VINCENT Raymond. Pseudonyme à Moscou : RIBAUT André, et RIBAUD André

Par Étienne Kagan, Claude Pennetier, Robert Mencherini

Né le 22 avril 1903 à Denain (Nord), abattu par la Gestapo le 21 septembre 1943 à Marseille ; ajusteur ; élève de l’ELI en 1930 ; volontaire en Espagne républicaine ; résistant.

Fils d’un pasteur baptiste (Aimé Vincent) devenu instituteur, Raymond Vincent sortit de l’école sans le certificat d’études, apprit le métier d’ajusteur et s’engagea dans la Marine pour cinq ans et rencontra un jeune communiste qui l’amena à s’intéresser aux idées du Parti communiste. Libéré, installé à Paris en 1926, travaillant dans diverses entreprises. syndiqué en 1928, il milita au Parti communiste, à partir de 1928, dans le XIIIe arr. Il militait au syndicat CGTU du bâtiment.

Élève de l’ELI, il fut membre de l’École prévue pour trois ans en 1930 (il resta moins longtemps) ; le contingent de neuf militants était présenté ainsi quelques années plus tard : Martin, base (mis à la base), Région Paris-Sud ; Vincent Raymond, base, Région Est ; Tarlier (exclu ; Grégoire, base, Paris-Est ; Legrand, base, Paris-Ville ; Cliquet, région du Nord ; Maréchal, exclu ; (Cherdant ?), de Lens et Pivin. Son évaluation (au pseudonyme de Ribaud) précisait : « Grande activité. Grand intérêt aux cours. Sait choisir le côté intéressant théorique et politique des questions mais a une tendance à traiter les problèmes trop abstraitement, d’où il résulte certaine confusion, il doit continuer à travailler pour vaincre définitivement les survivances intellectualistes et sentimentales. Discipliné. »

Il s’installa dans le bassin de Longwy (Meurthe-et-Moselle) en 1931, s’occupa de la trésorerie de l’Est ouvrier et paysan (1933) et assura le secrétariat départemental du Secours rouge international. En avril 1931, Raymond Vincent, délégué par la 3e Union régionale CGTU dans le bassin de Longwy (Meurthe-et-Moselle) pour y organiser le syndicat régional unitaire des Métaux, s’installa à la Maison du Peuple d’Hussigny. Gérant de La Lorraine ouvrière et paysanne, il fut condamné le 18 mars 1932 à deux mois de prison et 100 F d’amende pour « provocation de militaires à désobéissance » et emprisonné à la prison Charles-III de Nancy. Il fut par la suite trésorier de l’Est ouvrier et paysan en 1933, délégué au congrès antifasciste de Pleyel (4-5 juin 1933) et se consacra alors surtout au Secours rouge international, devenu en 1936 Secours populaire, dont il fut secrétaire départemental.

Combattant dans les Brigades internationales depuis le début 1938 et jusqu’au le 20 juillet 1938. À son retour, devant l’impossibilité de retrouver du travail en Lorraine, il s’installa à Marseille, où il avait un frère, avec sa femme et son fils. Il travailla à l’usine d’aviation de Marignane.

Il développa, avec son frère Gaston Vincent, une importante activité de secours des persécutés, en lien avec l’Amitié chrétienne.

Il participa, sous le pseudonyme de Dick, au réseau de l’OSS, créé dans la région par Frédéric Brown, Tommy. Il enrôla dans celui-ci son ami, également protestant, Jacques Monod. On peut trouver étrange la participation de militants communistes à un réseau lié à l’OSS. Mais, dans cette période, nécessité faisait loi d’un côté comme de l’autre. D’une part, et sans avoir trop d’illusions sur leur degré de confiance réciproque, les deux grandes puissances États-Unis et URSS étaient alliées et l’OSS n’était pas (pas encore) la CIA. Mobilisée plus tardivement que les autres services en France, elle avait besoin d’agents. D’autre part, on voit bien tout l’intérêt pour les résistants, à la recherche de financements, d’armes, de radio et autres moyens d’action d’être liés aux Américains et les communistes étaient parmi les plus démunis. Les qualités et l’activité de Raymond Vincent le rendirent rapidement indispensable à Brown, et, du fait de ses multiples contacts, il put fournir de nombreux renseignements que ce dernier fit parvenir à l’OSS d’Alger. Dick travaillait avec des militants communistes comme Auguste Delabre, Max. Le radio Marc qu’il engagea, pour l’envoyer dans l’Aude où le réseau s’était déplacé, lui avait été recommandé par un responsable communiste de La Ciotat.
Raymond Vincent infiltra aussi les réseaux des services spéciaux français, dissimulés à Marseille sous le nom de TR (Travaux ruraux). Son frère Gaston fut d’ailleurs, pendant quelque temps, responsable de Sidney, la radio des TR.

Mais Raymond Vincent ne se contentait pas d’activités de sauvetage ou de renseignements. Il fut à l’origine, avec Auguste Delabre, Max, de la création des premiers Groupes francs (GF) des MUR (Mouvements unis de Résistance), dans les Bouches-du-Rhône, tournés vers l’action directe contre l’occupant. Son adjoint était le communiste René Maisons (voir ce nom). Il recruta d’autres membres de l’OS parmi lesquels beaucoup d’interbrigadistes. Jacques Méker (voir ce nom), mis ensuite à l’Index par le Parti communiste pour ses liens avec Joseph Pastor (voir ce nom), en fut un participant actif.
L’investissement communiste dans ces premiers Groupes francs se fit vraisemblablement sur ordre. Plusieurs de leurs membres rejoignirent ensuite les FTP. Il est à noter que, dans son rapport d’activité, Alphonse Dumay (voir ce nom) indiqua avoir été recruté par Raymond Vincent et nommé par ce dernier « commissaire aux opérations » du détachement FTP avec grade de lieutenant.

