GUILLEVIC Eugène, Alphonse, Marie

Par François Eychart

Né le 5 août 1907 à Carnac (Morbihan), mort le 17 mars 1997 à Paris ; poète, haut fonctionnaire ; résistant, membre du Parti communiste français (1943-1980).

Eugène Guillevic naquit à Carnac en Bretagne dans une famille d’origine populaire. Son père (1884-1958), porteur du même prénom, était marin, sa mère, Jeanne David (1882-1981), était couturière. Il avait un frère, Alexandre, né en 1910.

Son père, devenu gendarme, entraîna sa famille dans ses affectations, d’abord à Jeumont dans le Nord puis en 1912 à Saint-Jean Brévelay dans le Morbihan, enfin à Ferette en Alsace, en 1919. C’est là qu’ayant atteint le grade de maréchal des logis, il exerça les fonctions de chef de brigade. Entre-temps il avait fait la guerre de 1914 à 1918. La famille, de tradition catholique, vécut en caserne, subissant la stricte discipline de l’institution militaire.

À Ferrette le jeune Guillevic apprit l’allemand et se prit de passion pour les poètes Gœthe et Heine. Son intérêt se porta aussi sur la littérature alémanique. Il fréquenta Nathan Katz dont un autre poète, Jean-Paul de Dadelsen, fut aussi l’ami, et le peintre Arthur Schachenmann (1893-1978) qui fit son portrait.

En 1924, il passa la première partie du baccalauréat et s’enthousiasma pour l’œuvre de Baudelaire et de Rimbaud. Cette même année mourut Marie Clotilde, son premier amour d’adolescent. L’année suivante il obtint la deuxième partie du baccalauréat dans la série mathématiques. Son professeur de philosophie lui fit connaître la poésie moderne, Valéry, et surtout les premiers textes surréalistes.

En 1926, reçu au concours de l’Enregistrement, il devint surnuméraire dans le Haut-Rhin à Huningue avant d’être nommé en 1935 rédacteur principal à la Direction générale du ministère des Finances. Entre-temps, il avait fait son service militaire à Besançon, en 1927, et repris ses activités d’intérim en Alsace avant d’être affecté à Rocroi en 1930 puis à Mézières en 1932 comme receveur de l’Enregistrement. En 1930, il épousa Alice Munch (1898-1981) rencontrée quatre ans auparavant. Cette même année il écrivit les premiers poèmes de Terraqué. Sa première fille, Simone, naquit en 1932 ; Irène vit le jour en 1934. Les émeutes nationalistes de 1934 suivies de la réplique des forces populaires produisirent un grand effet sur lui et en 1936 il soutint le Front populaire. Cette même année vit le début de la guerre d’Espagne qui attira son attention inquiète. Il rencontra le poète Jean Follain avec qui il se lia d’amitié. C’est vers cette époque qu’il cessa d’être catholique. En 1938, il publia Requiem et rencontra Colomba Voronca – la femme du poète surréaliste roumain Ilarie Voronca – qui deviendra sa compagne en 1947 après la mort de son mari en 1946. Pendant cette année 1938 débuta une correspondance sur la poésie avec Jean Tortel qui fut en 1962 l’auteur de la deuxième biographie qui lui est consacrée chez Seghers.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, en 1939, Guillevic fut mobilisé à Dôle puis muté à l’École militaire d’Administration près de Nantes. C’est au magasin d’habillement de la caserne où il avait été convoqué qu’il fit la rencontre de Marcel Arland. Celui-ci transmit le manuscrit de Terraqué aux Éditions Gallimard en 1941. Pendant la Drôle de guerre Guillevic connut les aléas des événements : affecté aux services de l’Intendance au ministère de la Guerre, il fut replié à Terrasson dans le Périgord lors de l’avance allemande avant de revenir sur Paris en juillet 1940.

