DAMAS Léon, Gontran

Par Gilles Morin, Claude Pennetier

Né le 28 mars 1912 à Cayenne (Guyane), mort le 22 janvier 1979 à Washington (États-Unis) ; poète, journaliste ; militant de la SFIO, puis du Mouvement de la renaissance guyanaise ; député de la Guyane (1948-1951).

Né dans une famille mulâtre bourgeoise (Ernest Damas [1866- ?], employé aux travaux publics, mulâtre européen-africain, et de Bathilde Damas [1878-1913], métisse amérindien-africain originaire de Martinique), dernier de cinq enfants, orphelin jeune, Léon Damas resta presque muet jusqu’à l’âge de six ans. Il fut élevé par sa tante Gabrielle Damas (« Man Gabi » dans son œuvre), entra à l’école primaire de Cayenne, fit ses études au lycée Schœlcher de Fort-de-France (Martinique) où il connut Aimé Césaire*, puis à Meaux (Seine-et-Marne). Après le baccalauréat obtenu en 1928, il poursuivit, grâce à une bourse du conseil général de la Martinique, des études supérieures à l’École des langues orientales (russe, japonais, baoulé), à l’école de notariat et à l’École pratique de Hautes études, Institut d’ethnologie de Paris (Musée de l’homme). Il vivait de petits travaux, comme celui de débardeur aux halles, de manœuvre dans une usine de nickelage, de barman à Montparnasse, tout en fréquentant le Cercle littéraire de la Martiniquaise Paulette Nardal, secrétaire de La Revue du monde noir. Parmi ses professeurs, il citait Paul Rivet et le professeur Mauss. Avec Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire, il fonda en 1935 la revue L’Étudiant noir et en fut secrétaire de rédaction. Le Musée de l’homme le chargea d’une mission en Guyane en 1934-1935 sur les survivances africaines dans les Guyanes hollandaise et française. Il en tira le livre Retour de Guyane. L’administration de la Guyane aurait acheté un grand nombre d’exemplaires qu’elle aurait fait brûler, jugeant l’ouvrage trop subversif.
Poète, il se lia avec André Breton et Robert Desnos qui, en 1937, préfaça son recueil Pigments, dans lequel il dénonçait l’éducation créole, sorte de « camisole de force » imposée par l’acculturation. En 1939, sur commission rogatoire venue de la Côte-d’Ivoire, il subit une censure rétroactive de Pigments suivie de saisie par le gouvernement français pour atteinte à la sûreté intérieure de l’État.
Mobilisé au début de la Seconde Guerre mondiale, il travailla dans l’administration de la presse à Toulouse et à Lyon comme contrôleur principal de censure de presse. Il quitta ce poste au moment du débarquement allié en Afrique du Nord et de l’occupation totale du territoire français. Résistant, il fut arrêté le 4 juillet 1943 à Paris puis relâché. Il poursuivit cependant ses activités contre l’occupant. En 1945, il fut limogé de la Radiodiffusion où il travaillait comme chef de la section Antilles-Guyane et fut même accusé d’avoir collaboré avec les Allemands. Interpellé, il fut rapidement libéré par un « groupe de choc » d’une cellule du commissariat de police de Saint-Germain-des-Prés. Il reçut peu après la Médaille commémorative 39-45 avec agrafe « Libération » pour « avoir fait partie de la Résistance ». Il obtint en 1948 la Croix d’honneur du mérite franco-britannique « pour dévouement et services éminents rendus à la cause des Alliés ».
En 1946, il s’embarqua à Marseille pour se rendre en Guyane en vue de préparer les élections législatives avec René Jadfard*. Il s’arrêta aux États-Unis et rencontra à New York des amis surréalistes et rendit visite à l’écrivain américain Richard Wright et au professeur Mercer Cook.
Membre du Mouvement de la renaissance guyanaise, fondé par René Jadfard*, Léon Damas lui succéda, après son décès dans un accident d’avion, à la législative partielle du 4 janvier 1948. Il se présentait sur ses affiches comme l’« héritier spirituel du grand disparu ». Il obtint 846 suffrages sur 1 682 exprimés, battant le RPF Édouard Gaumont Secrétaire du groupe interparlementaire socialiste, il fut rapporteur sur les troubles survenus en Côte-Ivoire en 1950, mais il dénonça surtout la situation de la Guyane qu’il jugeait abandonnée et méprisée. Favorable au Plan Marschall, à la formation du Conseil de l’Europe et du Pacte de l’Atlantique, il fut très actif dans la vie parlementaire. Le préfet de Guyane le présenta dans un portrait à charge comme « velléitaire, insouciant, vaniteux, doté d’un épouvantable caractère, n’écrivant jamais à ses électeurs, il a su faire la quasi-unanimité contre lui. » En 1949, Damas s’était brouillé avec le sénateur Jules Patient*. Il fut investi par la SFIO pour le renouvellement de son mandat en juin 1951, mais n’obtint que 725 suffrages (12,2 %) et fut battu. Candidat en 1956, il obtint 1 752 suffrages sur 11 100 inscrits et 7 671 exprimés. Il vivait alors en Guyane où il dépouillait les archives de l’ancienne colonie.
En 1958, Damas fut employé comme conseiller technique à la société de Radiodiffusion d’Outre-mer, chargé des relations culturelles. Il fut limogé en 1962.
Dans les années suivantes, il voyagea et donna des conférences en Afrique, aux États-Unis, en Amérique Latine et dans les Antilles. Il fut aussi l’un des rédacteurs de Présence africaine, et délégué auprès de l’Unesco pour la Société africaine de culture. Damas suivit de près le problème racial en Amérique : les lois « Jim Crow », les lynchages et les émeutes, la lutte pour les droits civiques de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People).
Il se maria en 1949 avec la Martiniquaise Isabelle Victoire Vécilia Achille, son ancienne professeur d’anglais. En 1964, il se rendit au Brésil où il rencontra sa deuxième femme, Marietta Campos, qu’il épousa en 1967.
En 1970, Damas vint à Washington DC et y demeura jusqu’à son décès en janvier 1978. Il enseigna de 1970 à 1978 à Georgetown Université puis à Howard University, université noire américaine (Washington DC), les approches comparées dans le domaine des littératures afro-caribéenne et africaine-américaine.
En 1977, il guérit d’un sarcome cancéreux sous la langue, mais à Dakar, il dut être hospitalisé quelques mois après l’opération à cause d’une rupture d’anévrisme. À la fin de cette même année, il eut une pneumonie et on diagnostiqua un cancer à la gorge. Il mourut le 22 janvier 1978 à Washington. Le retour des cendres en Guyane eut lieux en septembre après une étape d’hommage en Martinique grâce notamment aux initiatives du député-maire Aimé Césaire. L’accueil fut grandiose à Cayenne dans le cadre d’une « semaine culturelle Léon Damas » (du 13 au 19 septembre) organisée par l’Association des Amis de Léon Damas présidée par le professeur Bertène Juminer, écrivain guyanais. En 1994, le lycée polyvalent de Rémire Montjoly devint le lycée Léon Gontran Damas.
Pour Daniel Maximin « Damas [est] un des plus méconnus, un des plus grands poètes de ce siècle dans notre Tiers-monde et dans notre poésie caribéenne, le compagnon de Césaire, de Senghor. Il est pour moi le poète de la sincérité absolue, de la mise à nu, avec lequel j’essaie de dialoguer. Le seul qui ait osé parler d’amour au milieu de la décolonisation... » (p. 214-215)

