CAPUT Louis, Odile, Marcel.

Par Jacques Dalloz

Né le 25 décembre 1895 à Paris (XVIIIe arr.), mort le 7 décembre 1954 à Paris (XIVe) ; enseignant ; secrétaire de la fédération SFIO d’Indochine du Nord ; franc-maçon ; figure de l’anticolonialisme en Indochine.

Né dans une famille de boulangers parisiens, Louis Caput suivit les cours de l’École normale d’instituteurs d’Auteuil. Il y fit la connaissance de Marceau Pivert. Les deux hommes, qui étaient du même âge, allaient se lier d’une durable amitié. Mobilisé en 1914, Louis Caput subit une longue captivité en Allemagne.

Il adhéra à la SFIO en 1919 dans l’effervescence de l’après-guerre : il fit partie de la section du XIVe arrondissement. C’est en partie à l’instigation de Caput que Pivert adhéra à la SFIO en 1924. Par une sorte de chassé-croisé, Pivert, qui avait été initié en 1919 par la loge parisienne l’Étoile polaire, fit entrer son ami dans cet atelier des Batignoles la même année 1924.

Le 6 novembre 1920 à Paris (XIVe arr.), Louis Caput avait épousé Françoise Le Mauff. Deux fils devaient naître de ce mariage, Louis et Roger. Caput fut instituteur à Paris jusqu’en 1928. Il exerça ensuite en Indochine dans différents postes d’enseignement ou d’inspection. Il s’affilia à la loge maçonnique hanoïenne la Fraternité tonkinoise (GO). En 1933, il représenta cet atelier au Convent du Grand Orient ainsi qu’au congrès des loges coloniales.

Au Tonkin, Louis Caput milita aussi à la SFIO. Il prit la tête de la section de Hanoï dont les réunions mensuelles regroupaient entre trente et soixante-dix militants en 1937-1938. La section accueillait à peu près autant de Français que de Vietnamiens. Parmi ceux-ci, plusieurs allaient jouer un rôle majeur dans la vie de leur pays, mais dans des camps différents. Tran Van Lai et Tham Hoang Tin seraient maires de Hanoï (le premier pendant quelques semaines en 1945 sous tutelle japonaise, le second à la fin de la guerre d’Indochine). Hoang Minh Giam, Vuong Dinh Hoe et Phan Anh seraient ministres de Hô Chi Minh. Le docteur Pham Huu Chuong, quant à lui, allait appartenir au gouvernement sud-vietnamien de Ngo Dinh Diem. Les Indochinois de la section faisaient partie peu ou prou des élites francophones. En 1939, Caput envisagea, pour élargir le recrutement, d’accepter dans certaines circonstances l’usage de la langue vietnamienne. Il était préoccupé par la force des thèses trotskystes chez les étudiants hanoïens et essaya de contrecarrer cette influence en s’appuyant sur les jeunes intellectuels de la SFIO, Phan Anh, puis Vu Dinh Hoe.

Le 25 mai 1937, la section débattit de ses rapports avec le groupe le Travail qui représentait alors à Hanoï une sorte de marxisme-léninisme légal. Louis Caput prit position. Il dit se méfier de l’entrisme des membres du groupe. Mais il refusa la condamnation de révolutionnaires qui avaient un incontestable appui dans les masses. Il accepta que quelques-uns fussent admis dans la section et défendit l’idée que la SFIO apportât son aide à ceux qui étaient victimes de la répression. Une première fédération socialiste ayant été dissoute en 1931, Caput s’employa à en reconstituer une nouvelle. Le congrès constitutif de la fédération se tint en juillet 1938. Elle regroupa, autour de la section-mère de Hanoï, les sections de Haïphong, de Thanh Hoa, de Nam Dinh et de Tourane. S’il était le leader incontesté de la fédération, chaque autre poste du bureau était dédoublé (comme c’était déjà le cas au sein de la section) de façon que fût assurée l’égalité entre Français et Vietnamiens.

