GELBER Kiesel. Pseudonymes : En Tchécoslovaquie : KARNET Karel ; en France : CARNET Charles ; dans l’émigration polonaise : POLLAK

Par René Lemarquis

Né le 23 mars 1900 à Brandysovka (Galicie orientale : Pologne autrichienne) ; ingénieur électromécanicien ; militant des Jeunesses et du Parti communiste tchécoslovaque de 1925 à 1929 puis du PC français après 1930 ; chargé de mission en Espagne républicaine ; exclu en 1937.

Kiesel Gelber (ou Geller ?), connu en France sous le nom de Charles Carnet était le fils d’un métayer au service, jusqu’en 1914, d’un seigneur polonais. Après la guerre son père gagnait difficilement sa vie et Kiesel Gelber disait qu’il appartenait « à la petite bourgeoisie juive actuellement dépossédée et prolétarisée ». Malgré cela, ses enfants (trois garçons et trois filles) firent des études assez poussées : institutrices pour les filles, ingénieurs électriciens et conseiller juridique pour les garçons.

A part Kiesel aucun membre de la famille n’était lié à un parti politique vers 1930. Kiesel Gelber fit jusqu’en 1914 des études dans la région de Galicie jusqu’au lycée. Pendant la Première Guerre mondiale il se rendit à Vienne où il donna après 1915 des leçons de mathématiques avant de commencer à travailler en 1924 comme dessinateur d’études dans une usine de construction de machines. De 1924 à 1929 il vécut à Prague pour faire des études à l’École polytechnique dont il fut diplômé. Il connaissait plusieurs langues : « l’allemand, le tchèque, le polonais, le juif, l’ukrainien, le russe, le yougoslave ». Au lycée, il avait appris le latin et le grec. Il rédigea par ailleurs, en 1933, son autobiographie en un français plutôt correct.

Dans son autobiographie, Kiesel Gelber relate de façon précise et détaillée son parcours politique. En 1911 il fit partie d’un mouvement de jeunesse nationaliste d’inspiration sioniste et y resta jusqu’en 1918. Son activité s’exerçait alors contre « les seigneurs polonais » en liaison avec des Ukrainiens eux aussi victimes d’une oppression nationale. Dès 1916 il eut des divergences avec son organisation et il découvrit l’existence d’un mouvement socialiste lors des discussions relatives à l’assassinat par Fr. Adler de Stürgkh. Venu à Vienne il lut la presse social-démocrate, suivit les événements de Russie, les manifestations, les défaites militaires et finit par quitter la capitale où régnait la famine en août 1918 pour Lemberg où il participa à l’organisation de démonstration sur la base des 14 points de Wilson alors que l’Empire des Habsbourg s’effondrait. Il fut fait prisonnier par les Polonais et connut les pogroms. Ayant quitté son organisation sioniste il refusa le Bund incapable d’intervenir efficacement, se mit à lire la presse de l’USPD (Parti socialiste indépendant d’Allemagne) et une brochure de Nicolas Boukharine que lui avait remise un SR ukrainien. Suivirent des textes de Karl Kautsky sur Marx, des lettres de Karl Liebknecht et des appels de Lénine. S’il vécut la guerre polono-russe à trente kilomètres du front, la défaite de l’Armée rouge renforça ses hésitations accentuées par les récits de ses frères : l’un officier dans l’armée autrichienne revenu de Sibérie où, avec la Légion tchèque, il avait vécu la contre-révolution ; l’autre condamné par un conseil de guerre polonais après avoir servi contre les Polonais avec des Ukrainiens puis, toujours contre les Polonais, avec les bolcheviks, sans être pour autant politisé ! « J’appris de lui comment un non-communiste voit la révolution. Cela fonctionne comme un frein » (Autobiographie de 1933).

C’est à Prague, au début de 1921 que Kiesel Gelber devint communiste. Pendant six ans il milita d’abord parmi les étudiants. Membre d’un groupe d’étudiants marxistes, il assistait à des réunions d’étudiants communistes. Dans deux organisations étudiantes « adversaires » il fit un travail fractionnel qu’il décrivait ainsi : « Un travail vraiment destructif... je les disloque sans proposer un plan positif ». Menacé et frappé, il adhéra alors, au début de 1926 aux JC et au PC tchèque au rayon prolétarien de Zizkov fort de 1 300 membres où il fut chargé de l’agit-prop. Il était délégué des Jeunesses auprès du Comité de rayon du parti alors que les relations entre les deux organisations n’étaient pas très bonnes. Appelé maintenant Karnet il participa au recrutement de masse lors d’élections en 1926 en organisant des cours dans une école de formation de cadres des jeunes, mais il fut frappé par le manque de jeunes ayant à instruire « des camarades de 35 à 60 ans, de vieux social-démocrates » dont l’opportunisme expliquait, à son avis, la crise lors de l’éviction de Bubnick en 1925. Mais il reconnaissait par ailleurs que ces vieux permettaient « la stabilité du parti ». Ayant réussi dans sa tâche d’instructeur, il fut alors orateur du parti, responsable de la commission d’organisation du sous-rayon et de la région. Il écrivit son premier article dans le Rude Pravo sur le recrutement des jeunes. En 1927 il participa aux manifestations illégales de Prague à la suite des manifestations de Vienne et accusa la région d’incapacité. Il s’en prit aussi à la direction nationale d’avoir une ligne erronée lors des manifestations de la « journée rouge » de l’été 1928.

