GIBAUD Bernard

Par Éric Belouet

Né le 19 juillet 1935 à Versailles (Seine-et-Oise, Yvelines) ; employé PTT, permanent politique, chargé de communication, assistant parlementaire d’Henri Fiszbin* (1986-1988), chargé de recherche ; syndicaliste CGT et militant communiste de Paris, secrétaire de la fédération de Paris du PCF (1974-1980), exclu du parti en 1980 ; docteur en économie sociale, historien de la Mutualité et de la Sécurité sociale, chargé d‘enseignement à l‘Université du Maine-Le Mans (1985-1998).

Bernard Gibaud (à droite, avec un haut-parleur) en Mai 68 pendant l’occupation du centre des Chèques postaux de Paris
Bernard Gibaud (à droite, avec un haut-parleur) en Mai 68 pendant l’occupation du centre des Chèques postaux de Paris
Coll. privée B. Gibaud

Bernard Gibaud était l’unique enfant d’Henri Gibaud (1906-1964), ouvrier carrossier chez Renault à Boulogne-Billancourt, agnostique, adhérent du Parti socialiste SFIO puis du PSA et syndiqué à Force ouvrière après la scission, et de Marie née Prigent (1907-1977), croyante non pratiquante, employée de maison jusqu’à la naissance de son fils et qui compléta ensuite le revenu familial en faisant des ménages. Domicilié à Viroflay (Seine-et-Oise, Yvelines) jusqu’à l’âge de vingt ans, Bernard Gibaud fréquenta d’abord l’école primaire publique de cette commune, puis, après avoir passé avec succès le concours des bourses, fut scolarisé au lycée Hoche à Versailles de la sixième jusqu’à la première (1947-1953). Baptisé, il fit sa communion en 1946 puis cessa toute pratique religieuse. À l’âge de douze ans, l’influence de deux amis protestants de son quartier lui fit rejoindre une troupe d’éclaireurs unionistes dont il fut membre pendant six ans. Doué pour l’athlétisme, il rejoignit en 1950 le CO Billancourt (premier club de Michel Jazy qu’il côtoyait aux entraînements). Il s’illustra dans les courses de demi-fond, devenant notamment champion du 800 m junior de Seine-et-Oise.

Entre-temps, en 1953, Bernard Gibaud avait dû interrompre ses études pour entrer au travail comme auxiliaire des PTT. Il fut titularisé trois ans plus tard comme agent d’exploitation. De 1953 à 1959, il travailla au service de nuit au tri du Centre des chèques postaux (CCP) de Paris, impasse Bourseuil (XVe arr.), qui employait dans les années 1950 et 1960 entre 5 000 et 6 000 personnes, dont 90 % de femmes. Il adhéra à la CGT en 1954.

L’influence de René Boyer, son collègue aux chèques postaux – militant communiste et futur avocat qui n’allait pas tarder, à l’instar d’Alban Liechti*, à s’opposer à la guerre d’Algérie et à refuser de servir dans l’armée (il fut condamné en 1958 à dix-huit mois de prison) –, devait s’avérer décisive pour la suite de son itinéraire militant. Il sut en effet trouver les arguments pour lever les dernières réticences d’origine familiale et culturelle de Bernard Gibaud à l’encontre du communisme et le faire adhérer au PCF fin 1955. De 1957 à 1959, il siégea au comité de la section XVe-Vaugirard et, en 1957, suivit une école de correspondant à l’Humanité.

Parallèlement, Bernard Gibaud avait mis fin à ses activités sportives en 1954 pour se consacrer à sa passion du théâtre. Il adhéra d’abord à la troupe des « Comédiens des PTT » et, sur les conseils de l’écrivain et dramaturge Jean Sarment, s’inscrivit au cours Dullin, du TNP au Palais de Chaillot, qu’il fréquenta assidûment jusqu’en 1956. Son travail de nuit postal et ses responsabilités militantes devaient toutefois sonner le glas de ses ambitions théâtrales, même s’il fit encore partie jusqu’en 1957 d’une petite troupe dirigée par Pierre Abraham, directeur de la revue Europe.

Bernard Gibaud se maria à Butry-sur-Oise (Seine-et-Oise, Val-d’Oise) le 6 juin 1959 avec Andrée Choutt, institutrice, issue d’une famille comptant plusieurs militants communistes et syndicalistes de premier plan. Elle était en effet la fille d’Eugène Choutt, proche compagnon de Jean-Pierre Timbaud*, secrétaire du syndicat des métaux de Méry-sur-Oise et résistant FTP, et la sœur de Jean Choutt*, futur trésorier de la Fédération CGT de l’Énergie. Le couple, qui eut deux enfants (Paule, octobre 1960, et Fabien, mars 1965), s’installa à Malakoff (Seine, Hauts-de-Seine), puis à Massy (Seine-et-Oise, Essonne) à partir de 1962.

