REBOUL Jòrgi (REBOUL Georges, dit)

Par Gérard Leidet

Né le 25 février 1901 à Marseille (Bouches-du-Rhône), mort le 19 juin 1993 à Marseille ; dessinateur industriel, maître d’internat puis secrétaire de direction en lycée ; poète occitaniste, écrivain, chroniqueur. Fondateur avec Paul Ricard en 1934 du Partit Provençau (Parti Provençal), une des composantes du Front populaire ; poursuivit après la guerre son œuvre poétique occitane en l’articulant à sa mission de conférencier « passeur culturel » et à son action pédagogique.

Jòrgi Reboul
Jòrgi Reboul

Georges Reboul (il provençalisera son prénom en 1925) naquit à Marseille, rue Paradis, dans une famille dont le père, cévenol d’Ardèche, originaire de Saint-Étienne de Lugdarés, était ingénieur ; et la mère, « gavote », ce qui en occitan provençal désigne un habitant de la région de Gap. « Des études techniques le versent dans l’industrie » pouvait-on lire dans l’Almanach occitan de 1928. En réalité dès l’âge de seize ans il quitta le lycée technique de Marseille, dans lequel il préparait les Arts et métiers, afin de soulager financièrement sa mère. Il entra alors comme dessinateur-projeteur aux Chantiers navals de Marseille où il connut sa première expérience du monde ouvrier. Après son service militaire effectué au 7e Régiment du Génie stationné à Avignon, ayant passé ensuite plusieurs concours, Reboul entra dans l’administration de l’École pratique d’industrie de la rue du Rempart (Marseille) où il exerça pendant quarante-trois ans (comme maître d’internat, puis secrétaire de direction) avant de prendre sa retraite au lycée Diderot.

En 1923, entraîné par sa mère dans les milieux provençalistes, il délaissa ces derniers en raison de leur « idéologie bourgeoise ». C’est au cours d’une réunion rassemblant une trentaine de personnes, pour la plupart des félibres qu’il fonda le 11 août 1925, avec Charles Camproux, Paul Ricard, Eugène Bianchéri, Émile Roubaud une association provençale Lo Calen de Marselha (La lampe à huile de Marseille) dont le siège se trouvait à son domicile, 4 boulevard des Dames. L’idée du « Calen » avait été lancée le 15 mai 1925, à la cime du bauç de Bartagne, lors d’une excursion dans le massif de la Sainte-Baume, par Jòrgi Reboul, Henri Faucherand et Marcel Jourdan. La création officielle (dépôt au JO) eut lieu effectivement en octobre 1927, sous la dénomination exacte : Fogau Felibrenc d’Accien Sociala. Désireux de toucher les milieux populaires, continuateur des Trobaires mais avec une ouverture sur la modernité, l’action du Calen qui accompagnait son nom de Fogau Felibren d’Acien Soucialo (Foyer Félibréen d’Action Sociale) fut très diversifiée : publication de l’Armana Marsihés* (Armanac Marselhés), théâtre, chanson, voyages en Catalogne avec soutien aux Catalans et anti-fascistes, conférences, célébration annuelle de la mort de Frédéric Mistral, campagne pour le provençal à l’école et au baccalauréat, réflexion pédagogique. À partir de 1945, l’organisation de stages pédagogiques, de cours d’occitan provençal et de voyages dans diverses régions accompagna la publication de nombreux ouvrages.

Une lettre du 20 août 1974, adressée à l’historien marseillais Pierre Guiral, résume bien l’action culturelle et politique de Jòrgi Reboul : « Dès 1923, je fus touché par la grâce de nos poètes sociaux, les trobaires marseillais […] Je ne pouvais donc qu’être du bon côté et l’y demeurer. Plus tard, mes premiers maîtres Valère Bernard, d’une rive (toute) neuve à mes yeux…, le fédéralisme chaleureux d’un Pierre Bertas* et, surtout, l’anarcho-rynérien Antoine Conio* (il me mit la plume d’Oc en main) m’imprégnèrent de leur exemple avec beaucoup d’affection. Lei cridadissas dau paurum (Les plaintes des pauvres gens) d’un Philippe Mabilly* [qui participa à la Commune de marseille, NDA], Victor Gelu*, des lectures de Proudhon*, sans oublier les évènements de l’actualité, firent le reste ! […] Abandonnant peu à peu un Félibrige stérile pour moi-même et pour pas mal d’autres, j’ai œuvré et œuvre encore dans une plus vaste et fraternelle Occitanie où les jeunes d’aujourd’hui donnent raison au jeune que je fus […] Sollicité par la Maçonnerie ou par les Communistes, me voici toujours un peu à l’avant garde, mais encore indépendant, au grand dam de mes amis politiques qui ne peuvent partager mes idées !... ».

