MOURER Jean-Pierre [MURER Hans, Peter après 1940]

Par Michel Dreyfus, Léon Strauss

Né le 19 août 1897 à Wittring (Lorraine annexée), fusillé le 10 juin 1947 à Rixheim (Haut-Rhin) ; employé de bureau aux chemins de fer d’Alsace et de Lorraine ; syndicaliste CGT, puis CGTU, membre du Parti communiste jusqu’à son exclusion le 25 juillet 1929 ; secrétaire administratif de l’Union des syndicats unitaires de cheminots d’Alsace et de Lorraine, un des dirigeants du Parti communiste-opposition d’Alsace-Lorraine ; député du Bas-Rhin (1928-1940) ; Kreisleiter nazi de 1941 à 1944.

Jean-Pierre Mourer
Jean-Pierre Mourer
Assemblée nationale, Notices et portraits, 1936.

Fils de Nicolas Christian Mourer, alors poseur de voies auxiliaire, plus tard chef de gare à Fénétrange (Moselle) et de Marie Catherine Schoeser, tous deux catholiques, Jean-Pierre Mourer fit des études secondaires aux Gymnases de Sarreguemines et de Sarrebourg, puis au Petit Séminaire de Montigny-les-Metz (1911-1914). Engagé volontaire ou mobilisé dans l’armée allemande en 1914, il combattit dans une section de mitrailleuses sur les fronts de l’Est et de l’Ouest. En 1918, il était lieutenant. Il avait renoncé à devenir prêtre, ce qui amena le Petit Séminaire à exiger le 18 juin 1919 le remboursement de la réduction de pension qui lui avait été accordée. Après plusieurs mois de chômage, il fut engagé le 1er juillet 1919 comme employé de bureau par l’Administration des chemins de fer d’Alsace et de Lorraine à Strasbourg.

Licencié après la grève d’avril 1920, il fut recruté comme secrétaire administratif par l’Union des syndicats de cheminots d’Alsace et de Lorraine, pour rédiger son journal, la Tribune des cheminots. En 1922, il devint en outre secrétaire de l’Union départementale des syndicats unitaires du Bas-Rhin. Membre du Parti communiste, il se rendit en février 1923 à Berlin pour rencontrer les représentants de l’Internationale communiste et du Parti communiste allemand. Il se rendit aussi à Paris le 17 mars 1923 pour représenter l’Alsace-Lorraine au meeting de protestation contre l’occupation de la Ruhr. Peu après, on découvrit qu’il avait détourné des fonds au préjudice de la CGTU. Le scandale n’eut pas de suite, parce que sa connaissance du français, alors que la grande majorité des militants ne parlaient que le dialecte et n’écrivaient que l’allemand, le rendait indispensable au syndicat et au parti.

Réintégré dans un service des chemins de fer à Metz au début de 1926, il obtint, avec Lorentz, une audience d’Anatole de Monzie lors de sa visite à Strasbourg le 4 février 1926, mais le ministre des Travaux publics n’accepta ni l’autonomie complète du réseau, ni le respect des « droits acquis », ni une augmentation des salaires. Mourer prépara dès lors, avec le comité d’action intersyndical, une grève générale du réseau et réussit à faire figurer dans le texte allemand de la déclaration publiée par cet organisme « la lutte pour les droits de la minorité nationale opprimée ». La grève n’eut finalement pas lieu, en raison de l’opposition de la Fédération des syndicats professionnels et de celle des Indépendants (CFTC), mais, le 5 juin 1926, Mourer fut l’un des signataires du Manifeste autonomiste, dit du Heimatbund, ce qui provoqua sa révocation définitive par le réseau d’Alsace et de Lorraine (20 juillet 1926).

Revenu à Strasbourg, il était devenu secrétaire de l’Union locale CGTU. Pourtant son activité se déplaça de plus en plus du domaine syndical vers le domaine politique ; il fut l’un des initiateurs de la nouvelle stratégie d’unité d’action des communistes alsaciens avec les autonomistes. En 1925, il fut candidat aux élections cantonales à Geispolsheim (Bas-Rhin). Le 29 avril 1928, avec l’appui de l’électorat catholique, il fut élu député de Strasbourg 2 au second tour des élections législatives de 1928 contre le socialiste Georges Weill. Il inspira l’alliance, dite des « communistes du Sacré-Coeur de Jésus » avec l’UPR, le parti catholique régionaliste de Michel Walter, qui amena son ami Charles Hueber à la mairie de Strasbourg (mai 1929). Accusé de collaboration de classe par Jacques Doriot, il refusa de faire son autocritique et fut exclu du Parti communiste français le 29 juillet 1929.
Il avait commencé dès le 9 juillet de publier un journal dissident, Die Neue Welt (Le Nouveau Monde) et joua un rôle décisif dans la fondation (27 octobre 1929) de la Kommunistische Partei-Opposition (Parti communiste-Opposition). Exclu du groupe parlementaire communiste, il s’inscrivit au groupe des Indépendants de gauche, où siégeait déjà le député de Saverne, ancien radical-socialiste, Camille Dahlet, et se conduisit à Paris comme un député du centre gauche. En février 1932, à la faveur d’une élection partielle, il devint conseiller général de Strasbourg-Ouest. Il fut réélu député en 1932 avec le soutien de l’abbé Haegy, leader de l’aile autonomisante de l’UPR. En 1934, à son instigation, le congrès du KP-O décida d’abandonner la stratégie antifasciste adoptée depuis la prise de pouvoir d’Hitler en Allemagne. Après la défaite électorale subie par la liste Hueber aux élections municipales de mai 1935, il organisa le congrès de son parti, qui abandonna la référence au communisme et devint le Parti ouvrier et paysan alsacien.