Sursitaire, Bernard Gibaud fut finalement appelé sous les drapeaux en novembre 1959. D’abord affecté à la 5e compagnie du 42e régiment des Transmissions, basé à Zweibrücken (RFA), il y effectua un stage d’opérateur radio et fut muté au 42e RI à Constance en mars 1960. Alors que la règle prévoyait le maintien des appelés pendant dix-huit mois dans cette unité, il fut muté, sur ordre du QG des Forces françaises en Allemagne, au 42e RI basé à Radolfzell. La durée du séjour des appelés dans ce régiment s’élevait à quatorze mois, mais il fut là encore transféré le 9 mai 1960, cette fois au 129e RI basé en Algérie. La justification de ce traitement discriminatoire lui fut fournie par le capitaine de la compagnie, sous forme d’une vive diatribe à l’égard du caractère « déloyal » de ses engagements politiques.

Bernard Gibaud rejoignit le 21 mai 1960 la compagnie portée, unité à caractère disciplinaire, à Crampel dans le Sud Oranais. À la mi-juin 1960, le 129e RI fut déplacé vers l’Est, à Chekfa, dans le Nord Constantinois (« Petite Kabylie »). De la mi-mai à la fin octobre 1960, il participa aux opérations dites de pacification : patrouilles, protection de convois, embuscades de nuit, opérations de ratissage durant plusieurs semaines dans le djebel, dans le cadre de l’opération « Pierres précieuses ». La compagnie se déplaça début novembre 1960 de quelques dizaines de kilomètres et s’installa sur un piton, nommé Ben Saber. Parmi les équipements du nouveau cantonnement se trouvait une école primaire, sous tente, destinée aux enfants de harkis. Bernard Gibaud y fit office d’instituteur pendant huit mois. Début juillet 1960, le 129e RI rentra en France et son unité s’installa à Sarralbe (Moselle). Il fut transféré en décembre 1961 du 129e RI à Constance (RFA). Au cours de sa dernière permission, il participa à la manifestation du 8 février 1962, au cours de laquelle furent assassinés deux de ses proches camarades : Anne-Claude Godeau*, une employée des CCP, et Jean-Pierre Bernard*, avec lequel il avait milité avant son départ à l’armée. Bernard Gibaud fut finalement renvoyé dans ses foyers le 6 mars 1962, au terme de 840 jours de service actif.

En l’état actuel des connaissances sur l’iconographie de la guerre d’Algérie, Bernard Gibaud fut, semble-t-il, l’un des rares appelés à prendre clandestinement des photos montrant les agissements coupables de l’armée française, certains pouvant être considérés comme des crimes de guerre. Dès le mois de décembre 1960, Bernard Gibaud, à la faveur d’une permission accordée pour la naissance de sa fille, s’était rendu au siège de l’Humanité pour proposer ses clichés, mais le journal, vraisemblablement par crainte de la censure et d’une condamnation, avait refusé de les prendre. Ces documents ne furent publiés que trente-deux ans plus tard, en 1992, à l’occasion de l’exposition « La France en guerre d’Algérie » organisée par le Musée d’histoire contemporaine, à l’Hôtel des Invalides, puis en 2004 lors de l’exposition « Photographier la guerre d’Algérie », à l’Hôtel de Sully.

Revenu à la vie civile, Bernard Gibaud reprit ses activités militantes à la CGT et au PCF. Membre de la commission exécutive du Syndicat des services financiers des postes et télécommunications de 1965 à 1972, il fut également secrétaire de la section du PCF des CCP de 1964 à 1970 et, à ce titre, fut élu au comité fédéral au printemps 1968. Il suivit en 1964 une école centrale d’un mois. Responsable des problèmes de la culture au sein du comité fédéral, il fut élu au bureau de la fédération de Paris du PCF en 1974. Mis en disponibilité de l’administration des PTT en juin de la même année, il devint secrétaire fédéral avec la responsabilité de l’ensemble du secteur « intellectuels », fonction qu’il conserva jusqu’en janvier 1979. Dans son livre Les bouches s’ouvrent, Henri Fiszbin rendit un hommage appuyé à l’action de Bernard Gibaud à ce poste revêtant une importance particulière dans la capitale : « Il est de ceux qui ont tissé entre la fédération et les milieux culturels parisiens, et tout particulièrement les professionnels du spectacle, un réseau de relations privilégiées » (op. cit., p. 153-154).

