PELLETIER Madeleine [PELLETIER Anne, Madeleine] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Dominique Petit

Née le 18 mai 1874 à Paris (IIe arr.), morte le 29 décembre 1939 à l’Asile de Perray-Vaucluse à Épinay-sur-Orge (Seine-et-Oise) ; docteur en médecine, militante néo-malthusienne ; anarchiste et féministe ; pacifiste ; franc-maçonne, socialiste puis communiste ; collaboratrice de la presse libertaire.

Dans ses « Mémoires d’une féministe » Madeleine Pelletier écrivait : « Je fréquentais aussi les groupes anarchistes où j’avais été entraînée par hasard. Je n’étais pas anarchiste en réalité. Je n’ai jamais pu me représenter la société sans gouvernement et l’approvisionnement individuel par la prise au tas des produits.
Ma fréquentation du groupe d’Astié de Valsayre me valait maintes algarades de la part des anarchistes. Je tentais vainement de leur expliquer que le suffrage politique en dépit de ce qu’il pouvait avoir d’illusoire était une étape, par laquelle les femmes devaient passer pour s’affranchir.
Ils ne voulaient rien entendre, au fond, ne différant pas à cet égard des autres hommes, ils tenaient la femme pour un être inférieur. Ils l’acceptaient seulement comme une aide, pour propager au besoin leur doctrine, ce que faisait Louise Michel. »
Dans une lettre à Arria Ly, elle confirma : « De quinze à seize ans je fréquentais les groupes anarchistes. »
C’est après avoir lu Fédora la nihiliste à la bibliothèque paroissiale, un roman inspiré par Véra Figner, appartenant au groupe « La Volonté du peuple » qui assassinat le tsar en 1881. Elle chercha à lui ressembler et entra en contact avec les anarchistes. « Un camarade, Jamin, qui avait une bibliothèque, lui prêta des livres de philosophie, ils ouvrirent à l’enfant des horizons nouveaux. »
Mais la mémoire de Madeline Pelletier semble bien défaillante sur un moment de sa vie pourtant peu banal : sa participation au groupe anarchiste « La femme libre », créé à son initiative, en janvier 1890, selon un rapport de police du 15 janvier 1890.
La première réunion de ce groupe était mixte : une douzaine de femmes et huit hommes, parmi lesquels Sébastien Faure et Jamin.
Les femmes critiquèrent la conduite des hommes à leur égard et se prononcèrent pour la création d’un groupe exclusivement féminin. Elles décidèrent de faire insérer dans l’Egalité un appel aux femmes, annonçant la création du groupe et ses réunions hebdomadaires le lundi, 19 rue de Clignancourt, salle Delaporte.
Au cours de la première réunion Sébastien Faure se déclara partisan de l’amour libre mais ennemi « des réunions exclusivement féminines » et il affirma qu’ils les combattraient autant qu’il lui serait permis de le faire.
Le 15 janvier, l’assistance se composait de 12 femmes et de 6 hommes, bien que les femmes seules dussent être admises. Plusieurs assistantes blâmèrent la conduite de Lucien Weil qui venait dans leurs réunions faire de la contradiction. Weil répliqua qu’il était de son devoir d’anarchiste d’aller dans toutes les réunions autres que celles données par les camarades, afin d’y parler contradictoirement. C’est ainsi, a-t-il dit, que je me rends parmi les boulangistes, les possibilistes etc..
Madeleine Pelletier lui donna un démenti, elle lui dit qu’il n’allait que dans les réunions de femmes faire de la contradiction, parce qu’il savait bien qu’elles ne pourraient pas le mettre à la porte. Weil n’en persista pas moins à dire qu’il ferait tout ce qu’il pourrait pour empêcher les réunions de femmes.
Madeleine Pelletier demanda ensuite que l’on étudiât les moyens à employer pour attirer les femmes au groupe. Elle se prononça contre les syndicats de femmes. Elle manifesta le désir qu’on fit dans leurs réunions la lecture de brochures anarchistes.
Sébastien Faure assistait lui aussi à cette réunion.
Le 16 janvier eut lieu, 19 rue de Clignancourt, salle Delaporte, une réunion organisée par les anarchistes de Montmartre. L’assistance se composait de 25 hommes et de 12 femmes. La discussion aborda tout d’abord la question de savoir si les femmes pouvaient se réunir comme elles le désiraient, c’est à dire sans accepter d’hommes parmi elles. Tennevin et Brunet étaient d’avis, au nom de la liberté individuelle, de les laisser se réunir comme elles l’entendaient. Weil combattit cette façon de voir. Il fut pris à partie par toutes les femmes présentes et par quelques hommes qui lui reprochèrent sa conduite dans les réunions précédentes.
