BERTH Édouard [BERTH Camille dit Édouard DARVILLE]

Par O. Cazeaux

Né le 1er juillet 1875 à Jeumont (Nord), mort le 25 janvier 1939 à Neuilly ; fonctionnaire de l’Assistance publique ; théoricien du mouvement ouvrier.

Édouard Berth
Édouard Berth

Personnage injustement méconnu, Édouard Berth a pourtant précieusement contribué par une pensée, une fidélité et une ténacité considérables, à la lutte du mouvement ouvrier.

Héritier de Proudhon et de Marx il a su découvrir des aspects du socialisme qu’on ignorait jusqu’alors : une métaphysique, une religiosité, une nouvelle éthique sans lesquels le socialisme resterait une philosophie entièrement matérialiste. Ce fut une sorte de marginal dans le courant socialiste et d’ailleurs il n’appartint jamais ni à un parti ni à un syndicat. Son activité fut exclusivement intellectuelle bien qu’il dénonça toute sa vie l’emprise nuisible et décadente des « intellectuels » sur la société (Cf. Les méfaits des intellectuels, 1914). Il ressemblait en cela et en tout d’ailleurs à Georges Sorel son maître et ami :... « Un ami, disait Sorel, dont les affinités dont parlait Goethe sont certainement les plus intimes avec ma doctrine et mes idées parmi celles de mes autres amis » (Propos de G. Sorel, 1935).

Fils de Alphonse Berth et de Stéphanie Defacqz ; il s’était marié avec Jeanne Marie Louise Rency et était père de trois filles.

Berth naquit dans une famille de condition moyenne. Son père était chef de fabrication dans une verrerie et possédait quelques rentes. Sa mère était belge et appartenait à un milieu social plus élevé. Alphonse Berth fréquentait le monde républicain mais sans aucune affinité avec le socialisme. Son fils l’a présenté, sans doute avec quelque excès, comme « un ardent républicain à la fin du second Empire » (Les méfaits des intellectuels).

Comme ses huit frères et sœurs, Berth reçut une éducation catholique sur laquelle veillait sa mère très croyante. Cependant, le jeune Édouard fréquenta l’école laïque (école primaire à Jeumont et lycée de Douai). Il perdit assez tôt la foi, à la fin de ses études secondaires au lycée Lakanal à Paris. Il poursuivit ses études à Paris à la Sorbonne où il obtint une licence de philosophie. Tout au long de ses études et particulièrement à l’Université, il se montra très brillant et très cultivé. Ces deux qualités apparaissent d’ailleurs en permanence dans l’ensemble de ses ouvrages. Ses professeurs l’incitèrent à présenter l’agrégation mais il y renonça pour participer activement à l’affaire Dreyfus. C’était un ardent dreyfusard (on peut s’en rendre compte en lisant Dialogues Socialistes, son premier ouvrage en 1901).

En 1898, Berth quitta Paris pour Lille où il rédigea ses premiers articles pour la presse locale et il participa à la création du Mouvement Socialiste d’Hubert Lagardelle.

En 1899, il retourna à Paris pour assister aux funérailles de son père. Ce dernier lui laissait un petit héritage avec lequel il s’associa à une affaire d’édition socialiste, l’éditeur Jacques Golovtchiner (plus connu sous le nom de « Jacques »). Cette affaire marcha mal et il dut la quitter deux ans plus tard. Il épousa en 1900 Jeanne Rency, une femme très religieuse, très remarquable et dont la grande piété n’était entachée d’aucune bigoterie. Mme Berth était très appréciée dans l’entourage de son mari et elle a laissé de forts souvenirs dans la mémoire de ceux qui l’ont connue. Elle joua un rôle important dans l’évolution de Berth par l’influence catholique qu’elle exerçait sur lui. En 1901, Berth réussit le concours de l’Assistance publique et devint économe de la Fondation Galignani à Neuilly.