Bernard Gibaud fut donc, lors de ces années 1974-1978, au cœur de l’action fédérale parisienne conduite par Henri Fiszbin, caractérisée par un grand dynamisme et par une ouverture tentant de prendre en compte les bouleversements sociologiques survenus dans la population parisienne. Cette démarche, perçue par la direction nationale comme une autonomisation grandissante, fut à l’origine de la crise que devait connaître la fédération de Paris en 1979-1980. Bernard Gibaud fut ainsi des huit secrétaires fédéraux violemment mis en accusation par les membres du bureau politique à l’occasion d’une réunion tenue le 11 janvier 1979, au cours de laquelle les dirigeants parisiens se virent notamment reprocher une interprétation opportuniste du 22e congrès du PCF, leur manque de fermeté et une prise en compte insuffisante des besoins sociaux. Dans les semaines qui suivirent cette réunion, plusieurs secrétaires fédéraux démissionnèrent. S’il vécut très douloureusement ce désaveu de la direction, Bernard Gibaud choisit de demeurer au comité fédéral, en plein accord avec Henri Fiszbin, lequel mesurait parfaitement qu’une démission ultérieure ne manquerait pas de fournir l’occasion stratégique permettant de révéler au grand jour la nature du procès ouvert le 11 janvier et de provoquer ainsi un débat dans le parti. Jusque là en effet, rien n’avait filtré des désaccords entre le BP et la direction fédérale parisienne. Cette démarche trouva son aboutissement à l’automne 1979 lorsque Bernard Gibaud donna sa démission et mit cette occasion à profit pour en faire connaître les vraies raisons au bureau fédéral le 23 octobre, puis au comité fédéral le 29. Ses révélations eurent pour conséquence de rendre publique la crise qui avait éclaté neuf mois plus tôt et provoquèrent une onde de choc au sein de la fédération. Dès lors, la rupture de Bernard Gibaud avec le parti était consommée. Il ne fut toutefois pas officiellement exclu par le PCF, lequel préféra user à son égard, au début de l’année 1980, de la pratique usitée consistant à ne pas lui envoyer sa nouvelle carte, estimant « qu’il s‘était mis lui-même hors du parti ».

Entre-temps, après avoir quitté sa fonction de permanent au comité fédéral, Bernard Gibaud retrouva du travail à la Fédération nationale des mutuelles de travailleurs (FNMT, devenue en 1986 Fédération des mutuelles de France, FMF) alors présidée par Louis Calisti. Bien que se qualifiant lui-même de « communiste orthodoxe », son secrétaire général Daniel Le Scornet, à qui Bernard Gibaud n’avait rien caché de ses désaccords avec la direction du PCF, passa outre et en fit le directeur de la communication de cette fédération mutualiste, en dépit des recommandations dissuasives adressées par la place du Colonel Fabien. Au terme d’un compagnonnage loyal sur le plan professionnel (1979-1986), Bernard Gibaud, refusant de participer à la guerre d’appareils déclenchée par les dirigeants de la Mutualité des travailleurs contre les responsables de la Mutualité française, et désireux par ailleurs de se consacrer à la recherche historique, démissionna de la FNMT.

Conjointement à cette activité professionnelle, Bernard Gibaud avait entrepris avec succès une reconversion universitaire. Ayant eu connaissance d’une section consacrée à l’économie sociale ouverte aux non-bacheliers à l’Université du Maine, au Mans, il bénéficia des facilités de sa hiérarchie pour pouvoir suivre cet enseignement. Il obtint d’abord un Diplôme des hautes études des pratiques sociales (DHEPS) – équivalent de la licence ouvert aux non-bacheliers – et un DESS, puis prépara, sous la direction de l’historien et économiste Jean-Charles Asselain, une thèse d’économie sociale sur les relations entre Sécurité sociale et mutualité, soutenue en 1983 sous la présidence de Madeleine Rebérioux* (mention « très bien avec félicitations du jury ») et publiée en 1986 aux Éditions ouvrières, avec une préface du « père de la Sécurité sociale », Pierre Laroque*.

Bien qu’ayant refusé, pour des raisons essentiellement liées à cette reconversion universitaire, de le suivre dans l’aventure de Rencontres communistes hebdo (RCH), Bernard Gibaud ne rompit jamais le lien de respect et d’amitié qui l’unissait à Henri Fiszbin. Aussi répondit-il favorablement aux sollicitations de son ancien mentor qui, élu député en 1986, souhaitait en faire son assistant parlementaire. Bernard Gibaud assuma cette fonction à mi-temps de février 1987 jusqu’en janvier 1988. Il ne cessa pas pour autant son activité de recherche, mettant à profit les ressources de la bibliothèque de l’Assemblée nationale pour se documenter sur la loi Le Chapelier dans le cadre d’un futur ouvrage (Au conflit de deux libertés : Révolution et droit d’association, op. cit.).

