CHÂTEL François [CHÂTEL Ferdinand, François, dit l’abbé Châtel]

Par Michel Cordillot

Né le 9 janvier 1795 à Gannat (Allier), mort en 1857 ; fondateur et primat de l’Église française de tendance républicaine et socialiste ; quarante-huitard.

François Châtel, l’abbé Châtel
François Châtel, l’abbé Châtel
Les Contemporains (1894)

Né à Gannat (Allier), fils de modestes laboureurs de l’Allier, élève brillant mais taciturne, François Chatel entra au petit séminaire de Clermont-Ferrand. Au bout de quelque temps, il partit suivre les cours du lycée impérial, qu’il quitta peu après pour entrer au grand séminaire. Ordonné prêtre en 1818, il fut nommé vicaire de la cathédrale de Moulins. Il fut ensuite successivement curé à Monetay-sur-Loire, puis aumônier au 20e Régiment d’infanterie de ligne, avant d’occuper le même poste au 2e régiment de grenadiers à cheval de la garde. Après un bref séjour dans la Marine toujours en qualité d’aumônier, il s’installa à Paris.

Durant les derniers mois de la Restauration, l’abbé Châtel entra en conflit avec sa hiérarchie, qui finit par l’interdire suite à une série de sermons prononcés en 1829 et jugés trop libéraux parce qu’il y réclamait la liberté religieuse. Bon orateur, il décida alors de dire la messe en français dans sa propre chambre, située rue des Sept-voies (à proximité du Panthéon), en rupture avec le catholicisme intransigeant et ultramontain de l’époque. Il collabora également à une feuille intitulée Le Réformateur, ou l’écho de la religion et du siècle (qui parut de juin à août 1830). Quelques semaines plus tard éclatait la Révolution de 1830. Une brèche s’ouvrait, il rallia à ses vues deux autres hommes d’église entrés en dissidence, l’abbé Auzou (Louis-Napoléon Auzou, né à Versailles le 1er janvier 1806) et Blachère, membre des Ordres mineurs et professeur de philosophie au lycée de Meaux. Ensemble, ils rédigèrent une affiche datée du 23 novembre 1830 qui fustigeait « la conduite antinationale et despotique des évêques » et appelait « les amis de leurs pays et jaloux de marcher avec les institutions contitutionnelles à rompre avec leurs chefs et n’écouter que la voix de leur conscience et les intérêts du peuple qui les appellent ». Cette Église « nationale » opérant à l’écart de l’autorité épiscopale eut un succès de curiosié immédiat. Elle rassembla progressivement un clergé modeste et hétéroclite. Le 14 février 1831, lors de l’émeute de Saint-Germain l’Auxerrois, l’abbé Châtel crut que son heure était arrivée et se vit promis à une brillante destinée religieuse. Il commença alors à préciser sa doctrine : rejetant le sacrement et les strictes conditions posées à la sépulture religieuse, il prétendit renouer avec les origines du christianisme primitif pour diffuser les valeurs évangéliques de justice et d’amour, réconcilier la religion et la chair, l’Église et le peuple, l’Église et la démocratie. Les prêtres pouvaient par ailleurs se marier et ils devaient prier en français. Ce culte se nourrissait des frustrations nées des rigueurs du catholicisme tridentin, des excès des missions de la Restauration, et du zèle d’un clergé compromis par son soutien à la monarchie absolutiste. Il s’inscrivait dans l’esprit de 1830, et ne suscita pas d’hostilité de la part du nouveau régime, aussi longtemps du moins qu’il resta confiné à des espaces privés.

