BALDUCCI Albert

Par Michel Dreyfus

Né le 26 septembre 1918 à Sogliano del Rubicone, province de Forlie, en Romagne (Italie), mort le 12 octobre 2004 ; ouvrier mineur ; syndicaliste CGT de Meurthe-et-Moselle, membre du secrétariat de la Fédération CGT des mineurs, secrétaire départemental de l’UD-CGT de Meurthe-et-Moselle (1965-1968).

Photographie prise par Paul Berger en 2002 à la maison de retraite de Charleville-sous-Bois. Albert Balducci, coiffé de son éternelle casquette prolétarienne, avait 84 ans.
Photographie prise par Paul Berger en 2002 à la maison de retraite de Charleville-sous-Bois. Albert Balducci, coiffé de son éternelle casquette prolétarienne, avait 84 ans.

Figure emblématique du mineur lorrain d’origine italienne, forte personnalité du monde ouvrier de Meurthe-et-Moselle, Albert Balducci est un personnage charismatique à la fois adulé et discuté.

Albert Balducci naquit au hameau de Barboto, dans la commune de Sogliano del Rubicone. Il était le fils d’un ouvrier romagnol illettré, sans doute proche du mouvement anarchiste mais sans appartenance politique directe, arrivé en France en 1925 pour échapper à la répression du régime de Mussolini et qui devint manœuvre dans les mines de fer. Envoyé à l’école primaire, Albert Balducci, qui était l’aîné d’une famille de six enfants, ne parlait alors ni le français ni l’italien, ses parents s’exprimant en patois comme beaucoup de Transalpins de l’époque. Ayant eu la chance d’avoir un instituteur également d’origine italienne et romagnole, Albert Balducci obtint son certificat d’études en 1931. Cet autodidacte se forgea une grande culture (Balzac, Hugo, etc.) qui dépassait de loin la seule lecture de l’Humanité. Il devait faire, sans succès, deux demandes de naturalisation en 1936 et 1938 car il voulait participer au régiment avec ses amis de la classe 18 ; il obtint sa naturalisation en février 1947.

Après avoir travaillé comme garçon de course, manœuvre du bâtiment sur la ligne Maginot (la police menaça alors d’expulser toute la famille), Albert Balducci devint ouvrier sidérurgiste dans le bassin de Longwy-Villerupt, Il entra en 1935 aux Jeunesses communistes et y exerça des responsabilités, organisa des clubs de lecture, des sorties collectives ainsi que la diffusion de la presse dans les villes et à la campagne. Les Jeunesse communistes de ce département étaient composées majoritairement d’immigrés. Albert Balducci rejoignit l’année suivante les rangs du Parti communiste dont il fut très vite secrétaire de la section locale d’Hussigny (aujourd’hui Hussigny-Godbrange). Après une première expérience de licenciement en 1935 pour avoir envisagé de créer une section syndicale il adhéra à la CGT à Villerupt en 1936 et fut actif durant les luttes ouvrières du Front populaire. Tout en travaillant dans la sidérurgie, il suivait les assemblées de mineurs.

En 1939, il se présenta au bureau de recrutement à Thionville, mais il se vit rejeter en raison de son appartenance au Parti communiste. Entré dans la clandestinité à partir de 1941, il se joignit à la Résistance. En juillet 1941, il fut arrêté pendant quinze jours à Briey. Il vécut ensuite dans la clandestinité, en liaison avec la Résistance jusqu’à la fin de la guerre. Par la suite, il ne demanda pas sa carte de Résistant. Selon Albert Balducci, bon nombre d’immigrés, anciens résistants avaient fait de même car certains auraient même été menacés ou inquiétés.

Démobilisé en septembre 1945, Albert Balducci refusa de retourner dans les usines sidérurgiques et alla comme son père à la mine. Entré au conseil syndical, il suivit alors un stage de quinze jours à la Fédération nationale des mineurs. Le 1er septembre 1947, il fut embauché à Trieux où sa femme Micheline - ils s’étaient mariés à la fin des années 1930 - le rejoignit six mois plus tard.