Dans l’Armana Marsihès de 1932, Reboul rappela que l’écrivain provençal Louis Roux*, militant socialiste puis communiste, fut, à cette époque, président d’un comité Clovis Hugues* destiné à ériger un monument à la mémoire de ce dernier, mais ce sans résultat. En août 1933, il participa avec des membres du Calen de Marselha à la création à Marseille d’une « section fédéraliste » qui deviendra le Grop Marselhés d’Occitania (groupe marseillais d’Occitanie) qui l’année suivante, avec des estudiants du Nouveau Languedoc de Montpellier et des Catalans et étudiants de Toulouse devait fonder le journal Occitania qui paraîtra jusqu’en 1939. C’est dans cette période qu’il fut actif dans son soutien aux républicains espagnols, prolongeant ainsi les relations avec ses amis catalans, si proches et à la langue si voisine, qui avaient fui dès 1923 la dictature de Primo de Rivéra. À propos d’amitié, il devait aussi se lier plus tard avec le poète Jean Malrieu.

En 1935, Le Calen organisa le 50e anniversaire de la mort de Victor Gelu, ouvrier et poète qui chantait la générosité du peuple et ses colères révolutionnaires. N’ayant pas participé à la révolte des canuts de novembre 1831, Gelu fut néanmoins actif lors de La deuxième insurrection de Lyon et blessé en avril 1834 alors qu’il assistait aux combats qui se déroulaient à la Croix Rousse.

C’est la même année que fut créé sous l’impulsion de Jòrgi Reboul et de Paul Ricard, le fabricant de pastis bien connu, le Partit Provençau (Parti Provençal) qui procèda à une importante campagne d’affichage en 1934 et 1935. Lors des élections municipales de cette dernière année, Reboul, Ricard, Camproux et Valentin, furent interpelés dans le Var pour divers motifs, mais en réalité leur propagande en occitan était très appréciée des populations. Comparaissant devant le tribunal de Saint-Maximin pour affichage illégal, ils furent condamnés à une peine de principe. L’année suivante, un comité de Front Populaire proposa à Reboul d’être candidat de coalition, mais il refusa. Par contre, le Partit Provençau soutint à Brignoles la candidature du communiste Charles Gaou*, conseiller municipal de Brignoles, conseiller général (1934-1939, 1944-1945) et député (1936-1939) du Var.

Cependant, Jòrgi Reboul allait s’investir dans la politique culturelle et des loisirs du Front populaire et s’y montrer très actif. Il s’engagea ainsi dans l’aventure des Auberges de Jeunesse démontrant par là que ses choix sociaux-culturels accompagnaient toujours ses choix poétiques. À ce titre, il participa, en septembre 1936, à la création par Louis Ardissone de l’Auberge de Jeunesse d’Allauch (commune située à 12 km du centre de Marseille) puis à son inauguration à la Noël de la même année. Cette « auberge de jeunesse indépendante, de culture et de fraternité provençale », et dont Reboul fut le père aubergiste, était un véritable centre culturel qui organisait randonnées, conférences, concerts… ouvert notamment aux jeunes ouvriers de Renault venus voir la mer et visiter la Provence. Elle appartenait au Centre laïque des auberges de jeunesse (CLAJ) constitué en 1933, en opposition à la Ligue française des auberges de jeunesse, créée par Marc Sangnier* en 1929. Reboul l’anima avec d’autres militants laïques tels l’institutrice Irma Rappuzzi*, membre du bureau départemental du SNI, militante socialiste et secrétaire départementale du CLAJ, ou le syndicaliste (CGT), militant ajiste et communiste Aimé Nace*. Il fit d’ailleurs partie de la délégation française présente au Congrès mondial de la jeunesse qui se tint à Genève du 31 août au 7 septembre 1936.

