LATOUR Armand, Marie, Anne. Pseudonymes : DEBESLE, GARDET Yves, BAERT Émile]

Par Claude Pennetier, David François, Marc Giovaninetti

Né le 24 avril 1900 à Guérande (Loire-Inférieure), mort le 25 avril 1982 à Saint-Nazaire ; dirigeant de la 4e Entente des Jeunesses communistes ; responsable de l’auto-défense ouvrière dans la région parisienne ; élève de l’École spéciale de Moscou.

Fils de Jean-Baptiste Latour, négociant en vin originaire du Morbihan, et de Joséphine Guillouzo, dont la famille possédait plusieurs maisons à Guérande, Armand Latour peut être considéré comme un enfant de notables de la ville, où son grand-père avait été adjoint au maire. Il suivit une scolarité primaire et secondaire (il parlait un peu anglais et allemand) dans différentes villes de Bretagne, assez chaotique du fait de la mésentente entre ses parents et de son instabilité. Il fit une fugue à l’âge de 13 ans. Sa mère le rabrouait, son père le battait, avec son jeune frère Jean, à la moindre faute, et finit par se suicider en 1919, alors qu’Armand avait commencé à travailler avec lui.
Pendant son service militaire au 94e régiment d’infanterie à Bar-le-Duc, de novembre 1920 à septembre 1922, Armand Latour commença à lire régulièrement l’Humanité et d’autres journaux de gauche, puis, sous l’influence des relations qu’il avait nouées, il s’installa à Saint-Ouen (Seine). Il rejoignit le groupe « Connaître » d’Henry Marx, et dans ce milieu il fit la connaissance de Victor Coissac*, de Robert Blache* et de Joseph Ducroux*, avec qui il commença à militer activement aux Jeunesses communistes à partir de novembre 1923. Il travaillait comme chauffeur, puis comme élève-inspecteur à la Compagnie d’assurances “ La Paix ” dans le IXe arr. de Paris.
Il devint rapidement secrétaire adjoint puis en 1924 secrétaire du 13e rayon de la JC qui comprenait le IXe et le XVIIIe arrondissements, ainsi que la commune de Saint-Ouen où il résidait. En avril 1925, il appartenait au comité exécutif de la 4e Entente des JC (qui couvrait les départements de l’actuelle région Île-de-France). Arrêté en juin 1925 pour distribution de tracts dans les casernes, il portait sur lui la liste des participants du congrès de l’Entente qui venait de se réunir. Rapidement relâché, cet épisode plus son passé à Connaître lui valurent une enquête interne en 1926, où il déclarait avoir informé la direction de la JC de sa rupture complète avec le groupe. En octobre 1925, malgré cette défaillance, il était nommé secrétaire au travail antimilitariste de l’entente, après avoir présenté un rapport sur le congrès des conscrits.

Au début de l’année 1926, il apparaissait comme un des principaux cadres de l’entente parisienne derrière Marcel Chavannes (futur Claude Servet), et aux côtés de Paul Maertens ou Louis Coutheillas, et il se distinguait à son congrès salle de la Bellevilloise en juillet. En tant qu’animateur de la « commission antimilitariste » il siégeait aussi régulièrement au Comité national des JC. Il était par ailleurs signalé comme un des cadres de la Fédération sportive du Travail, contrôlée par les JC. Au 5e Congrès national des JC, en août 1926 à Saint-Denis, il intégrait officiellement le Comité central (nouvelle appellation calquée sur celle du PC) comme « candidat », suppléant donc, mais en réalité déjà un des plus importants de ses trente-cinq membres, derrière le secrétaire général Henri Barbé et quatre ou cinq dirigeants, puisqu’avec François Billoux et deux autres il formait le « secrétariat du Congrès ». Au CC, il était mentionné comme « employé » et un des trois « adjoints » de Barbé au « ressort antimilitariste ».

