GOUTTEBARGE Joseph, Antoine

Par André Caudron, Nathalie Viet-Depaule

Né le 2 mars 1924 aux Salles (Loire), mort le 20 mars 1964 à Saint-Étienne (Loire) ; prêtre du diocèse de Lyon (Rhône), prêtre-ouvrier à Saint-Étienne, insoumis en 1954 ; manœuvre, magasinier ; membre du secrétariat de l’UD-CGT de la Loire.

Né au Bois Rizol, hameau du village des Salles, près de Noirétable (Loire), Joseph Gouttebarge grandit dans une toute petite ferme (deux vaches). Aîné de trois enfants, il n’avait que trois ans lorsque son père mourut. Sa mère, totalement démunie, devint alors bonne à la cure pour subvenir aux besoins de ses enfants. Joseph Gouttebarge fréquenta l’école de Noirétable, puis entra au petit séminaire en 1935 et au grand séminaire de Lyon (Rhône) en 1941. Après un stage d’enseignement pendant un an à l’École d’apprentissage supérieur, il gagna, en 1945, Lisieux (Calvados) pour poursuivre ses études au séminaire de la Mission de France dans une perspective missionnaire. Il intégra la troisième année et fit de 1946 à 1947 un stage de travail ouvrier à Givors (Rhône) – où la Mission de France avait une équipe – comme électricien dans une succursale de la Compagnie de Fives-Lille, spécialisée dans les constructions mécaniques. Il termina ses études à Lisieux et fut ordonné prêtre en 1949 à Givors par le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, qui le nomma vicaire à Saint-Ennemond, paroisse d’un quartier pauvre de Saint-Étienne (Loire).

Dès septembre 1949, Joseph Gouttebarge fut autorisé à travailler chez un petit artisan de moteurs électriques, quelques heures par jour en fonction de ses occupations paroissiales. En juillet 1950, il quitta le presbytère pour habiter dans une chambre dénuée de tout confort et vécut dans les mêmes conditions que la population déshéritée de son quartier (Beaubrun). Il adhéra au Mouvement de la Paix, impulsa un comité local, organisant des réunions pour discuter et préparer ses activités et prenant la parole au coin des rues. En 1952, il fut désigné par les assises de la Loire pour participer au congrès de Vienne, mais dut renoncer à s’y rendre, ne voulant pas enfreindre l’interdiction de son évêque.

Il était entré en octobre 1951 comme manœuvre à la Compagnie des fonderies et forges de Saint-Étienne, appelée à devenir en 1953 la Compagnie des ateliers et forges de la Loire (CAFL) où il allait travailler pendant treize ans. Très vite, Joseph Gouttebarge se syndiqua à la CGT, fut élu délégué du personnel (1952) puis fit partie du comité d’entreprise. Devenu magasinier chef, il fut muté, sous un faux prétexte, après deux mois, au Marais, un autre secteur de l’usine qui comptait 1 600 ouvriers dont 700 syndiqués (500 à la CGT, 200 à FO et CFTC). Là, il fut affecté à des tâches subalternes (balayage de l’atelier, lavage de vitres, etc.) ou à des travaux de circonstance (réparation de la toiture, par exemple) qui, bien qu’il en mesurât le caractère humiliant, ne l’empêchèrent pas de prendre la défense des ouvriers de l’usine, notamment celle des Nord-Africains qui étaient particulièrement mal traités, et de prendre position contre la guerre d’Algérie. Il sera à l’origine, au moment du putsch d’Alger (24 avril 1961), de la constitution avec la CGT des milices ouvrières (plus de 100 volontaires).

Il faisait équipe avec Maurice Combe, un autre prêtre-ouvrier de Saint-Étienne, ouvrier P1 aux Forges et ateliers de la Chaléassière (groupe Schneider) et se réunissait régulièrement avec les prêtres-ouvriers de la région lyonnaise. Ceux-ci suivaient attentivement les menaces qui peu à peu pesèrent sur leur sacerdoce. Lorsque Rome leur demanda de quitter le travail au 1er mars 1954, Joseph Gouttebarge fit le choix de rester à l’usine comme la totalité des prêtres-ouvriers de Lyon, Saint-Étienne et Givors (Jean Breynaert, Maurice Combe*, René Desgrand, Albert Guichard*, Paul Guilbert*, Georges Gulon*, Robert Lathuraz*, Francis Laval*, Louis Magat*, Robert Pacalet*, Charles Portal*, Jean Tarby*). Il devint non seulement un « insoumis » aux yeux de l’Église, mais accepta le 7 mars 1954, à l’issue du congrès de l’UD, d’être reconduit tacitement comme membre du secrétariat de l’Union départementale CGT, ce que désapprouva le cardinal Gerlier qui lui demanda de renoncer à cette fonction sous peine de sanctions spirituelles (lettre du 12 mars 1954). Joseph Gouttebarge lui répondit qu’il ne pouvait abandonner les responsabilités syndicales qui lui avait été confiées : « Je fais partie du bureau de l’UD aujourd’hui comme il y a déjà deux ans. Je suis comme avant secrétaire de la commission départementale des comités d’entreprise. Le congrès n’a fait que ratifier une situation. » Il tenta d’expliquer qu’il ne voulait en aucun cas faire un acte de rébellion contre l’Église, ni même causer du souci à son évêque, mais exprimer le profond dilemme qui le déchirait entre sa fidélité à l’Église et sa fidélité à la classe ouvrière. « Si, Éminence, après ces explications, vous pensez, en conscience, devoir me frapper d’interdit, sachez que ce sera une souffrance profonde pour moi, comme l’est déjà le fait d’être suspect. Mais je ne ferai quoi que ce soit contre l’Église à laquelle je veux rester fidèle [...] J’accepterai les sanctions, je resterai fidèle à ma vie d’aujourd’hui parmi les pauvres et les bannis de la société. Ma souffrance viendra grossir l’immensité de la leur et je l’offrirai pour l’Église et pour eux, les deux pôles de ma vie mutilée. Ma mère a connu toute sa vie la misère. Avec elle, elle m’a transmis deux richesses : la foi et la patience dans l’épreuve […]. »