Dès cette époque Berth était engagé dans le combat socialiste. Journaliste associé au Mouvement Socialiste dans lequel il écrivit de 1899 à 1908, il commença son itinéraire en se réclamant d’un socialisme purement marxiste mais qui apparaissait déjà comme très original. (Dialogues Socialistes, La politique anticléricale et le socialisme, 1903). Il connut Sorel au Mouvement Socialiste et, dès cette époque, il en fit son maître absolu pour le suivre par la suite dans toutes les variations de sa pensée. Jamais on ne put noter une divergence de vues entre Sorel et Berth. En 1908, fort de sa connaissance de Proudhon, de Marx et de Sorel, il publia son principal ouvrage politique, Les nouveaux aspects du Socialisme. Dans ce livre, le syndicalisme révolutionnaire (dont Berth se réclamait) est présenté comme l’authentique mouvement prolétarien par une double opposition au guesdisme étatique et réformiste et à l’anarchisme individualiste et décadent. Les principales idées qui firent l’originalité de Berth y étaient déjà formulées : l’aspect culturel du socialisme, la nouvelle culture de la production basée sur le mythe de la production, le travail pris comme substitut de la guerre (analyse proudhonienne de la guerre) ; la croyance en « l’être social » : « Pour le socialisme la société est la vraie réalité, l’individu n’en est qu’une partie » (Les nouveaux aspects du socialisme, 1908). Un intérêt particulier est porté à la Civilisation, menacée d’être anéantie par le décadentisme bourgeois. Le syndicalisme révolutionnaire « lutte pour arrêter la décadence et sauver la civilisation » (ibid.). On y retrouve clairement l’influence de Proudhon, un Proudhon que Berth a voulu dépouiller des préjugés habituels. Ainsi Berth reprend deux thèmes, selon lui essentiels, de l’œuvre de Proudhon : la guerre — « l’antagonisme, loi universelle » dont la forme moderne est la lutte des classes — et la famille « question essentielle » qui éloigne fondamentalement Proudhon et ses héritiers syndicalistes révolutionnaires des anarchistes.

En 1908, Berth suivit Sorel dans sa rupture avec le Mouvement socialiste et se rapprocha progressivement des monarchistes d’Action française. Ce rapprochement se fit à deux niveaux : — sur le plan des idées politiques : Berth renia la démocratie au nom de la lutte des classes : « La démocratie pervertit la notion de lutte de classe en un antagonisme de classe » (« La monarchie et la classe ouvrière », 1914, article des Cahiers du Cercle Proudhon). Par contre, il fut séduit par certains éléments positifs du monarchisme et en particulier l’aspect éthique (le « loyalisme royaliste ») ainsi que le classicisme traditionnel. Cette affinité entre syndicalistes révolutionnaires et royalistes se concrétisa avec le fameux Cercle Proudhon créé en 1912 par Valois et Berth et qui fit paraître quelques numéros de ses Cahiers jusqu’en 1914. Berth y signa sous le pseudonyme (déjà utilisé dans ses Dialogues Socialistes) de Édouard Darville. C’est à cette époque que Berth déclarait : « La seule manière pratique de réaliser ces vœux (le moins d’État possible et un État neutre) c’est de reconnaître au pouvoir ce caractère royal, traditionnel et héréditaire qui en fait quelque chose de transcendant à la société » (ibid.). En 1914 parut son ouvrage capital, Les Méfaits des intellectuels. Il y résumait ses conceptions sociales et politiques et expliquait la compatibilité entre ses idées d’origine et les idées monarchistes : « Il n’y a pas contradiction mais collaboration entre Tradition et Révolution. » Il y dénonçait le siècle des Lumières, le romantisme et l’intellectualisme contemporain alors qu’au contraire il célébrait le classicisme. Il prétendait d’ailleurs que les trois plus grands esprits — donc classiques — que la France ait comptés étaient Pascal, Proudhon et Sorel. Dans les Méfaits comme plus tard dans Guerre des États ou guerre des classes (1924) et dans La fin d’une culture (1926), Berth mit l’accent sur la décadence culturelle, sur la nécessité d’une renaissance classique, qui soit véhiculée par le prolétariat « nouvelle aristocratie », « nouvelle élite », ainsi que sur l’aspect métaphysique et anti-idéaliste du socialisme.