Si le temps du Front populaire fut aussi celui du « choc de la guerre d’Espagne », des liaisons de proximité existaient entre Marseille et certaines cités espagnoles, comme Barcelone. À ce titre, Lou Calen présidé par Jòrgi Reboul, tissa des liens étroits avec la Catalogne démocratique. L’association félibréenne, organisa, du 11 au 15 avril 1936, un voyage d’études occitanes à Barcelone auquel participèrent plusieurs dizaines d’« intellectuels et touristes provençaux ». Il s’agissait d’affirmer des solidarités culturelles traditionnelles, mais aussi de valoriser l’exemple espagnol et la « Catalogne renaissante » (qui bénéficiait d’un statut d’autonomie). Ainsi, lors de ce voyage, un message en Provençal d’Henri Tasso*, maire de la cité Phocéenne, fut transmis à l’alcade de Barcelone, Pi i Sunyer, par l’intermédiaire de la société occitaniste dont les soixante-dix membres (parmi lesquels Jòrgi Reboul), très officiellement reçus par la cité catalane, firent connaître leur soutien à la Catalogne républicaine.

Dès septembre 1940, le Gouvernement de Vichy se préoccupa de développer une « propagande régionaliste », en créant dans chaque département, sous la tutelle du préfet, une commission à cet effet. Or, selon l’historien Robert Mencherini, dans les premiers mois de l’année 1942, à la différence d’autres départements, celle-ci n’était toujours pas mise en place dans les Bouches-du-Rhône. En compagnie d’autres militants occitanistes (Émile Ripert, Marcel Provence), Jòrgi Reboul écrivit le 21 mai 1942 un courrier au Préfet, au nom du Calen, dans lequel il « regrettait vivement » cet état de fait.

Les périodes de la guerre et de l’après-guerre, au cours desquelles Jòrgi Reboul fut l’homme de plusieurs refus, confirmèrent son tempérament de réfractaire. Dès 1939 il avait refusé la légion d’honneur proposée par le Président du conseil d’alors, Edouard Daladier. Prisonnier en Allemagne, Reboul fut libéré au printemps 1942, l’année où l’Auberge d’Allauch devait être fermée. Le 2 septembre de la même année, de passage avec son épouse Gil, à Bourg-en-Bresse, il regimba pour le salut du drapeau lorsque la Légion française des combattants défilait ; le couple fut insulté et menacé. Le 3 août 1943, on lui suggéra un poste important et bien rémunéré à la propagande régionaliste ; il ne répondit jamais à la lettre qui lui proposait d’être majoral du Félibrige. Il refusa ensuite à quatre reprises le prix Frédéric Mistral qui lui était offert et déclina la possibilité d’entrer dans l’anthologie des poètes provençaux. Jusqu’en 1956 encore la liste pourrait s’étendre : refus de participer aux émissions de radio des félibres puis de contribuer au recueil des écrivains marseillais publié par Lou Prouvençau à l’Escolo

À la Libération, en compagnie de Paul Ricard, Reboul rendit la tête de la statue de bronze de Frédéric Mistral. En effet, en 1942, la statue avait été déboulonnée pour être fondue à la demande du ministère de la production industrielle. Elle fut découpée et sauvée par Paul Ricard avec la complicité d’un ferrailleur marseillais. Reconstituée à partir de la maquette, elle fut inaugurée à nouveau le 3 juillet 1948.

En 1946, l’année où il rompit avec le Félibrige, Reboul protesta contre la décision de l’association qui laissait vacante la place de majoral du « traitre Charles Maurras ». Cette même année, avec Lo Calen il créa au Château de Belmont ses premiers stages de culture populaire occitane qui constituèrent un authentique modèle éducatif pour les stages ultérieurs (« écoles occitanes d’été »).