Après une période de chômage, il fut recruté en mars 1988 par René Teulade* comme chargé de recherche au sein de la Fédération nationale de la mutualité française (FNMF). Comme il l’avait fait auparavant pour la fédération concurrente, il s’efforça alors, avec profit, de promouvoir la connaissance historique du mouvement mutualiste, notamment à travers la collection « Racines mutualistes » (onze titres publiés entre 1988 et 1997) et l’organisation de colloques. Il engagea ainsi la Mutualité française à faire toute la lumière sur certaines pages de son histoire, notamment sur la période de 1939-1945. Bien au-delà de son départ à la retraite en juillet 1995, il continua à écrire et à diriger nombre d’ouvrages et fut notamment le premier à conceptualiser l’opposition historique entre mutualité et assurances privées dans un ouvrage publié en 1998.

Ancré indéfectiblement dans sa sensibilité de gauche, Bernard Gibaud n’adhéra plus à aucun parti après son exclusion du PCF. Son épouse, devenue directrice d’école primaire, fut également directrice d’une école spécialisée pour l’intégration de malentendants. Depuis 1993, à la retraite, le couple vivait à Auvers-sur-Oise, un lieu que son intérêt pour la vie et l’œuvre de Vincent Van Gogh lui avait fait fréquenter assidûment depuis les années 1950.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article88456, notice GIBAUD Bernard par Éric Belouet, version mise en ligne le 20 juillet 2010, dernière modification le 29 septembre 2010.

Par Éric Belouet

Bernard Gibaud (à droite, avec un haut-parleur) en Mai 68 pendant l’occupation du centre des Chèques postaux de Paris
Bernard Gibaud (à droite, avec un haut-parleur) en Mai 68 pendant l’occupation du centre des Chèques postaux de Paris
Coll. privée B. Gibaud
Bernard Gibaud en situation d’insituteur de classe unique en Kabylie
Bernard Gibaud en situation d’insituteur de classe unique en Kabylie
Coll. privée B. Gibaud
Bernard Gibaud en Algérie
Bernard Gibaud en Algérie
Coll. privée B. Gibaud

ŒUVRE CHOISIE : Mutualité/Sécurité sociale : le rendez-vous manqué de 1945, thèse d’économie sociale (sous la direction de Jean-Charles Asselain), Université du Mans, 1984, 376 f. — De la mutualité à la Sécurité sociale : conflits et convergences, préf. de Pierre Laroque, postf. de Madeleine Rebérioux, Paris, Les Éditions ouvrières, 1986, 264 p. — Aux sources de la mutualité moderne, 1789-1989, préf. de René Teulade*, Paris, Mutualité française, 1989, 46 p. — Au conflit de deux libertés : Révolution et droit d’association, préf. de Michel Vovelle, Paris, Mutualité française, 1989, 165 p. — Concurrences, Solidarités : la protection sociale complémentaire depuis 1945 (avec Jean-Noël Chopart), Institut régional du travail social de Haute-Normandie, Laboratoire d’étude et de recherche sociales, 1989. — Clément Michel, 1914-1990 : la passion de la solidarité, Paris, Association pour l’étude de l’histoire de la Sécurité sociale, 1993, 101 p. — Mutualités de tous les pays : un passé riche d’avenir (codirection avec Michel Dreyfus), actes du colloque international sur l’histoire de la mutualité, 1er-3 décembre 1992, Paris, Mutualité française, 1995, 469 p. — 50 ans de Sécurité sociale : 1945-1995, document audiovisuel (réalisation Guy Devart et Richard Prost, scénario Bernard Gibaud), Caisse nationale de l’assurance maladie des travailleurs salariés,1995. — Mutualité, assurances, 1850-1914, préface d’Henri Hatzfeld, Paris, Économica, 1998, 216 p. — Démocratie, solidarité et mutualité : autour de la loi de 1898 (codirection, avec Michel Dreyfus et André Gueslin), Paris, Économica, 1999, 343 p. — La Mutualité dans le siècle, 1900-2000 (avec Michel Dreyfus), Paris, Mutualité française, 2000, 137 p. — Fédérer autrement : histoire de la Fédération nationale de la Mutualité française, FNMF, 1902-2002, Paris, Mutualité française, 2003, 196 p.

SOURCES : Arch. privées Bernard Gibaud. — Henri Fiszbin, Les bouches s’ouvrent. Une crise dans le Parti communiste, Paris, Grasset, 1980. — Amélie Brun, Ruptures et reconversions des dirigeants de la fédération de Paris du PCF des années 70/80, mémoire de maîtrise, Université Paris I, 1999. — Entretiens (entretien téléphonique, 17 mars 2010 ; Auvers-sur-Oise, 23 mars 2010) et nombreuses conversations informelles (1998-2010) avec Bernard Gibaud.

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