La préparation de la publication de Terraqué le mit en relation avec Jean Paulhan puis avec Pierre Drieu La Rochelle qui avait pris la direction de La Nouvelle Revue française soutenu par Abetz, l’ambassadeur du Reich. Ce fut par un camarade de régiment que Guillevic eut ses premiers contacts avec la Résistance. Il les exposa en ces termes : « J’avais adopté le marxisme et la politique du Parti […] Il y avait eu un moment difficile : le pacte germano-soviétique, mais j’en avais compris le sens quand j’ai été mobilisé grâce à des discussions avec un camarade de régiment, André Adler, qui devait diriger L’Université libre après la mort de Jacques Decour. [… ] Bientôt après on me demandait de participer à la Résistance, d’abord de donner de l’argent pour faire des tracts, puis de participer à l’Honneur des poètes. Comme j’avais publié des poèmes dans la NRF de Drieu tout le monde ne me voyait pas nécessairement d’un bon œil. Moi je considérais ces poèmes comme des poèmes de contrebande. […] J’ai adhéré quand mon ami Adler m’a demandé s’il pouvait me considérer comme un camarade du Parti. » [Choses parlées, entretiens avec Raymond Jean, page 107, 1982.] Terraqué parut en 1942 et Drieu La Rochelle consacra à son auteur un article dans la NRF. Son ministère l’affecta au service du Contrôle économique. En 1943 il fit la connaissance d’André Frénaud. Cette année, il adhéra au Parti communiste etl fut même le fondateur de la cellule du PCF au ministère de l’Économie nationale. Paul Éluard choisit pour lui le pseudonyme de Serpières pour les poèmes de l’Honneur des poètes. À la Libération il entra au Comité National des Écrivains et fréquenta Éluard, Aragon, Elsa Triolet, Fernand Léger et Pablo Picasso qu’il avait connu dès 1942. De 1945 à 1947 il travailla dans les cabinets de deux ministres communistes, François Billoux à l’Économie nationale et Charles Tillon à la Reconstruction. Après leur éviction du gouvernement en 1947, il réintégra l’Inspection Générale de l’Économie nationale où il resta jusqu’à sa retraite, en 1967. Il publia Fractures et Exécutoire. Précise, concise, parfois rugueuse, toujours généreuse, sa poésie refuse la métaphysique, Guillevic préférant de beaucoup la réalité du corps, de la nature, des lieux qu’il affectionne, des détails de la vie, toutes réalités qu’il se plaît à faire vivre intensément, au gré d’une exploration qui va au plus profond avec une grande économie de mots.

Les années qui suivirent la Libération furent riches en militantisme comme en création poétique. Guillevic présenta ainsi cette période : « Je les apprécie [les communistes] sur le plan humain, sur le plan politique, dans les relations avec les sinistrés. J’ai beaucoup travaillé, beaucoup appris. Cela coïncidait avec un certain remords que j’avais de n’avoir pas assez " résisté " et surtout de n’avoir pas consacré davantage ma poésie à la lutte. » [Ibid, page 108.] Les actions militantes auxquelles il participa avec conviction avaient comme arrière-fond la guerre d’Indochine (1946-1954), les émeutes de Berlin (1953) et de Hongrie (1956), la guerre d’Algérie (1954-1962), la construction du mur de Berlin (1961), la deuxième guerre du Vietnam jusqu’en 1975. Elles furent aussi marquées en 1952 par la mort d’Éluard dont il était proche, par l’exécution des Rosenberg (1953), par la mort de Staline et le processus de déstalinisation qui aboutit au rapport de Khrouchtchev en 1956. En 1949, il fut mis à l’écart parmi les cadres de son ministère sur décision d’Antoine Pinay pour ses activités syndicales et pour avoir soutenu une grève de mineurs. En 1952 Jacqueline Woh devint sa compagne. En 1954 il publia 31 sonnets préfacés par Aragon au moment où celui-ci en faisait l’éloge comme genre littéraire enraciné dans la tradition française. On voulut voir bien à tort dans ces 31 sonnets une attitude de suivisme politico-littéraire. En fait c’est par goût d’une forme courte qui comporte la faculté de dire beaucoup que Guillevic s’adonna à ce genre et il persista à écrire des sonnets jusqu’en 1967, beaucoup d’entre eux n’étant publiés qu’après sa mort. En 1960, il fut l’objet d’une manœuvre de son administration qui lui proposa de quitter le Parti communiste contre une promotion au rang d’Inspecteur Général de l’Économie nationale qui lui avait été refusée jusque-là. À ce marché il répondit malicieusement : « Vous m’obligez donc à rester dans ce foutu parti ! » [Vivre en poésie, p. 140.]. Cette année-là moururent deux poètes qui comptaient pour lui : Reverdy, qu’il connaissait depuis 1944, et Supervielle, depuis les années d’avant-guerre. 1962 lui apporta la consécration d’un Guillevic de son ami Jean Tortel dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » qui remplaçait l’ancienne étude de Pierre Daix parue en 1954. En 1963 il est mis en congé spécial ce qui lui permit de lire davantage, Proust en particulier pour lequel il éprouvait un penchant très fort et qu’il emmenait volontiers dans ses voyages, notamment à l’étranger. Il rencontra Marianne Auricoste qui devint sa compagne en 1965. En 1967, année de sa prise de retraite, mourut sa fille Irène. L’année suivante, nouvelle consécration : les deux recueils Terraqué et Exécutoire parurent dans la collection Poésie-poche chez Gallimard.