En janvier 1831, l’abbé Châtel déménagea rue de la Sourdière dans un local plus grand, avant de partir s’installer dans un bâtiment encore plus vaste rue Saint-Honoré. Il prétendit avoir été sacré évêque primat par Mgr Poulard, l’ancien évêque constitutionnel d’Autun, sans que la chose puisse vraiment être établie. Selon d’autres sources, il aurait en fait été sacré primat par le grand-maître des Templiers, lui-même « souverain pontife de l’Église joannite ». Quoi qu’il en soit, l’Église française essaima assez rapidement et fonda des succursales en banlieue (Clichy-la-Garenne et Boulogne), dans le Bassin parisien, et dans une dizaine de départements (dont la Haute-Vienne, la Haute-Marne, le Loiret et les Hautes-Pyrénées). Ces implantations réussies s’expliquaient généralement par la présence préalable de curés mal-aimés et contestés, ou par la vacance durable de paroisses. Souvent en rupture de ban avec l’Église officielle, les nouveaux clercs dépêchés par Châtel surent pour beaucoup se faire apprécier du petit peuple, ouvrier ou paysan, du fait de leur éloquence passionnée et de leurs pratiques réformatrices : gratuité des sacrements, acceptation du travail dominical, suppression du jeûne et de l’abstinence, octroi systématique des funérailles religieuses, y compris pour les « pécheurs notoires », comédiens et autres républicains incroyants. Une foi simple se développa ainsi.

Mais des dissensions ne tardèrent pas à se faire jour au sein de l’Église française, l’abbé Châtel cultivant une religion des Lumières qui inclinait au déisme et au rationalisme, au point de tenter une étrange synthèse entre catholicisme, protestantisme, maçonnerie, fouriérisme et phrénologie. Il fut l’auteur de nombreuses publications et de deux ouvrages théologiques plus importants. Le premier, paru en 1834 sous le pseudonyme de A. B. Saint-Estève et plusieurs fois réédité, s’intitulait Réforme radicale. Nouvel Eucologe à l’usage de l’Église catholique française. L’accueil fait à cette première publication dans laquelle figurait, entre autres, une surprenante « Messe anniversaire pour Voltaire, Rousseau, Diderot, et tous les grands écrivains qui répandirent dans le monde civilisé les lumières de la Raison », conduisit son auteur à synthétiser ses vues en 1838 dans un épais ouvrage intitulé Le Code de l’humanité, ou l’humanité ramenée à la connaissance du vrai Dieu et au véritable socialisme. Il s’agissait d’une sorte de Bible se composant de XXVIII chapitres contenant 3 704 versets et d’un catéchisme final. Faisant constamment appel au lecteur, à sa logique et à sa conscience, Chatel y prêchait le retour à une religion naturelle fondée sur la raison, débouchant sur le socialisme, le recours au suffrage universel, l’égalité de l’homme et de la femme, l’abolition de la peine de mort, etc.

S’ajoutant aux dissensions et à des problèmes financiers chroniques, l’Église française se trouva aussi très vite en butte à diverses tracasseries, les hommages funèbres rendus à Napoléon II ou aux insurgés de juin 1832 ayant fait apparaître l’existence de liens entre dissidences religieuse et politique. À partir de 1834-1835, elle fut régulièrement harcelée en application de la loi sur les attroupements et de la loi sur les associations, si bien que les communautés déclinèrent, et que nombre de ses membres renouèrent avec le catholicisme officiel, parmi lesquels Auzou en 1839. Les péripéties de l’histoire de l’Église Catholique Française, qui compta vraisemblablement plusieurs milliers d’adeptes, permettent toutefois de mieux saisir les racines religieuses du républicanisme quarante-huitard. Au moins en milieu urbain, elle permit, par ses liens revendiqués avec le républicanisme et le bonapartisme populaires, une prise de parole politique.

Commença alors la décadence d’une Église française réduite à vivre dans une semi-clandestinité, en continuant ses cultes entre deux descentes de police. En 1842, les autorités firent fermer l’église primatiale du Faubourg Saint Martin à Paris pour « outrage à la morale publique ». Invoquant l’article cinq de la Charte, Châtel déposa en vain un recours à la chambre des députés. En 1843, il fonda un nouveau journal intitulé Le Réformateur Religieux ou l’écho de l’Église française, dont le premier numéro parut le 2 avril, portant comme devise : « Dans les choses nécessaires, unité, dans les choses douteuses, liberté, en toutes, charité ». En dépit des scellés placés sur son église, il continuait de réunir le noyau dur de ses fidèles à son domicile pour la célébration des offices : le 23 avril 1843, les trois policiers qui se présentèrent chez lui y trouvèrent seize personnes assemblées, auxquelles ils dressèrent contravention. Pour avoir protesté, le Réformateur fut saisi, et son directeur-fondateur fut condamné à un mois de prison et 200 francs d’amende pour défaut de cautionnement.