Initialement, Albert Balducci ne fut donc pas un mineur. Il choisit de faire du syndicalisme car il se sentait ainsi plus près de la base ; selon ses propres termes, il « fit de la politique par le (biais) du syndicalisme ». Rétrospectivement, il estimait que sa grande force avait été de comprendre que « la corporation minière du fer, très minoritaire dans la sidérurgie... était à sa portée, et que tenant les mineurs, il tenait une part décisive de la vie politique du Pays Haut et bien au delà même de la sidérurgie ». Et de fait, il lui fallut moins de cinq ans pour prendre en main la corporation des mineurs de fer. La syndicalisation des mineurs de fer fut considérable, supérieure à 85 % ; parmi eux 90 % votèrent pour la CGT lors des élections de délégués. Les talents d’orateur, la capacité de s’adresser aux mineurs d’Albert Balducci, son charisme et son engagement physique y furent aussi pour beaucoup. Mais sa forte personnalité lui valut aussi de solides inimitiés, voire même des haines profondes.

Après avoir participé aux grèves de 1947-1948, Albert Balducci, put absorber « en douceur » les syndicats FO qui disparurent à peu près complètement de chez les mineurs de fer mais qui restèrent forts aux Houillères du bassin de Lorraine (HBL). En 1949, il devint permanent, contre son gré selon son témoignage, du Syndicat régional des mineurs CGT de Fer et Sel de Lorraine. Il accéda au secrétariat du syndicat des mineurs de fer de Meurthe-et-Moselle en 1953. Albert Balducci, qui devait être le seul dirigeant communiste du bassin, fut envoyé par le Parti communiste contrôler les militants locaux et remettre de l’ordre dans le puissant syndicat CGT des mineurs ; il remplaça son principal responsable, en délicatesse avec la Fédération du PCF et accéda au secrétariat du syndicat des mineurs de fer de Meurthe-et-Moselle en 1953. Il devint ainsi un des principaux dirigeants de la corporation minière. Appelé à la direction de La Tribune des mineurs à Paris où il ne se plut guère, il revint dans le bassin minier dès 1954 mener les grandes grèves pour la défense des gisements ferrifères et pour l’emploi. En 1959, il fut élu au secrétariat de cette Fédération puis réélu à cette instance en 1962. Après les grèves de Trieux et la marche des mineurs sur Paris (mi-mars 1963), il imposa au préfet de Région une « Table ronde » sur les mines de fer, d’avril à juillet 1963 puis il créa la même année un Comité de défense du Bassin ferrifère avec l’appui de la plupart des organisations syndicales ; ce comité fut très actif durant plusieurs années. Puis, Albert Balducci devint, en septembre 1964, secrétaire général de la Fédération CGT des mineurs ; il devait l’être jusqu’en 1966. Jusqu’en 1980, il s’entêta dans l’idée qu’il était possible de « sauver » la minette de Lorraine.

Il participa à de nombreuses délégations syndicales dans de multiples pays. Par ailleurs, il fut le secrétaire de l’Union départementale CGT de Meurthe-et-Moselle de 1965 à 1968 puis de 1971 à 1978, secrétaire de la Région Lorraine fonctions dans lesquelles, selon sa formule, il « essuya les plâtres de la mise en place de ce comité régional CGT ». Il demanda à être libéré de ses fonctions et « se retira dans le Bassin pour assurer les fonctions de président de la TR de directeur du sous-sol lorrain ». En 1967, il avait été pressenti pour présenter sa candidature à la commission exécutive de la CGT, mais il avait refusé cette proposition, en invoquant notamment son âge.

