JAFFRÉ Lucien, René

Par Marie-Louise Goergen

Né le 26 avril 1891 au Faouët (Morbihan), mort le 30 août 1973 à Nantes (Loire-Atlantique) ; instituteur, puis professeur ; militant socialiste SFIO ; conseiller municipal de Saint-Nazaire (1925-1941).

Dernier-né de six enfants, dont trois futurs enseignants, comme lui, Lucien Jaffré perdit très jeune son père, Joseph, Louis Jaffré, qui était laboureur — le registre de naissances indique « domestique » —, puis employé au relais de poste de Gueméné-sur-Scorff (Morbihan). Il s’était marié le 26 août 1870 avec Marie-Jeanne Fortune, qui n’exerça pas de profession (« ménagère » d’après le registre de naissances). Les parents de Lucien Jaffré étaient des paysans « rouges », qui avaient des convictions républicaines solidement ancrées et qui votaient à gauche. Anticléricaux, mais respectueux des croyances des autres, ils ne donnèrent pas d’éducation religieuse à leurs enfants, qui furent néanmoins baptisés. Lucien Jaffré lui-même resta fidèle à cette tradition laïque. Même s’il se maria à l’église, le 3 novembre 1915 (date et lieu non mentionné sur le registre de naissances) avec une jeune institutrice, Marie Kermabon, leur fils, non baptisé, mort à l’âge de dix ans, fut enterré civilement une dizaine d’années plus tard. Il en fut de même pour une de ses sœurs, farouchement anticléricale, alors qu’il fit inhumer religieusement sa mère qui était croyante. Ils eurent un garçon en 1929.

En dépit d’origines modestes, Lucien Jaffré mit à profit une tradition intellectuelle propre à certains de ses ancêtres. Après le certificat d’études primaires, il entra à l’École normale d’instituteurs de Vannes en 1907. Nommé instituteur à Inguiniel en octobre 1910, il entama son service militaire dans la Marine nationale en octobre 1912 qui, en raison du vote de la loi des trois ans, fut prolongé d’un an en 1913. À la fin de son service, la guerre éclata. Matelot fourrier, embarqué sur quatre navires successifs, second maître fourrier en avril 1918 au dépôt à Toulon (Var), il fut démobilisé en août 1919 selon son registre de matricule. Dans son dossier administratif d’enseignant, à partir de 1932, il indiquait avoir été réformé pour « maladie contractée aux armées », mention qui ne figurait pas dans son registre de matricule fourni à l’administration. Pendant toute sa vie, il resta marqué par cette expérience, dont il parlait souvent.

Rentré en Bretagne en avril 1919, il enseigna comme instituteur à Saint-Gravé puis à Saint-Vincent-sur-Oust en octobre 1919 avec sa femme, selon son dossier administratif, pendant deux ans. Après avoir enseigné quelques mois à Inguiniel, ayant réussi au professorat d’enseignement technique, il fut nommé professeur adjoint de mathématiques à l’école pratique de commerce et d’industrie de Firminy (Loire) en octobre 1923. En 1924, il obtint un poste à l’EPCI de Saint-Nazaire pour enseigner les lettres, la géographie et l’éducation physique (jusqu’en 1931) en section commerciale. Il travaillait aussi dans les cours professionnels municipaux.

À Saint-Nazaire, se déroula la presque-totalité de son activité politique. Adhérent du Parti socialiste SFIO à partir de 1910, profondément acquis aux idées de Jean Jaurès dont il affichait le portrait sur son bureau, Lucien Jaffré subit à Firminy l’influence d’un collègue de travail qui l’amena à s’engager davantage dans la vie politique de sa ville. En 1924, Henri Gautier lui proposa d’être candidat sur sa liste aux élections municipales de Saint-Nazaire. Henri Gautier étant décédé, François Blancho devint tête de liste et fut élu maire de Saint-Nazaire. Il choisit Lucien Jaffré comme deuxième adjoint, à côté de Bernard Escurat, lui-même premier adjoint et ancien instituteur de Blancho. Lucien Jaffré fut réélu aux élections municipales suivantes et resta conseiller municipal jusqu’en 1941.

Au moment du Front populaire, Lucien Jaffré accompagna quelque temps François Blancho (devenu sous-secrétaire d’État à la Marine dans le premier cabinet Blum, puis sous-secrétaire d’État à la Marine militaire) à Paris, assurant temporairement la fonction de chef de cabinet. Mais, sans ambitions nationales, il revint à Saint-Nazaire ensuite.

Foncièrement hostile à Pétain bien avant la guerre, Lucien Jaffré accueillit Blancho à la gare au retour de Vichy, après le vote des pleins pouvoirs, avec Escurat et le secrétaire de la Bourse du Travail. À sa descente du train, Blancho leur aurait confié : « Je viens de commettre une connerie. » Lucien Jaffré, tout comme Blancho, tenait à ce que la démission du conseil municipal survienne vite. Blancho refusa d’être nommé par Vichy et présenta sa démission, qui devint effective en 1941.

Averti par le chef de la police municipale de Saint-Nazaire, Caudal, qu’il encourait des risques en restant à Saint-Nazaire, Lucien Jaffré, démissionnaire d’office par arrêté du 17 octobre 1942 comme dignitaire de la Franc-Maçonnerie, partit à Pontivy avec sa famille, où il fut caché dans un couvent dont la supérieure était au courant de leurs convictions laïques. Il se trouvait sans ressources et sa femme avait été mise en retraite en raison de son âge (cinquante ans). Il accepta, à partir d‘octobre 1943, le poste d’économe municipal, régisseur de l’internat, du collège technique municipal replié à Nantes puis à Guéméné-Penfao. Il fut en février 1944 officiellement réintégré dans l’Education nationale et nommé sur un poste d’enseignant à l’école nationale professionnelle Livet à Nantes, ce qui provoqua la protestation du National populaire, journal de Marcel Déat. Il quitta à nouveau la région en raison des bombardements.

À partir de décembre 1944, Lucien Jaffré enseigna les lettres, l’histoire et l’économie industrielle à l’ENP de Nantes. Il accepta une dernière fois de revenir à Saint-Nazaire avec Blancho, pour faire partie, comme adjoint, de la délégation spéciale, mise en place par le gouvernement provisoire de la République. Chargé des travaux publics et de l’enseignement, il obtint un congé d’un mois et demi à partir de mai 1945. En 1945, il s’installa définitivement à Nantes, où il continua à militer au Parti socialiste SFIO sans se représenter aux élections. S’il se fondit dans la section sans prétention, il resta très attaché à Saint-Nazaire.
Son épouse, toujours institutrice, partageait entièrement ses convictions sans militer elle-même. Ils eurent deux fils, dont l’un, Lucien, mourut en 1926. Son fils René, avocat à Nantes, militait au Parti socialiste SFIO.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article88213, notice JAFFRÉ Lucien, René par Marie-Louise Goergen, version mise en ligne le 4 juin 2010, dernière modification le 1er juillet 2021.

Par Marie-Louise Goergen

SOURCES : Arch. Nat., F17 26616. — Arch. CHT, fonds Viau. — Arch. PS-44. — L’Effort social, 30 janvier 1948. — Y. Laurent, Le cœur et la passion. Chronique du Parti socialiste en Loire-Inférieure-Loire-Atlantique 1936-1988. Les faits. Les hommes, Saint-Sébastien, ACL Edition-Société Crocus, 1988. — Notice de Claude Geslin dans le DBMOF, tome 32, p. 128. — Entretien avec René Jaffré.. — Notes de Jacques Girault.

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