Découragé, l’abbé Châtel passa la frontière et s’établit à Mons, en Belgique. Il tenta sans succès d’y faire connaître ses idées de réforme, tout en continuant d’adresser des lettres pastorales à ses fidèles et sympathisants restés en France. Il retomba alors progressivement dans l’obscurité.

Il revint pour finir à Paris et, lors de la Révolution de 1848, il s’efforça de relancer son Église. Il donna des conférences, prononça dans des clubs des discours contre le célibat des prêtres, l’esclavage, les abus de la confession, l’éducation antinationale des séminaires, pour la souveraineté du peuple, l’amour de la patrie, l’émancipation de la femme. Le 15 mai, il harangua les ouvriers devant le n° 3 de la place de la Madeleine pour exprimer son soutien à la classe ouvrière.

Mais les temps avaient changé. Privé de ressources et sans audience réelle auprès de la population, il ne réussit pas à populariser ses idées de réforme religieuse.

En 1850 il fut condamné à un an de prison et 500 francs d’amende pour « avoir poussé des soldats à l’insubordination ». Dès lors il mena une vie précaire et tomba dans le dénuement. Il essaya de survivre en donnant des leçons de grammaire et de français. Il figura également dans l’équipe rassemblée par l’éditeur socialiste Maurice Lachâtre pour préparer rédiger son Dictionnaire universel, ainsi que dans celle de son Dictionnaire français illustré.

On retrouve ensuite Châtel installé comme épicier rue Mouffetard à Paris. Tombé dans l’indigence et la misère, il mourut à son domicile parisien de la rue du Four le 13 février 1857. Il fut inhumé dans le caveau familial de Clichy-la-Garenne.

Parmi ses disciples les plus connus, on citera l’abbé Auzou*, le fouriériste Julien Le Rousseau et le communiste Jean-Jacques Pillot.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article138023, notice CHÂTEL François [CHÂTEL Ferdinand, François, dit l'abbé Châtel] par Michel Cordillot, version mise en ligne le 31 août 2011, dernière modification le 31 octobre 2016.

Par Michel Cordillot

François Châtel, l’abbé Châtel
François Châtel, l’abbé Châtel
Les Contemporains (1894)