Cette formation tomba sous les coups des services du SIPO-SD (« Gestapo »), dirigés par Dunker-Delage. À Marseille, Raymond Vincent, Dick, fut repéré au moins depuis le mois de juillet 1943. Le rapport Flora du SIPO-SD qui relate le démantèlement des MUR, l’atteste : il y figure dans la quatrième liste sous le n°52 : « Dick (nom de guerre), français, 40 ans - 1m67 - fort- cheveux foncés, chef du 2e bureau de l’AS pour la région ou agent de l’IS ». Plusieurs dates ont été avancées pour l’arrestation et la mort de Raymond Vincent, Dick. D’après l’interrogatoire de Dunker - Delage, à la Libération, à l’occasion de son procès, Dick est interpellé à dans le centre-ville de Marseille le 10 septembre 1943, aux alentours de midi, dans un bar-tabac, rue du Musée, qui sert de boîte aux lettres au réseau. Il essaie de se dégager et est atteint par une balle. Transféré des services de la Gestapo dans un hôpital militaire allemand, il y meurt le 13 septembre 1943. Mais, à côté de son nom, dans le rapport Flora, a été ajouté ultérieurement, de manière manuscrite, « arrêté le 19. 9. 1943 et décédé le 23. 9. 1943 ». Selon Madeleine Baudoin, il serait mort le 22 septembre 1943 à l’hôpital de Camoins-les-Bains, dans la banlieue de Marseille. Delage estime, lors de son interrogatoire en 1945, que la date du 23 septembre est erronée. Et, selon son témoignage, Raymond Vincent lui aurait jeté depuis son lit de mort, « Je serai donc mort pour mon idéal, car, avant tout, je suis communiste ».

La femme de Raymond Vincent, d’origine juive, qui venait d’accoucher, fut abritée par la famille de Jacques Monod*, dans la ferme des Escoussols, à Cuxac-Cabardès, dans l’Aude, et fut ensuite cachée avec son bébé dans les cliniques de Carcassonne et de Quillan.

L’itinéraire résistant de Raymond Vincent témoigne de l’engagement des protestants dans la Résistance à Marseille, mais aussi de la symbiose qui a pu s’opérer, à certains moments entre les communistes et les MUR, ainsi qu’avec les réseaux américains ou britanniques.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article89521, notice VINCENT Raymond. Pseudonyme à Moscou : RIBAUT André, et RIBAUD André par Étienne Kagan, Claude Pennetier, Robert Mencherini, version mise en ligne le 30 septembre 2010, dernière modification le 6 juin 2019.

Par Étienne Kagan, Claude Pennetier, Robert Mencherini

SOURCES : DBMOF, notice par Étienne Kagan. — RGASPI, 517 1 998 ; 545/6 ; une évaluation le concernant se trouve par erreur dans le dossier Vincent, pseudonyme d’un militant algérien, élève de l’ELI 495 270 823 ; autre dossier à son nom 495 270 8476, questionnaire sans date. — Arch. Nat. F7/13037. — Arch. Dép. Meurthe-et-Moselle, 4 M 260. — Arch. départementales des Bouches-du-Rhône, 58 W 20, Interrogatoire de Dunker alias Delage par le principal chef de la BST, 23 juillet 1945 – Arch. départementales des Bouches-du-Rhône, 58 W 20, Antenne SIPO de Marseille, « rapport final de l’enquête sur l’affaire “Flora”, concernant des mouvements de résistance gaulliste ou mouvements unis de résistance en France », Marseille, 19 juillet 1943 - Témoignages des filles de Jacques Monod, Marianne Meuret, et Claudine Rives-Monod, 2007-2008 - Madeleine Baudoin, Histoire des Groupes-francs (MUR) des Bouches-du-Rhône, Paris, PUF, 1962. — Madeleine Baudouin, Témoins de la Résistance en R2. Intérêt du témoignage en histoire contemporaine, thèse de doctorat d’État, Université de Provence, 1978. — Marcel-Pierre Bernard, Les communistes dans la Résistance, Marseille et sa région, thèse de doctorat de troisième cycle, sous la direction d’Émile Temime, Université de Provence, Aix-en-Provence, 1982. — Fabrizio Calvi, OSS. La guerre secrète en France. Les services spéciaux américains, la Résistance et la Gestapo, 1942-1945, Paris, Hachette, 1990. — Robert Mencherini, Résistance et Occupation, 1940-1944. Midi rouge, Ombres et lumières. Histoire politique et sociale de Marseille et des Bouches-du-Rhône, 1930 – 1950, tome 3, Paris, Syllepse, 2011. — La Lorraine ouvrière et paysanne, 1930-1932. — L’Est ouvrier et paysan, 1933-1935. — La Voix de l’Est, 1935-1939. — Rens. de la compagne de Raymond Vincent communiqués par Antoine Olivesi. — Robert Mencherini, Midi rouge, tome 3, op. cit.

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