KAMERZIN Raymond. Pseudonyme : KARL Jean

Par Brigitte Studer

Né à Icogne (canton du Valais) en 1916, mort semble-t-il en Espagne 1938 ; cuisinier ; suivit les cours de l’École léniniste de janvier 1936 à janvier 1937 ; de retour en Suisse il infiltra apparemment au service du PC une organisation anticommuniste ; peu après il s’engagea en tant que volontaire en Espagne, où il disparut.

Kamerzin, originaire d’une famille de petits agriculteurs qui exploitait un domaine « très hypothéqué » (selon son dossier de cadre à Moscou), avait fait un apprentisage de cuisinier à Gstaad et Lugano, puis avait travaillé dans des stations touristiques (Zermatt, Champéry, Leysin) et à Zurich. Après avoir fait partie depuis 1932 du parti ouvrier agricole et de la fraction des jeunes socialistes qu’il avait quittée en 1934 « par suite d’un manque de volonté dans le lutte », il avait adhéré au PC en juillet 1934 et aux JCS en 1935.

Il était devenu le secrétaire des groupes communistes du Valais. Du 29 janvier 1936 au 5 janvier 1937, il avait séjourné en Union soviétique ; comme cuisinier déclara-t-il, comme élève de l’Ecole léniniste selon la Police de sûreté vaudoise, ce que confirment les archives russes et Humbert-Droz dans ses Mémoires (III, p. 334). Il y portait le pseudonyme de Jean Karl. Son retour était du à ses obligations militaires en Suisse. Selon la Police de sûreté vaudoise, Kamerzin parlait le français, l’allemand, l’italien et le russe.
De retour en Suisse, Kamerzin milita pour le communisme, notamment au sein des Amis de l’URSS et en tant que personne de contact pour le Front du travail ouvrier et paysan, une organisation proche du PC. Ses appartenances et ses sympathies politiques restent cependant peu claires. Humbert-Droz affirme dans ses Mémoires que l’ancien Conseiller fédéral Jean-Marie Musy, à la tête de l’Action nationale suisse contre le communisme, aurait demandé à Kamerzin de lui servir d’informateur dans le Parti communiste et que « d’entente avec Karl Hofmaier, nous lui avions conseillé d’accepter ce rôle, de nous tenir au courant des missions que lui confiait Musy et de ne l’informer que de ce que nous convenions de lui faire savoir pour le berner » (p. 334). Et Humbert-Droz d’ajouter qu’il connaissait assez Kamerzin « pour être sûr qu’il était loyal et n’avait pas trahi le parti comme le prétendait Hofmaier » (ibid.). Or, dans une lettre adressée par Humbert-Droz à Dimitrov en tant que membre du département des cadres, le 20 août 1938, il qualifia lui-meme Kamerzin d’insuffisamment fiable (RGASPI, 495 74 561).

Kamerzin tenta-il d’induire en erreur la police vaudoise comme il avait mission de le faire avec l’organisation anticommuniste de Musy ? Auditionné par la Police de sûreté vaudoise le 24 décembre 1937, il déclara vouloir « aider la police dans sa lutte contre le communisme ». Et qu’il pouvait « fournir des pièces pouvant servir pour l’acte d’accusation dans l’enquête instruite à Zurich contre les chefs communistes suisses », faisant ainsi allusion au procès intenté à Humbert-Droz et d’autres dirigeants communistes suisses pour l’engagement de volontaires pour la guerre civile espagnole. Kamerzin dit encore avoir obtenu par des « camarades trotskistes » deux lettres de Hofmaier et de Humbert-Droz. Quelques jours plus tard, il déclara à la police vouloir partir pour Paris, où il collaborerait à des journaux tels que Gringoire ou Paris-Soir. A l’examen, la police considéra ces dires comme fantaisistes. Le rapport de police conclut que Kamerzin est un « personnage tout à fait suspect » et qu’il y aurait lieu « de se demander s’il n’est pas chargé par les communistes d’entrer dans les organisations anticommunistes pour en connaître le fonctionnement ». Une seconde hypothèse (formulée par Bernhard Bayerlein), estime que Kamerzin devait aider l’appareil communiste à fabriquer les preuves de la collaboration des trotskistes avec la police en vue du procès que ceux-ci essayèrent d’intenter à l’IC à ce moment. Humbert-Droz, pour sa part, raconte que peu de temps après, c’est-à-dire au moment où il reprit en main la direction du PCS, il aurait appris que Kamerzin avait été envoyé en Espagne par Hofmaier « dans l’intention de le faire exécuter » (Mémoires, III, p. 334). Or, toujours dans la lettre susmentionné à Dimitrov, Humbert-Droz le fit savoir que « nous avons approuvé sa [de Kamerzin, B.S.] proposition » de s’engager en Espagne et « communiqué notre soupçon au PC espagnol. Sa commission de cadres nous informe qu’il s’est battu courageusement, mais reste sous observation ».