La deuxième voie de rapprochement avec le monarchisme, fut la religion, problème qui a toujours intéressé au plus haut degré Édouard Berth. Même incroyant, il fut toujours épris de religion et en proie à des angoisses métaphysiques. En 1915, il se convertit très sérieusement — deux lettres de Sorel à Mme Berth l’attestent : « L’événement dont vous me faites part ne m’a pas surpris. Depuis longtemps j’étais certain qu’il se produisait et je crois vous l’avoir dit il n’y a pas encore bien longtemps » (communiqué par P. Andreu qui possède une partie de la correspondance entre Sorel et Berth).

Puis Berth fut mobilisé mais fut cantonné dans des services administratifs de sorte qu’il ne put vivre l’expérience des poilus (lui pour qui le « fait guerrier » était d’une grande importance éthique). Il n’acquit donc nullement l’esprit « ancien combattant » qui fit la fortune des Ligues par la suite. La guerre a marqué un profond infléchissement dans la pensée de Berth. Sur le plan politique, l’Union Sacrée l’a déçu, et dès lors il ne crut plus à un quelconque avenir monarchiste. Détourné par sa propre expérience et par son analyse de la guerre de ses penchants nationalistes, il radicalisa ses opinions. Il opta pour le Bolchevisme (cf. préface de la 2e édition des Méfaits en 1926 et la Guerre des États). Ainsi débuta pour Berth une période communiste mais de courte durée. En 1922, il collabora à la revue marginale pro-PCF Clarté où, proudhonien, il fit figure singulière parmi ses collègues pacifistes.

Le PCF — auquel il n’appartenait pas — désapprouvait vivement ses écrits et trouvait scandaleux qu’on puisse le prendre comme le porte-parole de la doctrine marxiste à Clarté (surtout après son livre Guerre des États ou guerre des Classes). L’influence sorélienne qu’il avait introduite diminua rapidement et ses divergences avec les autres journalistes s’accentuèrent à tel point qu’il abandonna Clarté en 1926. En 1923, il avait rompu avec le catholicisme qu’il trouvait insuffisamment mystique et évangélique.

Après avoir fait confiance à la Révolution russe, il eut quelques réticences à l’égard du pouvoir soviétique après la mort de Lénine et très vite il s’éleva contre le totalitarisme stalinien.

Berth retourna alors à ses propres sources en réhabilitant le combat syndicaliste révolutionnaire (qu’il avait cru vain, juste après la guerre) et collabora à la revue La Révolution Prolétarienne. À travers plusieurs articles de 1929 à 1933, il se montra clairement hostile au fascisme et au nazisme naissant et tâcha d’écarter toute similitude authentique entre ces courants d’idées (qu’il jugeait réactionnaires et bourgeois) et les idées socialistes et syndicalistes. Avec Mussolini, Hitler et Staline s’évanouissait pour Berth son espoir d’une Europe nouvelle qu’il décrivit plus d’une fois et notamment dans La France au milieu du monde (1924) : « Je rêve contre les pays du capital, une sorte de Sainte Alliance prolétarienne constituée par la Russie, l’Allemagne, la France et l’Italie et dans laquelle la coalition germano-russe serait le flux dyonisien que disciplinerait, styliserait et canaliserait l’esprit juridique et artiste, l’esprit appollinien de la France et de l’Italie. »

Marginalisé dans le milieu « gauchiste » des années trente, Berth se trouva progressivement isolé surtout après la mort de son ami Sorel et le passage de certains syndicalistes (italiens surtout et Valois en France) au « Fascisme ». Particulièrement au sein de son foyer on ne peut pas dire que son exemple fut suivi. Sa femme resta une dévote convaincue, une de ses trois filles se fit religieuse et une autre se maria à la prison de la Santé avec un cagoulard ! Au moins leur avait-il inculqué un esprit volontaire et libre dont il fit toujours preuve tout au long de sa vie : « Segui il tuo corso lascia dir le genti ! » (devise reprise par Marx et citée à la fin des Nouveaux aspects du socialisme).