Quand s’ouvrit le congrès socialiste de 1939, la fédération de l’Indochine du Nord était censée regrouper 300 adhérents. Caput donnait régulièrement des articles au périodique la Tribune républicaine créé et dirigé par le socialiste (et maçon) Jean Lan. En 1938, il lança un nouveau journal, Demain, plus marqué à gauche et animé par une équipe franco-vietnamienne. Cette année 1938 apparaît particulièrement faste dans l’action militante de Caput. Il organisa une série d’actions souvent en liaison avec la Ligue des droits de l’Homme. Il figura naturellement sur la liste présentée par la SFIO pour les élections municipales de Hanoï. Mais 1938 fut aussi pour lui l’année de la désillusion. Accueilli avec joie, le Front populaire l’avait déçu. Le cas de Brévié, le gouverneur général nommé par le gouvernement Blum, est typique. Le nouveau proconsul avait bénéficié d’un préjugé favorable. Reçu le 24 mai 1937, Caput fut très favorablement impressionné. Le lendemain, devant les membres de la section, il demanda que, sans se transformer en agence gouvernementale, la SFIO locale soutînt activement le représentant du Front populaire placé à la tête de l’Indochine. Caput devait se défendre contre certains socialistes saïgonnais qui accusaient la section hanoïenne de complaisance à l’égard du pouvoir. Un an plus tard, rien n’allait plus : « De tous les gouverneurs généraux que l’Indochine a subis, il (Brévié) est bien le plus terne, le plus médiocre, le plus incapable. »

Louis Caput en voulait d’autant plus à Brévié que celui-ci avait failli le renvoyer en métropole pour avoir porté atteinte à l’autorité dans un article de la Tribune républicaine. Caput critiquait la SFIO pour avoir permis la nomination et le maintien d’un tel proconsul, pour n’avoir pas mieux épuré l’administration de l’Indochine, pour avoir si peu tenu compte des avis des militants sur place et pour n’avoir pas imposé une politique coloniale progressiste.

À la veille de la guerre de 1939, Louis Caput apparaissait comme la figure marquante du socialisme français au Tonkin. Enseignant très attaché aux valeurs de l’école de la République, il avait à cœur de défendre cet apport de la France. En même temps il vitupérait le colonialisme, son mépris de l’autochtone. Franc-maçon actif (il était 18e), socialiste pivertiste, Caput ne fut pas en odeur de sainteté sous le régime pétainiste de l’amiral Decoux qui le mit en quarantaine. Caput, qui dès 1937 s’en était pris à l’impérialisme japonais, participa à des activités de résistance. Dès 1944 - alors que l’évolution de la situation amenait le gouvernement général à le traiter avec plus de faveur - Caput milita au sein du groupement français d’entente socialiste et communiste contre le Japon. En mars 1945, celui-ci liquida la présence française. À la fin du mois d’août 1945, profitant de la défaite nippone, la révolution viet-minh s’empara du pouvoir. Connu comme favorable à l’émancipation du Vietnam, Caput ne fut pas inquiété.