Le 13 octobre 1954, Joseph Gouttebarge siégea pour la première fois au comité central d’entreprise qui comprenait huit usines de la CAFL (12 000 salariés). Il n’allait plus cesser de militer jusqu’à ce que sa santé le lui interdise (1960). Il collaborait au journal syndical, L’Étincelle, et attachait beaucoup d’importance à la formation syndicale. Il anima en 1955 un stage de huit jours à Pouilly-lès-Feurs (Loire) et accepta en 1956 la responsabilité que lui confia l’UD-CGT de promouvoir l’éducation syndicale dans le département. Il s’y investit, donnant des cours dans les unions locales. Ce fut d’ailleurs à ce titre qu’il donna une série de cours sur six semaines à la CAFL. Il donna son adhésion au Parti communiste en novembre 1957, mais n’y eut aucune responsabilité.

Sa santé s’altérant, il suivit des cours du soirs pour changer de métier et devenir chimiste de laboratoire afin d’exercer un travail moins pénible. Il fut reconnu chimiste en juillet 1960, abandonna son mandat de délégué du personnel et ses fonctions au comité central d’entreprise, continua à assumer ses responsabilités au comité d’établissement jusqu’en juillet 1962. Il élabora encore, en 1961, un projet pour organiser les activités sociales de l’entreprise. Membre de la caisse de retraite (IRPSIMMEC) de 1959 à 1962, Joseph Gouttebarge fut élu, en 1962, administrateur CGT de la caisse primaire de Sécurité sociale. Ce fut son dernier engagement, il mourut terrassé le 20 mars 1964. Son corps fut exposé à la Bourse du Travail de Saint-Étienne et de nombreuses allocutions, notamment celles de Raymond Crozet*, secrétaire syndical CGT de la CAFL, et de Joseph Sanguedolce*, secrétaire de l’UD-CGT, furent prononcées à ses obsèques « dans l’église où il avait annoncé quatorze ans plus tôt son “départ chez les pauvres” ».

Joseph Gouttebarge s’était marié en octobre 1958 avec Marie Vernay, ourdisseuse puis assistante sociale, militante jociste puis responsable de l’UFF. Il était père d’un fils, né en 1961. La ville de Saint-Étienne donna, en 1982, son nom à une rue qui longe l’église Saint-Ennemond où il avait été vicaire.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article88264, notice GOUTTEBARGE Joseph, Antoine par André Caudron, Nathalie Viet-Depaule, version mise en ligne le 16 juin 2010, dernière modification le 1er octobre 2010.

Par André Caudron, Nathalie Viet-Depaule

SOURCES : ANMT, fonds des prêtres-ouvriers insoumis, 1994005/0008.- Archives de la Mission de France, Le Perreux. — L’Espoir, La Dépêche, 14 mars 1954. — La Semaine religieuse, 19 mars 1954. – Le Monde, 8 avril 1954. — Joseph Gouttebarge 2 mars 1924-20 mars 1964, Textes et témoignages recueillis et présentés par Joseph Sanguedolce, secrétaire de l’UD-CGT, Raymond Crozet, secrétaire du syndicat CGT de la CAFL 42, Maurice Combe, prêtre-ouvrier à Saint-Étienne, Robert Pacalet, prêtre-ouvrier à Givors, Marie Gouttebarge, 150 p polycopiées, s.d. — Émile Poulat, Naissance des prêtres-ouvriers, Tournai, Casterman, 1965. — Robert Pacalet, Joseph Gouttebarge 2 mars 1924-20 mars 1964, texte polycopié, février 1977. — Joseph Sanguedolce, Le chant de l’alouette, Saint-Étienne, Éd. Presse Publicité Loire, 1987. — Oscar L. Cole-Arnal, Prêtres en bleu de chauffe, histoire des prêtres-ouvriers (1943-1954), Éditions Ouvrières, 1992. — Samuel Bouteille, Les prêtres-ouvriers à Saint-Étienne (1949-1964), mémoire de maîtrise d’histoire contemporaine sous la direction de Bernard Delpal, Université Jean Monnet, Saint-Étienne, 1997. — Charles Suaud, Nathalie Viet-Depaule, Prêtres et ouvriers. Une double fidélité mise à l’épreuve 1944-1969, Paris, Karthala, 2004. — Témoignage de Marie Gouttebarge, novembre 1995.

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