FLORION Emile [Dictionnaire des anarchistes]

Par Laurent Gallet, Dominique Petit

Né le 29 octobre 1858 à Bétheniville (Marne) ; tisseur à Reims ; propagandiste par le fait ; bagnard en Nouvelle Calédonie.

C’est à partir de 1879, à la suite d’une grève, que Florion commença à fréquenter les cabarets où se réunissaient les animateurs du mouvement et qu’il se mit à lire des journaux socialistes de toutes tendances qui circulaient à Reims, à cette époque où le mouvement ouvrier comprenait anarchistes et socialistes.

Florion, célibataire, logeait dans un garni tenu par Hiroux où descendit Louise Michel* quand elle vint faire des conférences à Reims. Florion fut ensuite licencié plusieurs fois, devenant « intraitable » et « irrité ».

Il se résolut à faire un coup d’éclat en tuant l’ancien président de la chambre des députés, M. Gambetta. Cette idée lui était venue après qu’il fut renvoyé d’un atelier parce qu’il avait pris une demi journée de repos, sans avoir eu l’autorisation de son contremaître. « En m’empêchant de travailler à cause de ma courte absence, mes patrons m’ont retiré mon pain. Eh bien ! moi, j’ai voulu retirer la vie à un bourgeois. C’est la revanche. Voilà ! » Il confia à un camarade d’atelier que « bientôt, on entendrait parler de moi, je vais faire un coup et si je ne réussis pas, d’autres réussiront pour moi ».

Il quitta Reims le 13 octobre 1881, il avait acheté auparavant un revolver et 20 balles. Durant son voyage à pied, il s’exerça en tirant sur des arbres. Comme il n’avait presque plus d’argent, il demanda une fois l’hospitalité dans une caserne de gendarmerie.

Arrivé à Paris dans la soirée du 17, il logea à l’asile de la rue Tocqueville, puis rôda autour du Palais-Bourbon, cherchant Gambetta pour le tuer. Il erra plusieurs jours autour de la maison de Gambetta à Ville-d’Avray mais ne put le trouver. Craignant d’être repéré par la police, c’est alors qu’il se décida à tuer un bourgeois pris au hasard mais qu’il choisirait décoré, car « on ne donne la croix qu’à ceux qui se sont engraissés de la sueur du peuple ».

Le 20 octobre 1881, il chercha sa victime sur les Champs-Elysées puis l’avenue de Neuilly où il aperçut le docteur Meymar, médecin des facultés de Munich et de Berlin, portant une rosette en boutonnière. Il tira deux coups de feu sur lui en disant : « Tyran, la justice du peuple te frappe ! ». Croyant l’avoir tué, il se tira une balle dans la bouche, mais la balle heurta la mâchoire. Il tomba baignant dans son sang mais la blessure n’était pas grave. Le docteur ne fut pas atteint et se mit à fuir à toutes jambes.

Dans la poche de Florion, la police trouva un factum dans lequel il manifestait son désappointement de ne pouvoir trouver Gambetta, « parce que les exploiteurs ne sortent qu’en voiture ». Lors de ses interrogatoires, il expliqua qu’il voulait tuer Grévy ou Ferry s’il ne trouvait pas Gambetta.

Incarcéré à la prison de la Santé, il manifesta à plusieurs reprises la volonté de se donner la mort, si bien qu’il fut placé en cellule avec deux autres détenus.

L’instruction de son affaire se prolongea et la presse ne parlait plus de l’affaire, si bien que le Droit social en vint à s’interroger, se demandant si Florion n’aurait pas été « supprimé par simple mesure administrative ». Finalement son procès devant la Cour d’assises de la Seine, s’ouvrit le 28 février 1882. Le Droit social estima que « l’accusé a montré pendant tout l’audience une indomptable énergie ».
Il s’écria devant ses juges : « Les machines ont tué le travail manuel ; les patrons exploitent tous les ouvriers en masse. Le chef d’industrie recueille de l’or, et il donne au travailleur un méchant morceau de pain sec. C’est révoltant, mais c’est notre lot, à nous autres prolétaires. »

Après le réquisitoire et la plaidoirie de son avocat, le président lui demanda s’il avait quelque chose à ajouter. « Emile Florion a eu alors un moment de faiblesse – le premier depuis quatre mois – et la tête basse, il a marmotté qu’il ne recommencerait plus et qu’il s’expatrierait si on lui rendait la liberté. », commenta le Droit social.

Le tribunal lui accorda les circonstances atténuantes mais le condamna à 20 ans de travaux forcés. A l’énoncé du jugement, Florion, selon le Droit social, « a relevé la tête, il a regardé fixement les jurés, et le bras tendu vers la Cour, tremblante et effarée, il s’est écrié d’une voix éclatante : Vous êtes des exploiteurs ou des vendus. Vive la Révolution sociale ! »

Il purgea sa peine à la Nouvelle Calédonie.

Aux élections municipales de 1882 à Reims, Florion eut 272 voix sur 1.100 exprimées.
Au bagne, il subit 30 nuits de prison (visiblement sa seule punition) pour insubordination en décembre 1886. Il devint concessionnaire en 1891. Le 24 août 1900, il fut libéré du fait d’une remise du restant de sa peine. Il demanda une remise de l’obligation de résidence à perpétuité qu’il obtint le 4 juin 1908. Il déclara toutefois vouloir se retirer dans la colonie.

Il ne quitta la Nouvelle-Calédonie que le 10 avril 1915 à bord du France à destination de Glasgow.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article156388, notice FLORION Emile [Dictionnaire des anarchistes] par Laurent Gallet, Dominique Petit, version mise en ligne le 6 mars 2014, dernière modification le 7 février 2020.

Par Laurent Gallet, Dominique Petit

SOURCES : Albert Bataille, Causes criminelles et mondaines, 1882 – Le Droit social, 12 février 1882, 5 mars 1882, 30 avril 1882 – Le Temps, 22 octobre 1881, 23 octobre 1881, 27 octobre 1881, 27 décembre 1881, 1er mars 1882 – Le Droit populaire, 4 mars 1882 - ANOM COL H 605, n° matricule 13653 / 11416 / 5287.

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