En 1936, il fut élu une troisième fois à la Chambre, il s’inscrivit au groupe indépendant d’action populaire. Désormais, il se situait à l’extrême droite et entra en relations avec les agents allemands, notamment Robert Ernst, leader des Alsaciens-Lorrains réfugiés en Allemagne depuis 1918, qui lui fit parvenir des fonds par diverses voies. Il fut battu aux élections cantonales d’octobre 1937 par le socialiste Hincker. Après les accords de Munich, son comportement devint celui d’un aventurier aux abois, à la fois pour des raisons politiques et des motifs privés, toujours à la recherche d’argent. En juin 1939, craignant l’arrestation, il se réfugia au Luxembourg, puis en Allemagne à Cologne. Il revint cependant à Paris en août pour la session extraordinaire de la Chambre.

Après l’évacuation de Strasbourg, il gagna Périgueux, où il fut arrêté pour atteinte à la sûreté extérieure de l’État le 28 octobre 1939. Incarcéré à Nancy, il aurait passé des aveux très détaillés. Évacué dans le Tarn, il fut rapatrié par le commando Dehmel et signa aux Trois-Épis (Haut-Rhin) un manifeste d’allégeance à Hitler (18 juillet 1940). Plutôt qu’à Strasbourg, son ancien fief, le Gauleiter Wagner préféra l’employer en Haute-Alsace. Dans le cadre de la campagne de propagande « Die grosse Wende im Elsass »(Le grand tournant en Alsace), il exerça ses talents d’orateur à Colmar et à Mulhouse. On chargea ensuite l’ancien syndicaliste d’introduire l’Arbeitsfront (Front allemand du Travail) dans les mêmes villes. Obersturmbannführer (lieutenant-colonel) des SA, il fut nommé à dater du 1er janvier 1941 kommissarischer Kreisleiter (chef du parti non titulaire dans l’arrondissement) de Mulhouse. Il fut en outre chargé de l’intérim de la Kreisleitung de Ribeauvillé du 11 mai au 30 septembre 1942. Responsable de l’activité politique, économique et culturelle de son arrondissement, il n’avait pas à prendre de décisions majeures qui relevaient du Gauleiter ou des chefs de la police. Mais, il fit de nombreux discours de propagande, il signa l’affiche invitant les Alsaciens à s’engager dans l’armée allemande, il participa à l’application de l’incorporation de force et il approuva publiquement l’exécution des jeunes réfractaires de Ballersdorf (17 février 1943).

En août 1944, cependant, il s’opposa avec quelque succès à l’arrestation de certains notables politiques, décidée par Himmler après l’attentat contre Hitler. À l’approche des Français, il fut chargé de commander les forces disponibles à Mulhouse, mais il se réfugia avec sa famille à la caserne Barbanègre encore tenue par les Allemands. Il réussit à prendre la fuite le 26 novembre 1944 et s’installa à Furtwangen (Bade). Il aurait été inculpé pour désertion par le Tribunal du Parti de Munich, mais il ne fut pas jugé. Il signa le 16 décembre le manifeste du « Front alsacien de la Liberté » qui appelait à lutter pour l’Alsace allemande et le Führer ; il parla aussi à la radio de Stuttgart, puis s’enfuit avec Ernst à Landeck (Tyrol). De là, ils réussirent à se réfugier à Munich (Bavière), le 5 mai 1945, chez un juif (ou demi-juif ?) Karl Bloch, que les deux hommes avaient réussi à faire libérer d’un camp de concentration en 1938. Ils se rendirent aux Américains à Munich le 3 août 1945, mais vraisemblablement sous de fausses identités.

Repéré en août 1945 dans un hôpital de Herrsching près de Munich par un Alsacien incorporé de force, Mourer aurait été capturé une première fois par les Français, et aurait réussi à s’évader de Baden-Baden. Arrêté à Wildbad (Bade) le 25 juillet 1946, il fut jugé par la Cour de Justice de Mulhouse du 26 au 28 février 1947, il fut condamné à mort. Son pourvoi en cassation, puis sa grâce ayant été refusés, il fut fusillé au champ de tir de l’Île Napoléon.

Jean-Pierre Mourer avait épousé, en premières noces, à Meisenthal (Moselle) Marthe Neufeld, née le 28 octobre 1900 à Schiltigheim (Bas-Rhin), qui le quitta et émigra aux États-Unis en 1938. Il épousa en février 1944 à Mulhouse, Gertrude Jahoda, comédienne. Sa sœur, Marie, fut religieuse de l’ordre de Saint-Jean-de-Bassel et son frère, cheminot, fut, après son départ à la retraite, sacristain de la cathédrale de Metz.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article6948, notice MOURER Jean-Pierre [MURER Hans, Peter après 1940] par Michel Dreyfus, Léon Strauss, version mise en ligne le 30 juin 2008, dernière modification le 12 août 2010.