La police ne tardait pas à le repérer. Le 25 août 1926, il organisait une « soirée antimilitariste » de la 4e Entente au siège parisien du 120 rue La Fayette, en vue de la préparation d’un « congrès des conscrits ». Les jours suivants, ceux de la 12e Semaine internationale de la Jeunesse, il était un des orateurs qui sillonnaient la France. Il s’illustrait dans les mêmes responsabilités en 1927, signalé notamment comme rédacteur à la rubrique “ Chez les soldats et marins ” de l’Humanité sous le pseudonyme d’Yves Gardet. La police le listait parmi la dizaine de militants qui s’occupaient du travail antimilitariste au siège de l’Humanité, pour ce journal, L’Avant-Garde ou La Caserne, la feuille spécialement destinée aux soldats, avec Raymond Guyot, Amar [Fernand Hamard], Lefort [Paul Jany], Dupont [Joseph Ducroux], Édouard Cormon, Jean-Baptiste Aucouturier. Il se montrait encore beaucoup lors de la 13e Semaine internationale de la Jeunesse du 26 août au 4 septembre 1927.
Mais en avril de cette année 1927, sa carrière militante prenait un nouveau cours. Il remplaçait alors son camarade Maurice Déglise comme secrétaire général des Jeunes Gardes antifascistes, les groupes d’autodéfense organisés par les JC sous le patronage de l’ARAC (Association républicaine des Anciens combattants). Un rapport estimait que « l’incapacité [de ce dernier] éclatait aux yeux de tous » (il virait surtout au trotskisme), alors que Latour était jugé « militant actif et sérieux ». Désormais, c’est sous cette responsabilité qu’il se présentait le plus souvent, par exemple à la Grange-aux-Belles le 7 avril, à un meeting de l’ARAC aux côtés de Jean et Jacques Duclos, d’Henri Barbé, de Paul Vaillant-Couturier et de Francis Desphelippon, le responsable des « groupes de défense antifascistes » du Parti, ou à Enghien le 3 mai 1927, à un meeting avec André Marty et Henri Barbé. En juin 1927, il se rendit en Allemagne en compagnie de Gundram, le secrétaire de l’ARAC pour la Moselle, pour participer à la 4e concentration du Front rouge allemand, et avec Desphelippon, il rédigea un rapport sur la création d’un Front rouge international pour le congrès de l’ARAC en aout 1927. Latour était permanent aux Jeunesses depuis 1925, mais les difficultés financières qui s’exacerbaient lui faisaient perdre, avec plusieurs autres, ce faible pécule en mars 1927, sa nouvelle fonction devant lui permettre d’en retrouver une partie par l’ARAC. Le congrès des Jeunes Gardes réuni à Clichy les 14 et 15 août 1927 l’élut comme prévu secrétaire général. Il était alors placé sous le contrôle de Pierre Celor, secrétaire du Parti.

Il cumulait ces fonctions avec celles de membre du comité exécutif du Secours rouge international. Georges Beaugrand avait été chargé à la fin de 1927 de mettre sur pied le “ Front rouge ”, et après avoir un temps partagé ses responsabilités avec Latour, lui en laissa la direction après son échec et son départ – est-ce lui le dénommé Poulain auquel Latour succéda au secrétariat national de l’organisation en octobre 1928 sous le pseudonyme de Debesle ? Le secrétariat des JC approuva à contrecœur ce « passage aux adultes » dans sa réunion du 16 novembre 1928, à la condition qu’il « continue à diriger politiquement les Jeunes gardes ». En mars 1929, tout comme l’année précédente, il continuait à siéger au bureau de la Fédération des JC.
Armand Latour était lié à Fanny Beznos, secrétaire de la section féminine des Jeunes gardes antifascistes, qui fut expulsée de France le 6 août 1928 pour son action politique. Le 9 février 1935, il se mariait à Paris XIXe arr. avec Léa Bourreau, mais leur union peut avoir commencé bien avant, puisqu’ils déclaraient à cette date le même domicile, au 7 rue Augustin-Thierry, et que depuis 1926 au moins, ils siégeaient ensemble au CC des JC, où elle était l’adjointe du responsable des pionniers. A la date de leur mariage, lui se disait métallurgiste et elle secrétaire de bureau.