C’était alors la grande crise du PCT (« une insurrection dans le parti » dit Karnet) qui se termina par la stalinisation totale de la direction avec la victoire de la faction Gottwald, Reiman, Freid sur le groupe dirigeant Jilek, Stern, Zapotaki. Karnet eut alors une attitude hésitante reprochant à l’opposition (Gottwald...) de « manquer d’autocritique et de ne se concentrer que sur les questions d’organisation et non d’idéologie ». Puis il fit lui-même son autocritique s’accusant de n’avoir pas compris suffisamment qu’il fallait avant tout lutter contre « les liquidateurs » et adopter une « rigide opposition » pendant la crise. Dans son autobiographie de 1933 il reproduisait une note de Gutman, écrite en marge d’un de ses articles, indiquant que « Karnet a eu de graves divergences avec l’opposition sur les méthodes à appliquer pour résoudre la crise, objectivement il a pu aider le groupe de Jilek bien qu’il n’y ait pas appartenu ». Dans la même autobiographie, Karnet rappelait son attitude antitrotskyste de 1927, sa non-appartenance à la direction du parti et donnait même comme garants de son activité à l’époque les noms de Gottwald, Gutman, Slansky, Kopecky et Hruska (curieusement il ne mentionnait pas Fried qui animait cette faction alors qu’il résidait à ce moment en France depuis au moins deux ans !).

En août 1929, Karnet surveillé par la police, fut arrêté préventivement après avoir été l’objet d’un arrêté d’expulsion. Ne pouvant rester illégalement en Tchécoslovaquie, car, « connu par une quantité de mouchards », il quitta le pays en décembre 1929. Après six semaines en Pologne il arriva à Paris, fin février 1930, muni d’un visa français. Il travailla dans diverses usines dont il fut parfois licencié pour des papiers non en règle. Il était chargé, dans la MOI, du travail politique dans l’émigration tchèque, étant secrétaire de la sous-section de langue (il était rédacteur du journal de langue tchèque) et du Comité intersyndical. Il était membre de la cellule 183 au bureau de laquelle il participait et également à la cellule SAFET du XIXe arr. Il participa à la conférence de la région Paris-Ville en 1933, fut délégué à Amsterdam et participa au Congrès de Pleyel. Il était aussi membre du SRI et des Amis de l’URSS. Le 3 septembre 1931, il fut arrêté, emprisonné trois jours et expulsé de France. Il vécut alors un mois en Belgique d’où il revint en France pour vivre dans l’illégalité. La Commission des cadres, qui avait jugé son autobiographie « très bonne et bien développée » (note A) proposait de l’utiliser comme instructeur en Alsace-Lorraine.

On retrouva Kiesel Gelber, alias Karnet, sous le nom de Carnet dans un rapport d’André Marty* du 4 mars 1937 qui annonçait la création, sous sa direction, en novembre 1936 d’une commission des cadres militaires dans les Brigades internationales en Espagne. Carnet y était présenté comme « un polono-russe recommandé par le PCF au sein duquel il était responsable des écoles en Alsace-Lorraine ». Mais à la suite d’incidents qui éveillèrent des soupçons chez Marty et Vital Gayman*, Carnet revint en France en décembre 1936, remplacé par un ancien secrétaire de Kuusinen. Une commission de contrôle, chargée de juger son activité, conclut à des fautes graves lors de sa mission en Espagne. Le rapport, signé par Henri Gourdeaux*, Henri Janin* et Armand (Edmond Foeglin*) relevait cinq fautes graves : la perte d’une série d’adresses importantes, une tentative d’excuser le brigadiste Prost qui avait déserté, des relations douteuses avec une infirmière-doctoresse roumaine, une lettre personnelle adressée à Maurice Thorez* où il affirmait « qu’on cache au secrétaire général du parti... ce qu’on ne cache pas aux autres » (?) ; enfin il aurait retardé par « faiblesse sentimentale inadmissible » l’arrestation de provocateurs créant ainsi une « véritable pagaïe ». Après un « long interrogatoire de l’inculpé et discussion avec lui » la Commission proposait son exclusion du parti pendant deux ans à l’issue desquels on verrait s’il est capable de mériter à nouveau la confiance du parti ou s’il doit être définitivement chassé de ses rangs. Le nom d’Eugen Fried n’apparaît pas dans le dossier, mais il est peu vraisemblable qu’il n’ait pas suivi un conflit avec un compatriote en sa qualité de représentant du Komintern en France.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article92723, notice GELBER Kiesel. Pseudonymes : En Tchécoslovaquie : KARNET Karel ; en France : CARNET Charles ; dans l'émigration polonaise : POLLAK par René Lemarquis, version mise en ligne le 2 novembre 2010, dernière modification le 21 août 2013.

Par René Lemarquis

SOURCES : RGASPI : 495.270.1125 : Autobiographie des 23-24 juin 1933 (recueilli par Claude Pennetier). — Rapport de la Commission de contrôle (non daté, enregistré le 21 mai 1938 sous le n° 733. — Sur l’Espagne : R. Skoutelsky, L’Espoir guidait leurs pas, Grasset, 1998, p. 60 et 236.

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