HAZAN Joseph

Par Michèle Krivine, Marie-Paule Valentini

Né en 1917 au Caire ; militant communiste en Égypte puis en France ; membre du groupe Curiel.

Joseph Hazan naquit en 1917 au Caire, dans une famille séfarade : ses grands parents paternels et maternels avaient quitté Damas pour l’Égypte à la fin du XIXe siècle, après la construction du canal de Suez, du fait de la liberté de circulation à l’intérieur d’un Empire ottoman multi-ethnique et multi-culturel : les Hazan vivaient sous la « protection » du consul de France du Caire ; ce statut, hérité des « capitulations » accordées par le Sultan au XVIe siècle, permettait à des minorités ethniques ou religieuses de l’Empire turc d’acquérir la nationalité de différents pays européens. La famille Hazan, arguant d’ancêtres vivant en Algérie, a pu bénéficier du décret Crémieux accordant la nationalité française aux juifs algériens en 1870 ; à la fin des années 1930, 35 000 juifs d’Égypte sont français. Mais cela n’empêche pas de nombreux jeunes de se sentir égyptiens et non étrangers ; J. Hazan fait ses études secondaires à la Mission Laïque, obtient un bac arabe, puis fait des études d’agronomie à Grignon où il fut confronté pour la première fois à l’antisémitisme.

C’est en tant qu’agronome qu’il travailla en Haute Egypte et prit conscience de la misère des fellahs. Le contexte économique, social et politique de l’Égypte des années 1940 entretint un certain bouillonnement dans les milieux étudiants et ouvriers : la guerre avait entraîné industrialisation et urbanisation (le prolétariat industriel augmente de 35 à 40%), mais les inégalités sociales restaient criantes et après 1945, le chômage augmenta ; au plan politique, la présence anglaise et la soumission du gouvernement égyptien à la puissance dominante provoquaient l’expression d’un vif sentiment national. Plusieurs groupes communistes furent créés, de façon spontanée et sans lien avec Moscou, qui n’a jamais réussi à infiltrer ses agents dans ce pays très contrôlé par le Royaume Uni : le MELN ( Mouvement Egyptien de Libération Nationale) autour d’Henri Curiel, surtout centré sur la lutte contre l’impérialisme britannique, Libération du Peuple autour de Marcel Israël, préoccupé par l’égyptianisation du mouvement, et l’Iskra autour d’Hillel Schwartz, plus axée sur l’action idéologique et où Joseph Hazan milita dans un premier temps. Ces différents mouvements regroupent une forte proportion de juifs de nationalité étrangère du fait du système des « protections », qui aspirent à jouer un rôle politique, mais sont rejetés par les organisations musulmanes. Tous participent activement au soulèvement de mai 1946 contre la présence britannique, forment des « comités ouvriers et étudiants » et entament un processus de rapprochement qui donne naissance en 1947 au MDLN (Mouvement Démocratique de Libération nationale ou Hadeto selon les initiales en arabe) dont Henri Curiel est le secrétaire du Comité Central et Joseph Hazan membre de la Commission de Contrôle. Le mouvement se veut communiste (le prestige de l’URSS est alors à son apogée du fait de la victoire de Stalingrad dont l’effet fut largement supérieur à celui de la victoire anglaise d’El Alamein, pourtant remportée aux portes de l’Égypte, et aussi de l’aide apportée à des mouvements anti-impérialistes) ; s’il n’obtient pas de reconnaissance de Moscou, il recherche des appuis auprès du PCF dont le Bureau colonial coordonne les contacts avec les mouvements communistes des colonies et des PC italien et grec.

Les grands axes programmatiques du MDLN se retrouvent dans son journal, El Gamahir, (« les Masses ») :

- libération nationale : départ des troupes britanniques d’Égypte et du Soudan ;

- libération économique et sociale par le biais d’une réforme agraire, de la création de syndicats dans les villes dont certains sont reconnus par la FSM (Fédération syndicale mondiale à Rome) ;

- soutien au plan de partage de la Palestine élaboré par l’ONU en 1947, proposant la création de deux Etats (le MDLN et le PC irakien sont les seuls partis communistes moyen-orientaux à défendre cette position, suivant en cela l’URSS première grande puissance à avoir apporté son soutien au partage).

Néanmoins, le MDLN étant divisé en secteurs (étudiants, ouvriers, « étrangers ») connut des conflits internes liés en particulier à la difficulté pour les « étrangers » d’être reconnus comme des Égyptiens à part entière.

David Ben Gourion ayant proclamé la création de l’État d’Israël le 14 mai 1948, dès le lendemain, éclate la guerre avec les États arabes et le gouvernement égyptien décréta la loi martiale : par centaines des militants communistes sont arrêtés en tant que « communistes sionistes », en même temps que des membres de la communauté juive non communistes, des musulmans communistes et des Frères Musulmans. Joseph Hazan fut arrêté un mois plus tard. Les hommes furent internés au camp d’Huckstep, dans le désert, et au camp d’Aboukir, les femmes à la « prison des étrangers » au Caire. Joseph Hazan, suite à une décision du MDLN, accepta son expulsion vers la France, alléguant sa nationalité française. Il y arrive la 15 août 1949.

Il adhéra au PCF, milita dans une cellule du XVIIe arrondissement et dans le groupe Égypte du Bureau colonial tout en restant en contact avec Henri Curiel et avec le MDLN qui survit en Egypte malgré les exils massifs et l’absence d’un soutien officiel du mouvement communiste international. Il s’agissait toujours de faire reconnaître le MDLN par le PCF ; celui-ci, considérant que le Mouvement, crée par des juifs « non authentiquement égyptiens » ne pourra s’implanter massivement dans le pays, apportait son appui aux militants arabes dont Ismail Sabri Abdallah et Fouad Morsi, étudiants en France, qui créaient en 1951 le PCE.