Latour réorganisa le Front rouge sur la base du concept de l’autodéfense prolétarienne dont il apparaît comme le principal théoricien en France. On lui doit plusieurs brochures internes dont Les problèmes de l’auto-défense et Quelques leçons... Selon un rapport de police, il était “ en quelque sorte le chef de la police du Parti communiste ”. Il participa à la préparation de la manifestation prévue à Ivry le 5 aout 1928 où il fut arrêté. En octobre 1928 il organisa des piquets de grève dans le Nord. En mars 1929, il s’occupait de la protection du 6e Congrès du PCF à Saint-Denis, puis celle du congrès de la CGTU à Magic-City. Il appliqua encore son savoir-faire lors de la grève du textile à Halluin, celle des mineurs de Saint-Étienne, celle des usines Peugeot à Montbéliard. Il tenta d’organiser des manifestations de rue à Saint-Ouen le 1er mai 1929, prit part peu après à la manifestation organisée lors d’un meeting aérien à Vincennes, mais après l’intervention policière au CC de Villeneuve-Saint-Georges le 21 juillet, il reçut pour instruction de passer dans la clandestinité. Il prépara ensuite la journée antimilitariste du 1er août 1929 qu’il devait diriger avec Corentin Rampi. Il fut arrêté le 9 août 1929 sous l’inculpation de complot contre la sûreté de l’État et passa 9 mois en prison, reprenant ses activités à sa sortie en mars 1930.

C’est peut être à ce moment là qu’il partit à Moscou suivre la formation de l’ « école spéciale » sous le nom d’Émile Baert, pour apprendre les techniques de l’action clandestine. En 1931, Latour organisait toujours les manifestations, en région parisienne mais également en province, notamment dans le Nord au moment de la grève des mineurs puis de celle du textile qui aboutit à l’épisode des barricades de Roubaix. Avec Camille Froment, il tenta alors d’infiltrer les gardes mobiles. Ce travail spécial, peut être en lien avec son séjour en URSS, semblait devenir un autre pan des responsabilités dévolues à Latour. Il constitua un appareil chargé d’agir en direction des forces de l’ordre, qui comprenait notamment Pierre Pivin. Il avait cependant écrit à M
aurice Thorez, le 10 mars 1931, pour lui dire que son frère Jean &tant employé comme membre de la police des chemins de fer, il demandait à être déchargé de ses fonction de responsable de la sécurité.

Dès qu’éclatait en août 1931 l’affaire du « Groupe de la Jeunesse », qui touchait presque toute l’ancienne équipe dirigeante des JC derrière Henri Barlé et Pierre Celor, Armand Latour dut s’expliquer sur ses relations avec ses anciens camarades. Il exprimait par écrit son irritation contre l’accusation implicite de complicité, et niait toute participation au prétendu « groupe fractionnel ». A la réunion clandestine du CC de la Villette-aux-Aulnes (Seine-et-Marne), le 26 août, Maurice Thorez estimait pourtant que « les déclarations des camarades Larribère, Rolland, Latour et Servet gagneraient à être complétées ». Latour jugea bon de s’exécuter. Il admit être « sympathisant du groupe », tout en « ignorant son existence ». Il expliqua que « dans la question de l’auto-défense, il trouvait chez eux un meilleur appui ». Et surtout, il s’autocritiqua pour avoir « hésité, par surprise, au secrétariat [du Parti] », reconnaissant une « grosse faute ». Dans le rapport qui clôturait l’affaire en décembre 1931, André Marty rangeait Latour parmi les « sympathisants » de deuxième catégorie du « groupe », ce qui lui épargnait toute sanction, au contraire de celles qui touchaient les sept accusés et leurs trois « sympathisants de première catégorie », ceux précédemment nommés.
Il subit pourtant une évidente disgrâce. En janvier 1932, il entrait à l’Humanité comme gardien, poste qu’il occupait encore en juin 1932. Mais il continuait à s’occuper d’autodéfense, participant à la fin de 1931 à l’enquête sur Charles Loret, un militant accusé d’appartenir à la police, proche en réalité de l’opposition trotskiste. Latour rencontra aussi Duclos pour rendre compte du travail de pénétration au sein de la police et des gardes mobiles. Simultanément, il poursuivait son activité militante à Saint-Ouen dont il devint secrétaire de rayon en juillet 1933.