ŒUVRE : Sermon de M. l’abbé Chatel, à l’ouverture de la nouvelle Église française, rue de la Sourdière, n° 23 (23 janvier 1831), Paris, Barba, 1831, in-8. — Profession de foi de l’église Catholique française, Paris, impr. Moreau, 1831 [?], in-8, 8 p. — Catéchisme à l’usage de l’Église catholique-française, Paris, églises catholiques-françaises, rue Saint-Honoré, 359, et Faubourg-Saint-Martin, 59, 1833, in-8. — Extrait d’une lettre de M. Châtel, fondateur de l’Église française, écrite à un ecclésiastique protestant du Doubs, à la fin de février 1833, Montbéliard, impr. de Deckherr frères, [1833], in-12, 3 p. — Discours sur l’unité de Dieu, prononcé par M. l’abbé Chatel, évêque primat par élection du peuple et du clergé, à l’Église catholique-française primatiale, faubourg Saint-Martin, (Paris), à la sacristie de l’église catholique-française, rue du Faubourg-Saint-Martin, n° 59, [1833], in-8. — Discours sur les spectacles, prononcé par M. l’abbé Châtel, évêque primat par élection du peuple et du clergé à l’Église catholique française primatiale, faubourg Saint-Martin, en présence des artistes des théâtres de la capitale, Paris, à la sacristie de l’Église catholique française, [1833], in-8, 16 p. — Discours sur le célibat des prêtres, 1833 et 1839 [Paris, Église française, 1839]. — Discours sur l’amour de la patrie, Paris, impr. de A. Everat, 1834, 14 p. — Réforme radicale. Nouvel Eucologe à l’usage de l’Église catholique française. Paris, au temple catholique français primatial et chez l’auteur, 1834, in-16, (4), IV, 352 p. et un portrait lithographié (2e éd. revue et corrigée, Paris, Prévot, 1835-1836). — Discours sur les dangers de l’indifférence religieuse, Paris, Prévot, janvier 1836, 16 p. — Discours sur la vocation de la femme, Nantes, Église française, mars 1837, 11 p. — Discours sur l’excellence de la loi naturelle, Paris, impr. de G. Laguionie, nd [1837], 16 p. — Discours sur la nécessité d’une religion, Paris, Imprimerie G. Laguionie, nd [1837], 16 p. — Discours sur le déisme, ou la véritable religion, Paris, à l’Église française, 1837, 16 p. — Discours sur l’excellence de la loi naturelle, Paris, Impr. de Gaultier-Laguionie, [1837], in-8. — Le Code de l’humanité, ou l’humanité ramenée à la connaissance du vrai Dieu et au véritable socialisme, Paris, chez l’auteur, à l’Église française primatiale, 1838, in-8, (4), 490 p. — Discours sur l’éducation antisociale des séminaires, des frères ignorantins et des couvents, Paris, Imprimerie A. Everat, nd [1838]. — Discours sur l’éducation du jour, Paris, Imprimerie A. Everat, nd [1838], 16 p. — Discours sur l’apostasie, [Paris, à l’Église française], 1841, 15 p. — Discours sur les enseignemens de l’homme et les enseignemens de Dieu, [Paris, à l’Église française, 1841], 16 p. — Discours sur l’immortalité, [Paris, à l’Église française], mars 1841, 16 p. — Discours sur le culte des grands hommes, Paris, imprimerie de E. Proux, janvier 1841, 16 p. — Éloge de Napoléon, [Paris, à l’Église française], 1841, 16 p. — Aux Catholiques français, Paris, impr. de Guillois, [1842], in-8, 4 p.— Discours sur l’esclavage, Paris, à l’Église française, 1842, in-8, 15 p. — À la Chambre des Députés, Ferdinand-François Chatel, fondateur de l’Église unitaire, dite l’Église française..., Paris, Impr. de Guillois, [1843], in-fol. — Le Réformateur religieux, ou l’Écho de l’Église française, 2 avril-28 mai 1843, Paris, Impr. de Pollet, 9 nos in-8. — Discours sur l’hypocrisie, par M. l’abbé Chatel, primat de l’Église française, publié par le docteur J.-B. Mège, de l’Académie royale de médecine, au bénéfice de l’auteur, malheureux et malade, Paris, chez l’auteur, rue de Fleurus, n° 5, avril 1846, in-8. — Discours sur la cène fraternelle, par M. l’abbé Chatel, primat de l’Église française, publié par le docteur J.-B. Mège, de l’Académie royale de médecine, au bénéfice de l’auteur, malheureux et malade, Paris, chez l’auteur, rue de Fleurus, n° 5, avril 1846, in-8. — Liberté, égalité, fraternité. Aux citoyens et ministres de l’Église française. (Signé : Châtel, 25 février 1848), Paris, impr. de Boule, in-fol. plano. — Liberté, égalité, fraternité. Manifeste de l’Église française. Aux citoyens et ministres de tous les cultes, (Signé : Châtel, 1er mars 1848), Paris, impr. de Boule, in-fol. plano. — Loi du culte selon l’Église française et la loi sociale nouvelle, par le citoyen Châtel. Extrait d’un ouvrage intitulé Théories de l’Église française par le même, Paris, au siège provisoire de l’Église, 1848, in-8, 16 p.

SOURCES : Arch. PPo, A a/428. — L’Écho de la Fabrique, 7 octobre 1832.— Biographie de M. l’abbé Châtel, Paris, Imprimerie Thomassin et Cie, 1837, 19 p. — Edmond Loutil, L’Abbé Châtel (1795-1857) [signé : Pierre L’Ermite], Paris, Les Contemporains, n° 78, 8 avril 1894, 16 p. — Catalogue de la BnF. — François Gaudin, Maurice Lachatre (1814-1900), Portrait d’un éditeur et d’un lexicographe socialiste, Thèse, Université de Versailles-Saint Quentin en Yvelines, 2004. — Iorwerth Prothero, Religion and Radicalism in July Monarchy France. The French Church of the Abbé Chatel, Lampeter, The Edwin Mellen Press, 2005. — Emmanuel Fureix, compte rendu de l’ouvrage de Iorwerth Prothero, Religion and Radicalism in July Monarchy France, in Revue d’histoire du XIXe siècle, n° 33 (2006).

ICONOGRAPHIE : Les Contemporains (1894).

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