Les événements de 1968 entraînèrent une remise en question des institutions littéraires et Guillevic participa activement à la fondation de l’Union des Écrivains. Il rencontra Lucie Albertini en 1969 qui devint sa femme en 1981. Il publia Encoches aux Éditeurs français réunis, maison d’édition dirigée par Aragon. Ce recueil fit ensuite l’objet d’une édition bilingue français/breton en 1975. En 1970 disparut Elsa Triolet dont il était proche. Il avait écrit en 1949 à partir de son roman L’inspecteur des ruines les Chansons d’Antonin Blond. Ces chansons qui donnent la parole au personnage principal du roman ne sont pas des chansons au sens habituel du terme, mais des poèmes à chanter, qui en quelques mots incarnent et développent la personnalité d’Antonin Blond. Il avait réitéré cette greffe poétique à la suite de la publication des Manigances d’Elsa Triolet en 1962 avec les Chansons de Clarisse qui seront chantées par Jeanne Moreau. L’année suivante, en 1971, mourut un autre ami, Jean Follain.

En 1972, il effectua un voyage en URSS qui le laissa plein d’amertume. Ce voyage confirma pour lui ce qu’il pressentait quand il écrivait : « Devant certaines études soviétiques par exemple je suis accablé. Marx en aurait une attaque d’apoplexie. » [Choses parlées, p. 110] Il mena ensuite en 1978 un long périple en Extrême-Orient qui lui révéla des civilisations aux antipodes de celles de la vieille Europe à laquelle il restait attaché par son histoire, par sa nature. Il devint Président de l’Académie Mallarmé en 1975 et le resta jusqu’en 1993. Il quitta le Parti communiste en 1980 à la suite de désaccords persistants sans renier le corps d’idées pour lesquelles il avait milité pendant presque quarante ans. Après 1983 il assista à la publication de nombreuses études sur son œuvre et à la mise en chantier d’une exposition sur lui à la Bibliothèque d’Avignon.

Auteur d’une œuvre abondante dont les inflexions correspondent à une lente mais sûre maturation, Guillevic se considérait comme un poète du de natura rerum. « Je suis un optimiste tragique, disait-il. Je conçois que la vie soit pleine de tragique, qu’il y ait du tragique partout, dans le fait d’exister, de digérer, que sais-je, mais j’ai le corps optimiste. » [Choses parlées, p. 114]. Convaincu que le monde est à changer, il était profondément habité du sentiment que la poésie moderne aboutit lentement mais sûrement à la mise au monde d’une réalité objective qui met en question le monde et l’homme. Tout en affirmant du même mouvement : Méfiez-vous / les apparences / peuvent être vraies (Du Domaine,1977). 

Guillevic reçut le Prix de poésie de l’Académie française en 1976, le Grand prix national de poésie en 1984 et le Prix Goncourt de la poésie en 1988.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article88874, notice GUILLEVIC Eugène, Alphonse, Marie par François Eychart, version mise en ligne le 24 août 2010, dernière modification le 27 avril 2020.