Albert Balducci milita également au Parti communiste. Toutefois, alors que les mineurs constituaient l’un des soutiens électoraux particulièrement fort au PCF, les communistes mineurs n’accédaient alors pas à des postes de responsabilités au sein du Parti. Il fallut attendre les années 1950 et l’entrée d’Albert Balducci au bureau fédéral, pour que les mineurs soient représentés au sein de la direction fédérale. Aucun mineur ne fut cependant élu au secrétariat fédéral et Albert Balducci fut le seul représentant du bassin au sein de la direction. L’appareil communiste favorisait en effet les sidérurgistes. Le symbole de cette priorité de l’usine sur la mine fut l’investissement dont bénéficia la section d’entreprise d’Usinor, ancienne Lorraine-Escaut. La réorganisation locale du PCF dans les années 1960, qui vit la création de la Fédération nord de Meurthe-et-Moselle du PCF, se fit en effet autour de la section de l’entreprise sidérurgique, sur laquelle le Parti axa tous ses efforts. Cette marginalité des mineurs au sein du PC de Meurthe-et-Moselle se retrouva lors des élections. Ainsi, lors des législatives de 1951 et 1956, si le candidat mineur de la liste communiste résidait dans le bassin, il n’était pas membre du PCF mais appartenait au Parti socialiste unitaire, une organisation alliée à ce dernier.

Albert Balducci avait suivi l’école centrale du parti, du 1er novembre 1948 au 6 mars 1949. Au sein de la Fédération communiste du département, il occupa à certains moments une position marginale : il s’opposa sur certains points - culte de la personnalité, affaire Kriegel-Valrimont* - à la direction départementale puis nationale du PCF. De 1962 à 1968, il fut semi-permanent du Parti communiste ; il appartint au comité fédéral de Meurthe-et-Moselle jusqu’en 1973.

En 1977, Albert Balducci refusa de conduire la liste du PC pour les élections municipales car, il ne voulait pas qu’il puisse y avoir une confusion entre ses responsabilités politiques et syndicales. Le 6 avril 1988, il envoya une lettre à Georges Marchais* dans laquelle il lui exprimait ses désaccords, notamment sur l’attitude à adopter à l’égard du Parti socialiste ; le 25 août 1991, Albert Balducci déplora dans une lettre à Pierre Zarka, secrétaire du comité central, les nombreux retards pris par le PC pour mener à bien sa rénovation.

Micheline, avec qui il s’était marié à la fin des années 1930, mourut en 1996. Le 5 novembre 1998 fut organisée à Tucquegnieux une journée « pour les 80 printemps » d’Albert Balducci. Albert Balducci mourut à quatre-vingt-six ans tout juste. Ses obsèques eurent lieu à Piennes et il fut inhumé à Hussigny-Godbrange.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article15533, notice BALDUCCI Albert par Michel Dreyfus, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 25 décembre 2017.

Par Michel Dreyfus

Photographie prise par Paul Berger en 2002 à la maison de retraite de Charleville-sous-Bois. Albert Balducci, coiffé de son éternelle casquette prolétarienne, avait 84 ans.
Photographie prise par Paul Berger en 2002 à la maison de retraite de Charleville-sous-Bois. Albert Balducci, coiffé de son éternelle casquette prolétarienne, avait 84 ans.

SOURCES : Entretien de Pierre Milza avec Albert Balducci, le 6 mars 1992, cité in Voyage en Ritalie, Paris, Plon, 1993, notamment pp. 329-330 et 353. — Albert Balducci, « 25 ans au service de la mine » 25e anniversaire de la Fédération régionale des mineurs de fer et de sel de Lorraine CGT, Nancy, 1976, p. 13-22. — Arch. du comité national du PCF, comités fédéraux. — Julian Mischi, « Les mineurs du Pays-Haut Lorrain », Marges et replis, op. cit. — Fédération régionale CGT des mines de Fer et Sel de Lorraine, Hommage aux anciens. Les sillons de la mémoire. 5 novembre 1998 : les 80 ans d’Albert Balducci, 1999. — Notes d’Albert Balducci communiquées par Paul Berger. — Michel Dreyfus, « Alberto Balducci, symbole d’une petite Italie syndicale dans la Lorraine du fer », in Petites Italies dans l’Europe du Nord-Ouest, études réunies par Judith Rainhorn, Valenciennes, Presses universitaires de Valenciennes, 2005, p. 175-192. — Notes d’Éric Belouet.

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