En 1952, Hazan demanda officiellement au PCF de le libérer de ses fonctions de militant pour se consacrer au MDLN de Paris qui prend le nom de « groupe de Rome » avec Henri Curiel. Il créa une société de négoce de papier-carton, puis d’imprimerie et d’édition. Cela lui permit de soutenir financièrement les activités du groupe de Rome dont il devint l’imprimeur et le trésorier. Le Groupe de Rome participa aux débats ayant lieu au sein du MDLN égyptien ; il appuya, par exemple, dans les années 1950 et 1951, la constitution de petits groupes opérant militairement dans la zone du canal. Le Groupe soutint le coup d’État des « officiers libres » qui renversa la monarchie égyptienne et auquel des officiers membres du MDLN (Youssef Seddik et Ahmed Hamrouche) participèrent. En 1953-1954, sous la pression du PCE, le MDLN critique et combat la politique dictatoriale de Nasser et la répression anti-communiste (condamnation à mort de deux syndicalistes, internement de militants dans le camp de Kharga, torture). Le groupe de Rome se consacra au soutien aux prisonniers : envoi d’argent, de nourriture, de médicaments, de journaux, de livres, de cours ; ses membres traduisent des ouvrages marxistes. En dépit de la répression, le Groupe de Rome soutint la politique internationale de Nasser : position neutraliste à la suite de la conférence de Bandoung en 1955, position anti-impérialiste lors de la crise de Suez en 1956.

Joseph Hazan, comme la quarantaine de membres du Groupe de Rome, adhéra globalement aux positions de l’Union Soviétique dans la période de Guerre Froide et s’intéressa peu aux problèmes internes du monde communiste ; ainsi, les procès de 1949-1952 dans les démocraties populaires le laissèrent-ils indifférent d’autant plus que les intellectuels communistes français comme Louis Aragon ou Pierre Courtade, en qui ce communiste de culture française avait une absolue confiance, ne manifestaient aucun doute ; la mort de Staline le bouleversa ; en novembre 1956, l’attention des Egyptiens fut toute entière focalisée sur la crise de Suez et celle de Budapest ne les concerna pas. Mais cela n’exclut pas un certain esprit critique : les premiers doutes de Joseph Hazan s’étaient manifestés lors de l’affaire Lyssenko à la fin des années 1940. En 1956, il édita 1 000 exemplaires du rapport Khrouchtchev en arabe.

En 1957, Henri Curiel et le Groupe de Rome entrèrent en contact avec Francis Jeanson et son réseau d’aide au FLN. Hazan, au nom du groupe, demanda à la direction du PCF son accord sur cette aide. Jacques Duclos fit répondre verbalement qu’il y était favorable à condition de ne pas compromettre le Parti. Joseph Hazan participa au soutien logistique : transferts de fonds vers la Suisse, aide aux soldats déserteurs, faux papiers, impression de la revue de la Fédération de France du FLN et de « Vérités pour », organe du réseau Jeanson. Pour lui, il s’agissait d’affirmer concrètement sa solidarité avec un mouvement de libération nationale sans toutefois y appartenir. Lorsqu’en 1962, Henri Curiel fonda le réseau Solidarité d’aide à tous les mouvements de libération nationale, il n’y participa pas, car il privilégiait toujours l’action en direction de l’Égypte, bien que le MDLN ait été dissout par le Bureau Politique du PCE en 1957.

En revanche, il joua un rôle actif dans les tentatives de dialogue israélo-palestinien. Les tentatives de dialogue institutionnel et les rencontres informelles furent nombreuses dans les années 1950 et 1960, mais échouèrent le plus souvent du fait des conflits sur le terrain. C’est au début des années 1970 que le dialogue se concrétise davantage, à la demande des Palestiniens qui désiraient prendre contact avec des sionistes de gauche, n’avaient confiance pour cela ni dans les Européens, ni dans les Américains, et firent appel au groupe Curiel. La formation culturelle et politique de ces juifs égyptiens leur permit de jouer pleinement ce rôle d’intermédiaires. Après l’échec d’une première conférence à Bologne en 1973, Hazan joua un rôle dans la reprise du dialogue qui aboutit en 1976 à des rencontres dont les principaux participants étaient le général Matti Peled, proche d’Itzak Rabin et le docteur Issam Sartoui, membre du Fatah : plusieurs rencontres eurent lieu en juillet et septembre, les deux premières dans la maison de campagne de Raymond Stambouli, la troisième chez Pierre Mendès-France. Joseph Hazan et le groupe de Rome assuraient la logistique : ils organisaient les réunions mais se retiraient lors des discussions directes entre Palestiniens et Israëliens. Les contacts se poursuivirent après l’assassinat de Curiel en 1978 et celui de Sartaoui en 1983, sous le parrainage de personnalités de différentes nationalités. En 1982, Joseph Hazan participa à la création d’un « comité Palestine et Israël vivront » dont l’objectif resta d’organiser des rencontres et de faire connaître les actions menées par les forces de paix en Israël jusqu’au début du processus de Madrid en 1991.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article88930, notice HAZAN Joseph par Michèle Krivine, Marie-Paule Valentini, version mise en ligne le 26 août 2010, dernière modification le 27 août 2010.

Par Michèle Krivine, Marie-Paule Valentini

SOURCES : Entretiens avec Joseph Hazan.

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