En 1932, il publia Du « Capital » aux « Réflexions sur la violence », dans lequel il montra l’apport, le complément précieux au socialisme ainsi que la continuité de l’œuvre de Sorel par rapport à celle de Marx. Après la préface très intéressante au livre de Sorel D’Aristote à Marx, (L’Ancienne et la nouvelle métaphysique), 1935, Berth disparut du monde des authentiques penseurs du mouvement ouvrier, monde qui n’avait rien à voir avec les intellectuels dilettantes qu’il dénonça avec verve et passion toute sa vie.

Quelque temps après, en 1939, il mourut d’une angine de poitrine à Neuilly, complètement oublié de tous, lui dont Sorel avait pourtant dit : « J’estime qu’il est un des hommes les plus considérables de notre temps » (Propos de G. Sorel, 1935).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article99613, notice BERTH Édouard [BERTH Camille dit Édouard DARVILLE] par O. Cazeaux, version mise en ligne le 3 novembre 2010, dernière modification le 26 novembre 2022.

Par O. Cazeaux

Édouard Berth
Édouard Berth

ŒUVRE CHOISIE : Traduction de Kautsky (K.), Parlementarisme et Socialisme, Paris, Bibliothèque d’Études Socialistes (I), G. Jacques, 1900, et de La lutte des Classes en France en 1789, Paris, Bibliothèque d’Études Socialistes (II), G. Jacques, 1901, 131 p. — Dialogues Socialistes, Paris, Bibliothèque d’Études Socialistes (III), 1901, 319 p. — La politique anticléricale et le socialisme, (Les Cahiers de la quinzaine, 11e cahier de la IVe série, 1903, 71 p.) — Les nouveaux aspects du socialisme. Paris, Librairie des Sc. Politiques et Sociales, Marcel Rivière, 1908, 64 p. (2e édition, augmentée en 1923 et intitulée : Les derniers aspects du socialisme, Marcel Rivière, 112 p.). — Les méfaits des intellectuels, Paris, Marcel Rivière, 1914, 335 p., 2e édition (préface ajoutée), id., 1926, 363 p. — Avant propos in Ascoli, Georges Sorel, Paris, P. Delesalle, 1921, 48 p. — Guerre des États ou guerre des classes, Paris, Marcel Rivière, 1924, 440 p. — La France au milieu du monde, Torino, P. Gobetti, 1924, 36 p. — La fin d’une culture, Marcel Rivière, 1927, 224 p. — Du « Capital » aux « Réflexions sur la violence », id., 1932, 272 p. — Avant-propos in G. Sorel, D’Aristote à Marx (L’ancienne et la nouvelle métaphysique), id., 1935, 276 p. — Articles dans Le Mouvement Socialiste (1899-1902), La Revue Socialiste (1902), Les Cahiers du cercle Proudhon (1912-1914), Clarté (1923-1925), La Révolution Prolétarienne (1929-1935). — Les Cahiers Georges Sorel ont publié de nombreuses lettre de Berth : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/search/?p_p_action=1&

SOURCES : Le Populaire, 29 janvier 1939 (article d’ Amédée Dunois). — Le Libertaire, 9 février 1939 (article de M. Guennec).— G. Sorel, Propos recueillis par Jean Variot, Gallimard, 1953, 339 p. — P. Andreu, Notre maître Sorel, Grasset, 1953, 339 p. — Entretien avec Pierre Andreu, 1979.

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