Fany le prévenait que s’il revenait parmi elles, il n’entrerait pas, dût-on lui jeter les verres et les carafes à la tête. Jamin reprocha à Weil d’être trop insolent et le menaça de le souffleter. Weil ayant mis Jamin au défi d’exécuter sa menace, il s’en suivit un corps à corps entre eux qui occasionna pendant cinq minutes un certain tumulte.
Le 22 janvier, une dizaine de femmes étaient présentes à la réunion du groupe « La femme libre ». Les hommes n’étaient pas admis à la réunion.
Mme Mina Hirtzon fit une courte causerie sur l’égoïsme de l’homme qui, en plein 19e siècle, après la grande révolution de 89, tenait encore la femme sous le joug de l’esclavage. Les assistantes soulignèrent ces paroles par les cris de : « Sus à l’égoïsme de l’homme ! Guerre à la tyrannie et à l’autorité ! »
Il fut ensuite donné lecture d’une quinzaine de pages de la brochure intitulée Entre paysans d’Errico Malatesta. Puis il fut décidé que tous les mois le groupe donnerait une soirée familiale à laquelle seraient invitées les mères de famille, ainsi que leurs enfants.
Madeleine Pelletier se proposa de faire paraître dans le journal l’Egalité, le compte-rendu de chaque réunion tenue par le groupe.
Le 29 janvier 1890, le groupe « La Femme libre » se réunissait, salle Percherand, 36 rue de Clignancourt. Sept femmes étaient présentes. Les assistantes s’entretenaient des moyens à employer pour propager l’idée de la grève générale parmi la masse des ouvrières. Il était décidé de continuer à faire de la propagande anarchiste par la parole, les écrits et, au besoin, par l’emploi des moyens violents.
Pendant dix minutes, on discuta sur la manière de se partager le travail et d’élever ou « supprimer » les enfants, selon les dispositions de la mère.
Le 5 février 1890, le groupe « La femme libre » se réunissait à nouveau, salle Percherand, 36 rue de Clignancourt. Une dizaine de femmes étaient présentes.
Au début de la séance, on continua la lecture de la brochure Entre paysans.
On discuta ensuite de l’utilité de lancer un manifeste préconisant la propagande révolutionnaire et surtout la création de groupes de femmes. Les assistantes approuvaient toutes l’idée d’une telle publication ; Madeleine Pelletier allait préparer immédiatement un brouillon qu’elle présenterait à la prochaine réunion.
Le 12 février 1890, « La Femme libre » se réunissait dans la même salle. Une dizaine de femmes étaient présentes.
Le manifeste « Appel aux Femmes » qui devait être lu au cours de cette réunion, n’était pas encore corrigé. Ce manifeste serait tiré d’abord à mille exemplaires et envoyé à tous les groupes révolutionnaires de Paris et de la banlieue. Un second tirage serait fait ensuite si les ressources pécuniaires le permettaient.
Le 20 février 1890, le manifeste « Appel aux Femmes » était complètement terminé. La rédaction était due à Madeleine Pelletier, quelques passages cependant avaient été corrigés par Mme Yvaneck.
Le 26 février 1890,« La Femme libre » se réunissait 36 rue de Clignancourt. Sept membres étaient présentes.
Mme Yvaneck ouvrit la séance par la lecture du manifeste « Aux femmes du peuple ». Après quelques corrections qui étaient encore nécessaires, il devait être envoyé à l’impression et tiré à mille exemplaires.
Le 3 mars 1890, à la réunion de « La Femme libre », une dizaine de personnes étaient présentes. Après une courte discussion, il était décidé que la soirée familiale organisée par le groupe à l’occasion de l’anniversaire du 18 mars aurait lieu le samedi 22 mars, dans la salle Horel. Cette réunion à laquelle les hommes seraient admis, sera annoncée par la Révolte et l’Egalité.
À la réunion du 12 mars 1890, une dizaine de personnes étaient présentes.
L’idée d’organiser pour le 22 courant une fête familiale était abandonnée, le groupe n’étant pas assez nombreux pour faire face aux dépenses que nécessiterait cette soirée.
La publication du manifeste « Aux femmes du peuple » était retardée de quelques jours ; on s’était aperçu, au dernier moment que ce factum avait besoin d’être retouché. Manifestement le groupe n’avait plus l’énergie pour continuer, car les rapports de police cessèrent à cette date. Le manifeste rédigé par Madeleine Pelletier ne fut jamais diffusé.
Durant cette période où elle fréquentait les groupes anarchistes, Madeleine Pelletier fut à la fois fascinée et révulsée par Louise Michel dont elle dressa un portrait pas toujours admiratif : « Je la voyais assez souvent dans les réunions, elle était grande, très maigre. Son masque original, la noblesse de son expression, effaçaient sa laideur... Elle était toujours très pauvrement vêtue, effet de son indifférence bien plus que du manque d’argent ; car elle gagnait beaucoup à ses conférences où elle faisait salle comble. Mais elle ne prenait aucun soin de sa personne, oubliant de se peigner et de se laver. En outre, quand elle avait un peu d’argent, il y avait toujours quelqu’un pour venir le lui soutirer. Et elle ne pouvait pas refuser ; il lui fallait soutenir le personnage qu’on lui avait fait. Il était entendu que la Bonne Louise ne savait rien refuser et était capable de retirer sa chemise pour la donner à une pauvresse.