Par Michel Dreyfus, Léon Strauss

Jean-Pierre Mourer
Jean-Pierre Mourer
Assemblée nationale, Notices et portraits, 1936.

ŒUVRE : Mourer a publié : Heraus aus der Sackgasse, Warum elsässisch Arbeiter- und Bauernpartei ? [Sortons de l’impasse. Pourquoi fonder le parti alsacien ouvrier et paysan ?], Strasbourg, 1935.

SOURCES : Arch. Nat. F7 13097, 13378, 13403, 13404,13578, 13379, 13404. — Arch. Dép. Bas-Rhin 98 AL 634, 638, 641, 671, 672, 674 ; 723 ; 121 AL 855 ; 284 D 348, 349, 286 D 348. — Bundesarchiv, R83 Elsass/34. — Centre russe de conservation et d’étude des documents en histoire contemporaine, Moscou : Archives centrales de l’Internationale communiste et de sa section française. — Lettres de l’économe du Petit Séminaire de Metz, 18 juin 1919, et de J-P. Mourer à l’abbé Dorr, 27 juin 1919 (communiquées par Bruno Schoeser, Sarrebourg). — Das Elsass 1870-1932, 2, Colmar, s.d., p. 118, 120-121. — Strassburger Neueste Nachrichten, 4-5 janvier 1941. — L’Alsace, Mulhouse, 25 juillet 1946. — Le Républicain du Haut-Rhin, Mulhouse, 26 juillet 1946. — L’Humanité d’Alsace, Strasbourg, 26 juillet et 4-5 août 1946. — L’Alsace, 27 et du 28 février, 1er, 5 et 6 mars, 1er avril, 28 mai, 11 juin 1947. — Tribune de Mulhouse, 28 février 1947. — Le Républicain du Haut-Rhin, 21, 26, 27, 28 février 1947. — Nouvel Alsacien, Strasbourg, 1er mars 1947. — R. Ernst, Rechenschaftsbericht eines Elsässers, Berlin, 1954. — F. G. Dreyfus, La vie politique en Alsace 1919-1936, Paris, 1969. — Dictionnaire des Parlementaires français, 7, 1972, p. 2532. — Y. Bastien, Die Neue Welt en 1929-1930, maîtrise Strasbourg II, 1973. — L. Kettenacker, Nationalsozialistische Volkstumspolitik im Elsass, Stuttgart, 1973 (trad. française, Saisons d’Alsace, Strasbourg, n° 65 et n° 68, 1978-1979. — F. L’Huillier, Libération de l’Alsace, Paris, 1975. — K.-H. Rothenberger, Die elsass-lothringische Heimat- und Autonomiebewegung zwischen den beiden Weltkriegen, Bern-Frankfurt/M, 1975. — P. Schaeffer, L’Alsace et l’Allemagne de 1945 à 1949, Metz, 1976. — B. Reimeringer, « Un communisme régionaliste ? Le communisme alsacien », in C. Gras et G. Livet (dir.), Régions et Régionalismes en France, Paris, 1977. — P. Bankwitz, Alsatian autonomist leaders, Lawrence, 1978, index (trad. française, Saisons d’Alsace, n° 71, 1980). — P. Zind, Elsass-Lothringen, Alsace-Lorraine, une nation interdite, Paris, 1979. — E. Riedweg, Mulhouse, ville occupée, Steinbrunn le Haut, 1980. — M. Sturmel, « Das Elsass und die deutsche Widerstandsbewegung in der Sicht eines ehemaligen Abgeordneten der Elsässischen Volkspartei », Oberrrheinische Studien, V, 1980, p. 59-128 (sur Mourer, p. 114-115). — H. Meyer, Ein Deutscher auf Widerruf, 1982. — C. Baechler, Le parti catholique alsacien, Paris, 1982. — Encyclopédie de l’Alsace, 9, Strasbourg, 1984, p. 5275-5 276. — B. Schoeser, Wittring dans la vallée de la Sarre, un village pas comme les autres...., Sarreguemines, 1987, p. 196-197. — DBMOF, tome 37, 1990, 148-150. — Michel Dreyfus, PCF, crises et dissidences, Bruxelles, 1990. — E. Riedweg, « À Mulhouse, l’année de tous les défilés », Saisons d’Alsace, n° 114, 1991, p. 63-72. — R. Gies, « Les drôles de pensionnaires des Trois-Épis », Saisons d’Alsace, n° 117, 1992, p. 155-158. — Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, fasc. n° 27, Strasbourg, 1996, p. 2722-2 724. — Thomas Keller, « Die Neue Welt 1934 : Dritte Linke oder revisonistischer Autonomismus », in H. Châtelier et M. Mombert (dir.), La presse en Alsace au XXe siècle, Strasbourg, 2002, p. 171-198.

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