CORTAMBERT Louis Richard [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis]

Par Michel Cordillot

Né dans le domaine de Bois-du-lin, situé sur la commune de Dompierre-les-Ormes (Saône-et-Loire) en 1809, mort à Bloomfield (New Jersey), le 28 mars 1881 ; journaliste et homme de lettre républicain installé aux États-Unis ; proche des Icariens, de Joseph Déjacque et de l’Union républicaine de langue française.

Fils d’un médecin parti s’installer en Louisiane où il se spécialisa dans le traitement de la fièvre jaune, Louis Cortambert fit de solides études dans un collège tenu par les Jésuites, puis passa avec succès les diplômes de bachelier ès lettres et bachelier en droit, ainsi que sa licence en droit. Il se rendit une première fois en Amérique en 1833 suite au décès de son père l’année précédente. Sa première décision fut de libérer les esclaves faisant partie de la succesion. Il décida ensuite de parcourir le continent, et il raconta ses aventures dans son ouvrage Voyage au pays des Osages, paru en 1837. Il rentra alors en Europe, et voyagea en Italie (Sicile) et en Orient (visite du Sinaï). Républicain, il était en 1836 proche de la tendance du National, et ne cachait pas ses sympathies pour le mouvement saint-simonien.

Puis il repartit définitivement pour les États-Unis. Installé à Saint Louis (Missouri) en 1840, il entendait réaliser son rêve de retour à la nature et désirait d’autre part jouir d’une liberté que l’Europe ne pouvait pas lui offrir. « Cette liberté du développement individuel et social, c’est ce que nous sommes venus chercher en Amérique (…) L’intérêt n’est jamais le seul mobile de hommes (…) Nous avons tous vu quelque chose dans le Nouveau Monde : c’est le bienfait de l’émancipation politique, intellectuelle et morale. » Le 27 décembre 1841, il y épousa Suzanne Chouteau, qui était l’héritière d’une famille de fourreurs. De leurs trois enfants, seule une fille survécut. Parallèlement Louis Cortambert commença une carrière de journaliste comme rédacteur au Télégraphe de Saint Louis, ainsi qu’à l’édition trihebdomadaire en langue française du Daily Pennant.

Après avoir condamné le coup d’État du 2 décembre dans un discours publié dans les journaux de l’époque, il démissionna de sa fonction de vice-consul de France. Il se rangea publiquement dans le camp du Républicain (dont il devint le correspondant en titre) contre le Courrier des États-Unis, qui affichait des sentiments pro-impérialistes. En janvier 1854, il présidait la société d’actionnaires créée, entre autres avec l’apport financier de son beau-frère Nicolas DeMénil, en vue de faire paraître la Revue de l’Ouest. Il joua à l’évidence un rôle déterminant dans la définition de la ligne politique de ce journal, dont il devint le rédacteur en chef un mois après son lancement. Il définissait le rôle de la presse comme étant d’« inaugurer pour le genre humain l’ère de la paix et de l’harmonie » (Revue de l’Ouest, n° 1). Profondément hostile à l’empire, il reproduisit dans son journal de nombreux extraits des Bagnes d’Afrique de Ribeyrolles, paru en 1853.

Membre de la Société de bienfaisance française de Saint Louis, Louis Cortambert assista en janvier 1854 au dîner qui rassembla tous les Français de la ville. À cette occasion, l’Amérique fut encensée comme étant « le dernier refuge du Droit et de la Liberté ». Très attentif aux débats qui divisaient les républicains à propos de la situation en France, il n’hésitait pas par ailleurs à prendre position sur la situation politique américaine. Ainsi, lors des discussions relatives au Kansas-Nebraska Act il se déclara contre l’extension de l’esclavage dans les territoires, mais également pour une limitation des pouvoirs législatifs et gouvernementaux. A l’occasion des élections municipales d’avril 1854, il se prononça en faveur de « la décentralisation administrative et la liberté municipale (…) conditions essentielles de la liberté politique » ; il dénonça enfin la loi anti-alcool du Maine comme étant « un premier pas de retour vers les âges religieux. » Il précisa ses vues en matière de philosophie et de religion dans un opuscule intitulé Essai de catéchisme rationaliste, qui parut à Saint Louis en 1855.

En correspondance avec les Icariens de Nauvoo (Illinois), dont il disait ne pas partager les vues (il leur reprochait leur manque de religion) tout en considérant Cabet comme un des plus fervents apôtres de la démocratie, Louis Cortambert rendit visite aux membres de la communauté de Cheltenham (Missouri). Il vint également se recueillir devant le cercueil de Cabet.

En relation avec le libertaire Joseph Déjacque (voir ce nom), Louis Cortambert se chargea de rassembler à Saint Louis des fonds pour la souscription destinée à permettre la publication de L’Humanisphère (1858). Proche des milieux spirites, il eut toutefois avec Déjacque, athée farouche, une dure polémique au sujet de l’existence de Dieu dans les colonnes du Libertaire, ce qui ne l’empêcha pas d’envoyer son obole au journal. Peu après, il séjourna durant presque un an dans la communauté de George Rapp à Economy (Pennsylvanie).