Son éloquence était toute de sentiment, elle disait la misère des pauvres gens, les taudis glacés, les enfants sans pain. La révolution vengerait tout cela et après quelques jours de désordre, tout le monde serait heureux. Cette révolution avait dans son esprit quelque chose de mystique ; c’était une force de la nature, dans les images qui ornaient toujours ses discours, Louise Michel la comparait à un torrent, une avalanche, à un tremblement de terre, à une marée qui submerge tout. Au fond, bien que Louise Michel se déclarait athée, la révolution était pour elle une sorte de justice divine.
Je lui reprochais en mon for intérieur de ne pas être féministe, de consacrer ses dons, la force que lui donnait sa célébrité au service des hommes.. J’allais un jour la voir à Londres où elle s’était exilée volontairement par crainte de Constant, ministre de l’intérieur, qui avait menacé de la faire interner comme folle.
Je formulai mes préventions, elle me dit qu’elle était féministe, mais que le mouvement des femmes était trop exigu ; elle était alliée avec les hommes parce que l’action des partis masculins était plus large, plus intéressante. »
La rupture de Madeleine Pelletier avec les anarchistes fut motivée par plusieurs raisons : « Je délaissai les réunions sans regret. Les anarchistes ne m’aimaient pas parce que je voulais affranchir mon [illis.] et aussi parce que je me refusais à prendre un compagnon ; on m’appelait l’unique Madeleine – la Jeanne d’Arc sans sexe. On tolérait bien une Vierge Rouge, mais on n’en voulait pas deux.
Le sort des compagnes ne me disait rien en effet ; prises puis lâchées, elles passaient de l’un à l’autre ; elles traînaient des bébés, car on connaissait mal alors le moyen de les éviter. Ce n’était pas vers cet avenir que je voulais. Je voulais arriver, sortir du milieu où la naissance m’avait placée et je pensais pouvoir y arriver par la culture intellectuelle. »
Quant à Jamin, il se serait discrédité dans une lutte de tendances et, étant sa protégée, elle était mal vue. C’est le moment où elle décida de passer son baccalauréat.
Quelques années plus tard, elle rencontra Maximilienne Biais : « Elle me fut de suite sympathique à cause de notre identité de costume. Elle aussi portait la jaquette tailleur, le col empesé et le canotier et tout cela bien plus beau que chez moi [?], car elle était sinon riche, du moins dans une large aisance. Elle habitait rue Victor Considérant au sixième étage, une chambre pourvue d’une large fenêtre et meublée confortablement.
Je me rappelle une réunion qu’elle organisa salle d’Amas (?), au quartier latin. La salle est occupée aujourd’hui par un cinéma. Il vint beaucoup de monde mais aucune des vedettes annoncées n’était là. Maximilienne s’excusait de son pauvre petit filet de voix de tuberculeuse.
Elle avait alors un petit journal, L’Action féminine ; il fut éphémère comme tous. Pour faire tenir un journal il faut de l’argent et les femmes qui en ont préfèrent le donner aux hommes.
On traitait alors la tuberculose par la suralimentation. J’étais effrayée de voir manger Maximilienne ; elle engloutissait le repas de quatre personnes, cela ne l’empêchait pas d’être toute menue. »
Pour la suite de la vie de Madeleine Pelletier, lire sa biographie dans le Maitron.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article219216, notice PELLETIER Madeleine [PELLETIER Anne, Madeleine] [Dictionnaire des anarchistes] par Dominique Petit, version mise en ligne le 29 septembre 2019, dernière modification le 9 février 2021.

Par Dominique Petit

SOURCES :
Fonds Pelletier, archives Marie-Louise Bouglé, BHVP 8-FG-MS-00015 : manuscrit des « Mémoires d’une féministe ». — Archives de la Préfecture de police Ba 1507. — Charles Sowerwine et Claude Maignien, Madeleine Pelletier, une féministe dans l’arène politique, Les Éditions de l’Atelier, 1992. — Florence Dorrer-Sitoleux et Jérôme Sitoleux, Sur les traces de Madeleine Pelletier, L’envol vidéo & l’’autre rive production, 2021, 57 minutes.

ICONOGRAPHIE : Fonds Pelletier, archives Marie-Louise Bouglé, BHVP.

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