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article21335, notice DAMAS Léon, Gontran par Gilles Morin, Claude Pennetier, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 3 mai 2016.

Par Gilles Morin, Claude Pennetier

ŒUVRE : Damas est le fondateur, aux éditions Fasquelle, d’une collection « Écrits français d’outre-mer ». — Pigments, 1937, poésie illustrée d’un bois gravé de Frans Masereel (réédité par Présence africaine en 1972). — Poèmes nègres sur des airs africains, 1937. — Retour de Guyane, Corti, 1938. — Veillées noires, Stock, 1943. — Poètes d’expression française, Seuil, 1947. — La Guyane martyr de l’oubli, 1949. — Graffiti, Seghers, 1952. — Black-Label, Gallimard, 1956. — Névralgies, Présence Africaine, 1966.

SOURCES : Arch. Nat., F/1cII/128. F/1cII/113/F. F/1cII/222. F/1cII/301. — DPF, 1940-1958, op. cit. — Christiane Chaulet-Achour, « Sous le signe du colibri. Traces et transferts autobiographiques dans la trilogie de Daniel Maximin », in Albert Memmi, Assia Djebar, Daniel Maximin. Hornung et Ruhe (dir.), Postcolonialisme et Autobiographie, NY/Amsterdam, Rodopi, 1998. — Travaux de Kathleen Gyssels. — Hommage posthume à Léon-Gontran Damas (1912-1978), Présence Africaine, 1979. — Actes du colloque Léon Gontran Damas, Paris, 8-10 décembre 1988, sous l’égide de Présence Africaine et de l’Agence de coopération culturelle et technique. — Daniel Racine, Léon-Gontran Damas, l’homme et l’œuvre, préface de L.S. Senghor, Présence Africaine, 1983.

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