Dans le même temps Jòrgi Reboul participait aux fêtes annuelles de la quinzaine des écoles laïques, au stade-vélodrome de Marseille. Très lié au « camp laïque », attentif aux préoccupations pédagogiques et culturelles des instituteurs, c’est lui qui rédigeait au milieu des années 1950, la « page pédagogique » du Bulletin du Syndicat national des instituteurs (SNI) des Bouches-du-Rhône consacrée à l’étude de la langue provençale à l’école. À ce titre, il communiqua au syndicat, en février 1955, un texte peu connu alors de Jean Jaurès*-« Sur l’enseignement des dialectes »- qui figura dans la revue syndicale. Reboul était alors très proche, culturellement et politiquement, de Gabriel Vialle* et de Jean Briand*, secrétaires généraux du SNI ; ce dernier intervenait fréquemment afin de faciliter l’obtention de subventions au Calen.

Lors du centenaire de la naissance d’Antoine Conio, en 1978, Reboul écrivit un texte dans lequel il rappelait la participation de « l’écrivain social du Midi » aux grands conflits sociaux qui agitèrent la ville et le port de Marseille au début du XXe siècle.

Jòrgi Reboul allait être le président inamovible du Calen jusqu’à la dissolution de l’association en 1980. À ce moment-là, Lo Calen fut relayé par la section des Bouches-du-Rhône de l’Institut d’Estudis Occitans (IEO). Auparavant en 1970, Reboul avait fondé le Centre Regionau d’Estudis Occitans-Provença (CREO-Provença) dont Lo Calen était pratiquement le porte-parole.

Dans le portrait qu’il fit de lui (« Jòrgi Reboul, le libérateur »), Jean Marie Petit le décrivait ainsi : « C’est que Reboul était Marseillais, viscéralement, Marseillais de la rue, dans une provençalité venue du peuple, la même que celle de Gelu, d’Antoine Conio, d’Auguste Marin et de Camproux lui-même... autant de créateurs incapables de se laisser enfermer dans une institution normative et des formules littéraires ; incapables de suivre "la ligne" d’un parti ... L’anarcho-fédéralisme de l’Araire et d’Occitania (avant-guerre) avait tout pour le séduire ... c’était finalement une affaire de famille où il trouvait à s’exprimer librement, en libre provençal.[…]. L’intellectuel prolétaire, l’infatigable chroniqueur, l’orateur chaleureux devint en Provence maritime la voix des plus jeunes ... ». C’est en effet avec les jeunes qu’il avait fondé en 1925 Lou Calen, cette « lampe du veilleur » qui se définit progressivement comme un foyer d’éducation populaire. Avec Lou Calen, Reboul « passeur de vie » permit à plusieurs générations l’accès au théâtre provençal, à la pédagogie de la langue, à la littérature, à la danse, au folklore vivant…

Une rue du XVe arrondissement de Marseille ainsi que la médiathèque de Septèmes-les-Vallons portent le nom de Jòrgi Reboul.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article158924, notice REBOUL Jòrgi (REBOUL Georges, dit) par Gérard Leidet, version mise en ligne le 16 mai 2014, dernière modification le 26 avril 2022.

Par Gérard Leidet

Jòrgi Reboul
Jòrgi Reboul

ŒUVRE : une bibliographie chronologique très complète des œuvres imprimées de Jòrgi Reboul, due à François Pic, figure dans les actes du colloque Jòrgi Reboul de Septèmes-les -vallons (1994), pp 71-81.

SOURCES : Actes du colloque Jòrgi Reboul, 9 avril 1994, ed ville de Septèmes les vallons. — Actes du colloque «  A l’entorn de l’accion occitana » (Autour de l’action occitane),1930-1950, Paul Ricard, Jòrgi Reboul, Carles Camproux, Max Rouquette, 2 février 2013, éd. Centre culturel Louis Aragon de Septèmes-les-Vallons. — Bulletin du syndicat unique des institutrices et instituteurs (SNI) des Bouches-du-Rhône, février 1955.— François Pic, Essai de biographie de Jòrgi Reboul, in Actes du colloque…op.cit., pp 69-71. — Robert Mencherini, Midi rouge ombres et lumières ; T1 les années de crise, 1930-1940 ; T2 Vichy en Provence ; ed Syllepse (2004-2009). — Notes de Glaudi Barsotti et Rémy Nace. –loiseaudefeudugarlaban.blogspot.com/.../jorgi-reboul-le-liberateur.htm par Jean Marie Petit. — Le Petit Provençal, « Les liens tissés entre Marseille et Barcelone », 18 avril 1936.

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