À partir du début de l’automne 1945, les Français tentèrent de se réinstaller en Indochine. Ils réoccupèrent militairement le sud à la fin de l’année. Mais pour reprendre pied au nord, il apparaissait nécessaire de négocier avec le gouvernement révolutionnaire de Hanoï. Caput connaissait une série de dirigeants viet-minh. Il servit de discret intermédiaire entre ceux-ci et les autorités françaises. Il rencontra à plusieurs reprises le haut-commissaire d’Argenlieu et ses représentants à Hanoï, le commissaire de la République Jean Sainteny et le délégué militaire, le général Salan. Du côté vietnamien, il entretint des relations privilégiées avec Hô Chi Minh, Giap et surtout avec le socialiste Hoang Minh Giam (que les observateurs français les plus avertis qualifiaient alors d’éminence grise de Hô Chi Minh). Le 6 mars 1946, Hô Chi Minh et Sainteny signèrent les fameux accords qui permettaient d’espérer une solution pacifique au contentieux franco-vietnamien. À la demande de Hô Chi Minh, Caput fut présent à la cérémonie. Il devait affirmer que, dans la coulisse, les deux auteurs de cet arrangement avaient été Giap et lui-même. Le 16 avril, Caput partit pour la métropole afin de suivre les progrès d’une négociation qui devait se poursuivre en région parisienne. Malgré ses demandes, Caput ne fut pas admis à participer aux pourparlers franco-vietnamiens de Fontainebleau. Mais il suivit attentivement les travaux de la conférence. Il tenta de s’appuyer sur le Grand Orient et sur son parti pour qu’elle réussît. Caput venait de retrouver Pivert, rentré en France après son long exil mexicain et réintégré dans la SFIO. Pivert soutint les positions de Caput. La conférence de Fontainebleau n’ayant pas abouti, Caput repartit en Indochine chargé par le parti d’une mission d’information. Le 26 octobre, il arrivait à Saïgon. Il y commença une enquête qu’il prolongea à Hanoï. Il envoya de nombreux rapports à Paris. Le 10 décembre, il écrit à Pivert : « Ai réussi, je crois, à éviter une fois de plus la grosse bagarre, l’irréparable, mais pour combien de temps ? » Cependant, la catastrophe redoutée se produisit. Le 19 décembre 1946, la guerre jusqu’alors larvée se déchaînait.

Le 15 janvier 1947, Caput et Pivert signèrent un texte indiquant que l’attaque viet-minh du 19 décembre 1946 « n’est certainement pas venue d’une décision du gouvernement Hô Chi Minh » et déplorant qu’« une fois de plus un gouvernement socialiste endosse l’héritage colonialiste et militariste ». Le texte insistait sur le fait que les actions racistes (antieuropéennes) ne venaient pas du Viet Minh, mais des nationalistes de droite (pro-chinois). Caput exprima désormais ses rancœurs dans ses lettres à Pivert. Déçu par la SFIO, amer de n’avoir pas été écouté, il était particulièrement sévère pour Marius Moutet*, le ministre socialiste de la France d’outre-mer. Cantonné dans les petites villes du Sud-Annam (Dalat ou Nhatrang), Caput se sentait en exil. Il était d’avis qu’on le tenait volontairement éloigné des centres de décision, Hanoï et Saïgon. Du fait de sa situation géographique, il avait pris ses distances avec la fédération socialiste d’Indochine du Nord comme avec la loge la Fraternité tonkinoise (deux structures qu’il s’était employé à ranimer au début de 1946). Il appartenait désormais aux organisations saïgonnaises (fédération du sud-Vietnam et loge le Réveil de l’Orient). Mais son éloignement ne lui permettait pas d’y jouer le rôle qu’il souhaitait. À l’automne 1947, après une longue disponibilité, Caput reprit sa carrière dans l’enseignement indochinois. Il se consacra à cette tâche avec ardeur. Il dit souvent sa conviction que la France devait abandonner toute domination sur la péninsule et se contenter de la marquer de son empreinte culturelle. En 1948, Caput espéra par deux fois être l’agent de contacts entre les autorités révolutionnaires et l’administration française. La première fois, l’initiative vint du haut-commissaire Bollaert. Caput accepta de rencontrer des dirigeants du Viet Minh à Hong Kong. Il avait posé comme condition de n’avoir aucune proposition précise à formuler : il ne voulait pas diminuer son crédit en se présentant comme un simple porte-parole du haut-commissariat, il entendait seulement préparer le terrain. Au début du mois d’avril, Caput attendit dans la colonie britannique des responsables vietnamiens qui ne vinrent pas. Le 25 mai 1948, Hô Chi Minh lui envoya un message, lui proposant une rencontre au Tonkin. En août, Caput obtint l’aval du comité directeur de la SFIO. Cette fois encore, l’entrevue ne put avoir lieu. Caput attribua ce double échec non au Viet Minh, mais aux manœuvres d’Émile Bollaert qui s’employait alors à faire aboutir la « solution Bao Daï ». Imaginée dès la fin 1946, la restauration de l’ex-empereur avait été immédiatement dénoncée par Caput. Après de laborieuses tractations, Bao Daï revint au Vietnam, au milieu de l’année 1949, prendre en mains un État pro-français et hostile au régime de Hô Chi Minh. Plus que jamais, Caput dénonça cette politique qu’il qualifia de « grotesque » dans un rapport au parti de mai 1949. Il était d’autant plus écœuré qu’après la fédération du Nord-Vietnam, celle du Sud s’y ralliait (ce qui entraîna le départ des militants vietnamiens).