Les sources confirment que le PCS avait dénoncé Kamerzin, informant le 19 février 1938 « nos amis espagnols » que le Valaisan « a passé au service de la Centrale anticommuniste [de Musy, B.S.] ». Pourtant, lorsque Humbert-Droz se rendit une dernière fois à Moscou, au printemps 1938, il fit un détour par Barcelone, espérant « sauver Kamerzin s’il était encore temps » (Mémoires, III, p. 335 ; Jenny Humbert-Droz, Une pensée, une conscience, un combat. La carrière politique de Jules Humbert-Droz retracée par sa femme, Neuchâtel, La Baconnière, pp. 176-177). Là-bas, il aurait appris que « Kamerzin avait été grièvement blessé et était dans un hôpital dont on ne put ou ne voulut pas me donner l’adresse. J’eus l’impression qu’il avait été supprimé. » (Mémoires, III, p. 345). Le frère de Raymond, Aloïs (ou Aloys) Kamerzin, né en 1912, qui avait fait partie des Jeunesses communistes à Lausanne, s’était également rendu en Espagne. Mais tandis qu’Aloïs figurait parmi les volontaires suisses rapatriés par le biais du Département politique fédéral, Raymond ne s’y trouvait pas. Il n’est toutefois pas établi qu’il soit décédé en Espagne. D’une part, le livre officiel du PCS sur les volontaires suisses en Espagne ne le mentionne pas dans sa liste des brigadistes tombés dans la guerre civile.

Quoique ce silence ne constitue pas une preuve de la survie de Kamerzin, il indique en tout cas que les communistes ne voulaient pas le mentionner comme étant un des leurs. D’autre part, en février 1940, sur les indications d’Aloïs Kamerzin, qui affirma que son frère Raymond avait été vu dans un hôpital militaire à Mataro/Barcelone, le Ministère public fédéral entreprit des recherches avec l’aide de la représentation diplomatique suisse à Barcelone. Celles-ci n’aboutirent pas, les fiches concernant les brigades internationales ayant été détruites (Réponse de la Légation de Suisse à Barcelone, 14. 3. 1940). Or, en avril 1941 le père de Raymond, Antoine Kamerzin, reçut la visite d’un certain Pierre Bagnoud, ancien brigadiste, qui affirma que son fils Raymond se trouverait en Crimée, en Union soviétique, en traitement dans un établissement sanitaire. Le dossier de police s’arrête là, mais ajoutons encore une énième énigme au cas. Pourquoi Kamerzin était-il en possession d’un pistolet automatique Beretta avant son départ pour l’Espagne ?

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article88788, notice KAMERZIN Raymond. Pseudonyme : KARL Jean par Brigitte Studer, version mise en ligne le 22 août 2010, dernière modification le 22 août 2010.

Par Brigitte Studer

SOURCES : RGASPI 495 274 204 et 545 6 1491. — Bernhard Bayerlein, Archives de Jules Humbert-Droz IV, Zurich, Editions Chronos, 2001, pp. 533-534. — Brigitte Studer, Un parti sous influence. Le Parti communiste suisse, une section du Komintern, 1931 à 1939, Lausanne, Éditions L’Age d’Homme, 1994, pp. 524-526, 663-665.

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