Dans une note de 1934, Eugène Fried accablait Latour d’une série de reproches : d’avoir été un ami de l’écrivain Henry Marx, puis “ un sympathisant du groupe ”, notamment à travers ses relations avec Celor, d’avoir fait embaucher à l’Humanité en 1927 un certain Le Gloannec qui s’était révélé être un escroc, de manquer de bon sens dans l’organisation des manifestations, de fournir peu de renseignements à Duclos sur la pénétration communiste dans la police (“ pas de liaison ”) et chez les gardes mobiles (“ quelques liaisons ”). Latour avait lui-même proposé sa démission en 1931 lorsqu’il avait appris qu’un de ses frères était entré dans la police des chemins de fer, mais ce dernier avait quitté sa fonction et l’affaire en était restée là. L’auteur de la note demandait qu’il fût relevé de ses responsabilités à l’autodéfense et de tout « travail spécial », pour être mis au travail de masse où il serait surveillé.
Derrière ces accusations se cachaient des désaccords politiques plus sérieux. Les positions de Latour semblaient en effet proches de celles de Jacques Doriot. Ainsi, lors du comité central du 24 janvier 1934, Lepreux, dirigeant de la région Paris-Nord, exposait les problèmes rencontrés par le Parti à Saint-Ouen et annonçait qu’ils étaient en voie de liquidation après qu’ils avaient démasqué l’existence d’un groupe opposé à la ligne. Ce groupe, dirigé par Latour, s’était opposé dans la pratique aux consignes concernant le front unique et la lutte contre les municipalités pupistes de Seine-et-Oise et proposait des actions en désaccord avec la ligne. La direction de Paris-Nord tentait alors de l’isoler, tandis qu’une commission d’enquête était désignée pour proposer des sanctions. L’influence de Latour semblait particulièrement importante parmi les jeunes, ce qui obligeait la direction à reconstituer une nouvelle JC après avoir liquidé l’ancienne.

Après cet épisode le destin de Latour devient de plus en plus imprécis. Il figurait sur la liste noire n°2 de 1943, « vivant 6 passage des Écoles à Paris XVe ; libéré de Pithiviers après son adhésion au PPF ou au POP ; traître au Parti et à la France ». Cette note laisse à penser que Latour serait resté membre du PCF jusqu’au moment où il aurait été arrêté au début de la guerre. Il ne fit plus parler de lui par la suite et le reste de sa vie est plongée dans une obscurité quasi-totale. Le nom de Latour n’apparaît plus que dans une note fantaisiste de Roland Gaucher (op. cit.) à propos de l’affaire Péri : “ D’anciens membres du parti communiste se demandent si “ Armand* ” ne serait pas Armand Latour qui travaillait lui aussi à la section des cadres, et dont la mort sous l’occupation (exécution, suicide ?) n’a jamais été élucidée ” (p. 348). Au moment de la publication de ces lignes, en 1972, Latour était toujours en vie, et il n’avait rien à voir avec l’affaire Péri. On remarquera cependant qu’il avait été proche de Desphelippon, qui avait attiré dans son sillage de collaborateur pendant l’Occupation plusieurs des anciens camarades de Latour aux Jeunesses, comme Barbé, Hamard ou Déglise.

Le mariage de Latour avec Léa Bourreau n’est pas mentionné comme ayant été dissous sur les actes d’état civil, et la date de décès de celle-ci reste inconnue. En 1947, Latour se remaria à Paris XVe arr. avec Léonie Lavergne, dont il divorça en 1975. Armand Latour aurait eu un enfant, à une date indéterminée. Il mourut à Saint-Nazaire, à proximité de sa ville d’origine, en 1982.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article89448, notice LATOUR Armand, Marie, Anne. Pseudonymes : DEBESLE, GARDET Yves, BAERT Émile] par Claude Pennetier, David François, Marc Giovaninetti , version mise en ligne le 29 septembre 2010, dernière modification le 13 juin 2012.

Par Claude Pennetier, David François, Marc Giovaninetti

SOURCES : RGASPI, dossier Latour, 495-270-4479 ; fonds français, 517-1-452, 455, 597, 599, 722, 868 ; fonds de l’ICJ, 533- 10-3204, 3212, 3213, 3214, 3216, 3219, 3226, 3227, 3229, 3241, 3251. — Archives du PCF, 3Mi6/57, 65, 66 ; 3Mi7/27, 28, 30, 33, 35, 36. — Archives nationales, F7/13017, 13141, 13142, 13143, 13181, 13182, 13183, 13184 ; centre des archives contemporaines, 19940507 art. 176. — État civil de Guérande (Armand Latour), de Rochefort (Léa Bourreau), de Paris XIXe (mariage Latour-Bourreau). — DBMOF, notice « Latour Armand » par Jean Maitron et Claude Pennetier. — DBMOMS, notices « Barbé Henri », « Déglise Maurice », « Desphelippon Francis », « Hamard Fernand », par Jean Maitron, Claude Pennetier, Jean-Michel Brabant, Justinien Raymond. — Notes de Sylvain Boulouque.

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