Par François Eychart

ŒUVRE :
Terraqué, Gallimard, 1942.
Élégies, avec une lithographie de Jean Dubuffet, Le Calligraphe, 1946.
Fractures, Éditions de Minuit, collection L’Honneur des poètes, 1947.
Exécutoire, Gallimard, 1947.
Gagner, Gallimard, 1949.
Les chansons d’Antonin Blond, Seghers, Cahiers PS, 1951.
Envie de vivre Seghers, 1951, Seghers, Cahiers PS, 1951.
Terre à bonheur, Seghers, 1952 ; édition augmentée d’Envie de vivre, 1985.
31 sonnets, préface d’Aragon, Gallimard, 1954.
Carnac, Gallimard, 1961.
Sphère, Gallimard, 1963.
Avec, Gallimard, 1966.
Euclidiennes, Gallimard, 1967.
Ville, Gallimard, 1969.
Paroi, Gallimard, 1970.
Encoches, Éditeurs français réunis, 1971.
Inclus, Gallimard, 1973.
Du Domaine, Gallimard, 1977.
Conjugaison, Commune mesure, 1978.
Fabliettes, Commune mesure, 1978.
Étier, poèmes 1965-1975, Gallimard, 1979.
Autres, poèmes 1969-1979, Gallimard, 1980.
Trouées, poèmes 1973-1980, Gallimard, 1981.
Guitare, Les Bibliophiles de France, 1982.
Requis, poèmes 1977-1982, Gallimard, 1981-1983.
Timbres, Écrits des Forges, Trois-Rivières, Canada, 1986.
Motifs, poèmes 1981-1984, Gallimard,1987.
Creusement, poèmes 1977-1986, Gallimard,1987.
Qui, L’Instant perpétuel, Rouen, 1987.
Art poétique, poème 1985-1986, Gallimard, 1989.
Le Chant, poème 1987-1988, Gallimard,1990.
Impacts, Deyrolle Editeur, Cognac, 1990.
Maintenant, poème 1986-1992, Gallimard, 1993.
Possibles futurs, poèmes 1982-1994, Gallimard, 1996.
Proses ou Boire dans le secret des grottes, Fischbacher, Paris, 2001 [édition posthume de Lucie Albertini-Guillevic et Jérôme Pellissier].
Quotidiennes, poèmes 1994-1996, Gallimard, 2002.
Présent, poèmes 1987-1997, Gallimard, 2004.
Pas si bêtes !, Seghers Jeunesse, 2004.
Relier, poèmes 1938-1996, Gallimard, Paris, 2007 [édition posthume de Lucie Albertini-Guillevic].
Humour blanc et autres fabliettes, Seghers Jeunesse, 2008.
Beaucoup de poèmes ou de plaquettes de poésie de Guillevic ont paru avec des illustrations de nombreux peintres. En dehors de leur intérêt bibliophilique elles sont la preuve des relations étroites que Guillevic entretenait avec le monde des peintres.

Ouvrages sur Guillevic : Pierre Daix, Guillevic, Poètes d’aujourd’hui, Seghers, 1954. — Jean Tortel, Guillevic, nouvelle édition, Poètes d’aujourd’hui, Seghers, 1962. — Guillevic, Vivre en poésie, Entretien avec Lucie Albertini et Alain Vircondelet, Stock, 1980. — Guillevic et Raymond Jean, Choses parlées, entretiens, Champ Vallon, Seyssel, 1982. — Serge Gaubert (dir.), Lire Guillevic, Presses Universitaires, Lyon, 1983. — Jean Pierrot, Guillevic ou la sérénité gagnée, Champ Vallon, Seyssel, 1984. — André Frénaud- Guillevic, Europe n° 734-735, juin-juillet 1990. — Bernard Fournier, Modernité de Guillevic, réflexions sur la création chez Guillevic, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve-d’Asq, 2 volumes, 1997. — Bernard Fournier, Le Cri du chat-huant, essai sur le lyrisme de Guillevic, avec une importante bibliographie, L’Harmattan, 2002. — María Lopo, Guillevic et sa Bretagne, Presses Universitaires de Rennes, 2004. — Du pays de la pierre avec Boris Lejeune et Lucie Albertini, La Différence, 2006. — Marianne Auricoste, Guillevic, Les noces du goéland, L’Harmattan, 2007. — Romain Rolland – Guillevic, revue Europe, n° 942, octobre 2007.
SOURCES : Entretiens personnels avec Lucie Guillevic-Albertini. — Guillevic, Vivre en poésie, Entretiens avec Lucie Albertini et Alain Vircondelet. — Jean Tortel, Guillevic. — Guillevic et Raymond Jean, Choses parlées, entretiens. — Serge Gaubert, Lire Guillevic. — Charles Dozinsky, Le chemin d’une amitié, Entretien avec Lucie et Eugène Guillevic, in Faites entrer l’Infini n° 42, décembre 2006. — Revue Europe n° 734-735 juin/juillet 1990 et n° 942 octobre 2007. Et les œuvres de Guillevic.

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