En butte à l’hostilité d’une partie de la population francophone localement pro-esclavagiste et profondément catholique, Louis Cortambert dut quitter le Missouri pour s’installer dans l’État voisin de l’Illinois ; il s’installa ultérieurement (vers 1863 ?) près de New York dans le New Jersey, après un bref séjour à Montréal (Canada). Durant les 18 années suivantes, il allait occuper la fonction de rédacteur en chef du Messager franco-américain. En 1870, il fit parvenir un message d’amitié aux participants du banquet commémorant à New York l’anniversaire du 24 février, message dans lequel il exaltait le « programme démocratique et social » de la Révolution de 1848. Il fit de même parvenir un message aux 600 participants du banquet de l’URLF de Saint Louis. Il était à cette époque favorable au programme ultra-républicain des radicaux français (dit « de Belleville »), considérant l’exigence d’une éducation « gratuite et obligatoire », comme essentielle pour former des hommes et des citoyens capables de bâtir une société nouvelle. Mais s’agissant des questions sociales, il restait nettement en retrait. Il accueillit avec joie et soulagement la proclamation de la République, comme tous les exilés franco-américains, se réjouissant que les États-Unis aient été la première nation étrangère à reconnaître le gouvernement de Défense nationale quelques jours seulement après son installation au pouvoir. À l’occasion d’une réunion du comité de souscription qui se tint à New York, il sut faire vibrer son auditoire en exaltant ses sentiments patriotiques : « Français, vos frères séparés de vous par l’océan vous tendent la main et saluent la République que vous venez de relever (…) Mais avec quelle douloureuse anxiété nous voyons s’accumuler de jour en jour les dangers qui vous menacent (…) Jusqu’où ira cette lugubre éclipse, combien durera cette sanglante mutilation de nos provinces, nous l’ignorons encore ; mais ce que nous savons bien, ô Français, c’est que vous ferez votre devoir et qu’une nation libre de quarante millions d’âmes ne capitule jamais. »

Avec la proclamation de la Commune, les désaccords au sein du camp républicain éclatèrent au grand jour. Bien qu’éprouvant peu de sympathie pour le gouvernement de Thiers, Cortambert se désolidarisa dès le 20 mars dans les colonnes du Messager des insurgés parisiens, atteints selon lui de « folie criminelle ». Au cours des jours suivants, il insista sur le fait qu’il fallait respecter l’expression du suffrage universel, sauf à nier l’essence même de la République. Même si la Commune défendait à ses yeux un certain nombre de principes justes, tels que la décentralisation, le recours à la violence et les risques de guerre civile qu’avait entraînés sa proclamation étaient inacceptables. Conscient qu’il risquait de s’aliéner la sympathie de ceux de ses « frères en républicanisme » qui soutenaient les insurgés, il s’efforça de ne pas rompre totalement les ponts. Mais les points de vue étaient devenus inconciliables avec ceux qui pensaient qu’« une assemblée, fût-elle élue à l’unanimité, qui se permet de toucher aux droits des peuples, est une assemblée usurpatrice qui rappelle au citoyen que l’insurrection est les plus saint de ses devoirs. »

Cortambert resta malgré tout fidèle à ses valeurs démocratiques. Ayant gardé le contact avec les Icariens, il se rangea aux côtés des sympathisants de la Jeune Icarie lors de la scission de 1877.

Peu près son décès survenu à Bloomfield (New Jersey) en 1881, l’Étoile des pauvres et des souffrants lui consacra (dans son premier numéro) une notice nécrologique rédigée par Charles Raynaud.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article159753, notice CORTAMBERT Louis Richard [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis] par Michel Cordillot, version mise en ligne le 10 juin 2014, dernière modification le 10 juin 2014.

Par Michel Cordillot

ŒUVRES : Dieu, Paris, impr. Didot, 1832, in-8, 16 p. — Voyage au pays des Osages, un tour en Sicile, Paris, A. Bertrand, 1837, in-8, 94 p. — Les Trois époques du catholicisme, Paris, L. Hachette, in-8, 1849. — Essai de catéchisme rationaliste, Saint Louis, au bureau de la Revue de l’Ouest, 1855, in-8, 19 p. — (en collab. avec M. F. de Tramaltos), Histoire de la guerre civile américaine, 2 vol. in-8, Paris, Amyot, 1867 (2 éds). — (en collab. avec M. F. de Tramaltos), Le Général Grant, New York, H. de Mareuil, 1868. — La Religion du progrès, New York, H. de Mareuil, 1874, in-16, 239 p. — Louis Cortambert (de New York), Précis de l’histoire universelle selon la science moderne, avec une lettre-préface par Henri Martin, Paris, Dreyfous, 1879, in-18, XV, 294 p.

SOURCES : La Revue de L’Ouest, passim. — Le Libertaire, 5 avril 1860 entre autres. — Bulletin de l’Union républicaine, 31 mars 1870. — L’Étoile des pauvres et des souffrants, VIIIe année, n°1, daté de manière incorrect1er janvier 1881.— Charles Clerc, Les Républicains de langue française aux États-Unis, 1848-1871, Thèse, Univ. Paris XIII, 2001, p. 133-134, 179. — Lettre de Philippe McDermott (arrière arrière petit-fils de Louis Cortambert), en date du 9 février 2004.

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