Si déçu qu’il fût, Caput ne songeait pas à quitter un pays auquel il était attaché. Il fit même des démarches pour que son mandat indochinois fût prorogé. En avril 1953, il devait cependant rentrer en France. Il laissait une SFIO locale ralliée à ses vues. À l’automne 1952, Caput avait repris en main la section saïgonnaise avec l’aide d’Henri Bonnoure* qui venait d’arriver de métropole. Caput parti, Bonnoure dirigea la fédération en liaison et en accord avec lui. Les deux hommes patronnèrent la création d’un parti socialiste vietnamien (sous la direction du docteur Pham Van Ngoi). Depuis la fin de 1952, la SFIO, maintenant dans l’opposition, prônait la fin de la guerre par la négociation directe avec Hô Chi Minh. Caput ne pouvait que se féliciter de cette évolution. Il s’activa au sein du parti et à côté du parti pour que cette solution triomphât. Il intervint au congrès de 1953 et dans les conseils nationaux, écrivit régulièrement dans le mensuel pivertiste Correspondance socialiste internationale, expliqua la situation au Grand Orient, publia en décembre 1953 un opuscule résumant son point de vue. Le 21 juillet 1954, les accords de Genève mettaient un terme à la guerre d’Indochine. Caput désapprouvait la partition du Vietnam, même donnée comme temporaire.

Quelques jours avant sa mort, la Revue socialiste avait publié un article s’inquiétant de l’application des accords de Genève. Il y notait la répugnance de Paris à traiter avec le gouvernement Hô Chi Minh. Il y dénonçait deux dérives possibles de la politique française à l’égard de l’Indochine : le total désintérêt ou alors une action pro-américaine et revancharde d’appui au régime sudiste de Ngo Dinh Diem. Au convent du Grand Orient de 1955 fut cité ce commentaire : « Le frère Caput est mort de chagrin devant l’écroulement des rêves de sa jeunesse ; au lieu de l’Indochine évoluant démocratiquement qu’il aurait souhaité, voici la France des droits de l’homme chassée par deux dictatures militaires, l’une appuyée par le marxisme autoritaire du Nord, l’autre suscitée par l’or américain du Sud. »

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article18641, notice CAPUT Louis, Odile, Marcel. par Jacques Dalloz, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 12 novembre 2021.

Par Jacques Dalloz

ŒUVRE : Pour le rétablissement de la paix en Indochine, Arras, Librairie-papeterie des municipalités, 1953.

SOURCES : Arch. OURS, arch. Caput ; arch. Lancelle ; dossier Indochine ; compte rendu du congrès national de 1953. — AGODF 191, 191 bis, 1095, 1096. 2014 CHEVS SV 34, 64, — GODF, comptes rendus des travaux (1933, 1953, 1954, 1955). — Gouvernement général de l’Indochine, Bulletin de l’Instruction publique. — La Tribune républicaine. — Demain. — Correspondance socialiste internationale. — Jacques Kergoat, Marceau Pivert, socialiste de gauche, collection « La Part des hommes », Éd. de l’Atelier, 1994. — Caroline Deschamps, Être socialiste en Indochine, 1905-1952, mémoire de maîtrise, Paris VII, 1996. — Jacques Dalloz, La SFIO d’Indochine, 1945-1954, Approches-Asie, 1997. — Jacques Dalloz, La Guerre d’Indochine, 1945-1954, Points-Seuil, 3e éd., 1998. — Pierre Sergent, Un étrange Monsieur Frey, Paris, Fayard, 1982, 348 p.

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