.

Avec ces derniers, il lança le Mouvement socialiste unitaire et démocratique (MSUD), en janvier 1948, puis le Parti socialiste unitaire (PSU), en octobre. Il siégea à leur bureau national de 1948 à 1951, avec la fonction de secrétaire à la propagande, figura parmi les actionnaires de la revue de réflexion unitaire Les Cahiers internationaux et s’apparenta au groupe communiste du conseil municipal de Paris, auquel il demeura fidèle jusqu’au renouvellement de 1953, où il ne se représenta pas. Cependant, il fut éliminé de la direction du PSU avec plusieurs des autres fondateurs, à l’occasion de la grave crise qui secoua le parti en septembre 1951. Il se voua dès lors à l’Union progressiste. Après avoir pris part à sa création, en décembre 1950, il appartint à son Conseil national et à sa commission exécutive, anima ses conférences nationales, collabora à la rédaction du Bulletin mensuel de l’Union progressiste, puis des Cahiers du progressisme, et dirigea sa Fédération de la Seine, en qualité de secrétaire général, sans discontinuer.

À partir de 1948, il accepta aussi des responsabilités dans de multiples groupements qui appuyaient les campagnes du PCF avec le concours de non-communistes. Après s’être associé à la fondation des Combattants de la liberté, il entra au Conseil national des Combattants de la liberté et de la paix en novembre 1948, puis au Comité mondial des Partisans de la paix en avril 1949, et enfin au Conseil national du Mouvement de la paix en avril 1955. Il rejoignit l’association France-URSS, pour siéger à son Comité national, de 1949 à 1951, et signer des éditoriaux dans son organe, France-URSS. Il prêta de même son concours au Secours populaire français (SPF), là aussi comme membre de son Comité national, en 1948 et 1949, et collaborateur de son organe, La Défense. Il présida le Comité français d’aide à la Grèce démocratique, et appartint dès sa création au Comité national créé par la CGT et le SPF pour l’amnistie et la solidarité aux travailleurs victimes de la répression pour faits de grève. Il signa nombre des appels et anima de nombreux meetings dont ces groupements prirent l’initiative.

Il travailla aussi pour la presse proche du PCF. Il rejoignit en 1948 le quotidien Libération, avec l’aile gauche de la rédaction de Franc-Tireur. Il en fut le rédacteur en chef et y assura à partir de 1953 la critique théâtrale. Il fut aussi l’un des éditorialistes de l’hebdomadaire Action à partir de janvier 1948, du journal d’informations sur les démocraties populaires Parallèle 50, et de Radio-Liberté, filiale du quotidien d’obédience communiste Ce Soir.

Il fit les mêmes choix unitaires sur le plan syndical. Lors de la scission de la CGT en 1948, il joua avec Jean-Maurice Hermann un rôle décisif dans le maintien du SNJ-CGT, qui s’était reconstitué à la Libération en rassemblant les branches séparées en 1938, mais que la majorité de ses membres abandonna pour faire renaître le SNJ autonome. Il fut le secrétaire général de sa section de la Seine et appartint à son comité national.

Abattu par une hémorragie cérébrale, Jean Guignebert fut accompagné au cimetière du Père Lachaise par plusieurs centaines de personnalités du monde de la presse, de la radio, des lettres, du théâtre et de la politique. Marié trois fois, en 1920, 1931 et 1939, il laissait trois enfants, Jean-Claude, né en 1921, Françoise. La comédienne Marianne Épin, née en 1952, était également sa fille. Chevalier de la Légion d’honneur depuis 1939, il avait aussi été décoré de la Croix de guerre (1914-1918) et de la Médaille de la Résistance.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article88011, notice GUIGNEBERT Jean, Eugène, dit « Marc » par Éric Nadaud, version mise en ligne le 13 mai 2010, dernière modification le 13 novembre 2019.

Par Éric Nadaud

Jean Guignebert au micro de la Radiodiffusion française.
Jean Guignebert au micro de la Radiodiffusion française.
Pierre Crénesse, La libération des ondes, Berger-Levrault, 1944.

ŒUVRE : Collaboration aux périodiques cités dans la notice. — La vie monstrueuse du vampire de Düsseldorf, Tambourin, 1931. — À l’écoute de l’Allemagne, Paris, Grasset, 1947.

SOURCES : Arch. PPo, dossier RG n° 286.363. — Arch. Nat., F7/15525. — Arch. OURS, dossier biographique. — Presse socialiste, progressiste, et radiophonique. — Pierre Crénesse, La libération des ondes, Berger-Levrault, 1944. — Cécile Méadel, Histoire de la radio des années trente, Du sans-filiste à l’auditeur, Anthropos/INA, 1994. – Christian Brochand, Histoire générale de la radio et de la télévision en France, 2 vol., La documentation française, 1994. — Hélène Bousser-Eck, La Radiodiffusion sous la IVe République. Monopole et service public (août 1944-décembre 1953), thèse, 3 vol., univ. Paris X-Nanterre, 1997, dact. — État civil.

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