GIRAULT Suzanne (née DEPOLLIER Suzanne). Pseudonymes et noms d’emprunt : CORMIER Olympia, SAUVAGE (du nom de son compagnon François SAUVAGE). (version DBK)

Par Claude Pennetier

Née le 28 juillet 1882 à La Chaux-de-Fonds (Suisse), morte vers le 20 septembre 1973 à Paris ; institutrice libre ; membre du bureau politique du Parti communiste français (1923-1925) ; exclue en janvier 1928, réintégrée en juin 1930 ; sénateur communiste de la Seine de 1946 à 1958.

[Sénat]

Suzanne Depollier, fille d’un anarchiste français vivant en Suisse, partit en 1899 en Russie, comme institutrice-répétitrice de français dans les familles bourgeoises. Elle enseigna à Odessa pendant quatorze ans. Deux enfants naquirent pendant ce séjour : Jeanne Depollier (future épouse du journaliste communiste Georges Altman) et Léon Depollier, né le 8 janvier 1905 en Russie. Au début de la Première Guerre mondiale, la famille s’installa en Ukraine, à Kiev, où elle vécut les débuts de la Révolution russe. Vers mars 1919, Marcel Body*, qui avait été chargé par Sadoul* d’aller à Kiev former un Groupe communiste français, fit sa connaissance : elle « avait largement dépassé la trentaine et dès le premier abord sa hardiesse nous avait frappés. Elle était entièrement acquise à la Révolution bolchevique et, très vite, devint un des piliers du nouveau Groupe communiste français » créé le 4 avril 1919 (Un piano en bouleau de Carélie.

Mes années en Russie 1917-1927, p. 102). Au départ de Body*, les membres du Groupe la nommèrent secrétaire. Pendant l’été 1919, elle dut partir avec ses enfants devant l’avance de l’armée de Dénikine. Le bureau Sud de l’Internationale communiste, pour qui elle travaillait, déménagea en train à Moscou. On connaît bien son voyage mouvementé grâce au récit qu’elle en fit dans l’Humanité du 16 novembre 1957, mais on ignore le détail de ses activités à Moscou, si l’on excepte sa participation au IIe congrès de l’Internationale communiste (19 juillet au 6 août 1920). Signalons le témoignage de Marcel Body* : « Dès son arrivée à Moscou, elle s’était rangée derrière Guilbeaux*, mais elle ne put guère lui apporter autre chose que sa profonde antipathie pour Sadoul*. Guilbeaux* s’en contenta et bien entendu guida les premiers pas de Suzanne Depollier dans les seuls services où il avait accès : la Tchéka. À quoi l’employait-on au début ? Je n’en sais vraiment rien. Mais quand, quelques mois plus tard, Alfred et Marguerite Rosmer*, appelés par Trostsky, arrivèrent à Moscou, elle fut chargée de leur « tenir compagnie » (p. 142).

En avril 1921, sur la recommandation d’Angélica Balabanova, Suzanne Girault entra au Komintern comme traductrice au Secrétariat sur le travail auprès des femmes et secrétaire personnelle de Balabanova.

Suzanne Depollier revint en France au cours de l’année 1921, chargé par l’Internationale de récolter des fonds pour les affamés du Caucase. Elle séjourna d’abord à Metz (Moselle) et adhéra au Parti communiste français. Ce retour était peut-être conçu comme provisoire, comme le font supposer les souvenirs qu’elle évoqua à l’âge de quatre-vingt-dix ans lors d’une réception de vétérans du Parti communiste : « elle racontait récemment comment, revenue en France pour collecter des fonds pour les affamés du Caucase et croyant y rester trois mois, elle y était demeurée » (l’Humanité, 31 juillet 1982). Dès le 22 janvier 1922, elle reprit le chemin de la Russie mais, le 8 février, la police l’arrêta à Forbach (Moselle), de retour de Moscou par l’Allemagne (selon la police, encore que les délais pour le voyage paraissent bien courts), en possession d’une somme de 427 000 marks et de nombreux documents. Évadée dans la nuit du 3 au 4 février mais appréhendée peu après et inculpée d’usage de sauf-conduit appartenant à autrui, elle fut remise en liberté le 25 et bénéficia d’un non-lieu le 29 février. Le contenu des documents permet de connaître certains aspects de ses activités : elle suivait le travail « femmes » dans le Parti communiste allemand et, en France, collaborait avec Hélène Brion au Comité français de secours aux affamés russes.

Le 10 septembre 1922, la Fédération communiste de la Seine l’élut secrétaire adjointe permanente, fonction qui fut confirmée en septembre 1923. Elle s’affirma en fait comme la principale dirigeante fédérale et l’artisan du ralliement de la Seine à la Gauche, au prix de méthodes autoritaires et d’une baisse de moitié des effectifs. Elle forma avec le secrétaire général Albert Treint* un tandem politique dont l’influence se renforça jusqu’en 1925. Le bureau politique la coopta à la fin de l’année 1923.

Le congrès national de Lyon (20-23 janvier 1924) la porta au comité central et au bureau politique, comme responsable du secrétariat politique du groupe parlementaire. Le Ve congrès de l’Internationale communiste (17 juin-8 juillet 1924) la fit entrer au Comité exécutif au titre de suppléante ; elle avait été l’organisatrice et l’interprète d’une entrevue entre la délégation française et Staline*. Réélue au comité central au congrès de Clichy (17-21 janvier 1925), elle anima les commissions « féminine » et d’ » organisation ». En mai 1925, elle était membre du secrétariat du Parti. Ses prises de position sur la question russe et sa volonté de réaliser au plus vite la « bolchevisation organisationnelle » du Parti, lui valurent le soutien de l’IC et l’hostilité des militants de la Gauche. Elle vivait depuis 1924 avec François Sauvage dont elle eut une fille en 1926. La police perquisitionna leur domicile aux Lilas, le 24 avril 1925, à la suite des incidents de la rue Damrémont. Il ne s’agissait vraisemblablement que d’un prétexte pour saisir des documents sur l’aide financière de l’Internationale communiste aux sections européennes. Les policiers découvrirent en effet des lettres, des reçus attestant, la répartition de fonds aux organisations communistes françaises et espagnoles et un adressé à Pierre Semard*. Une fuite permit au journal l’Écho de Paris de reproduire, le 25 juin 1927, l’inventaire des documents et la traduction des lettres écrites en russe.

La mise à l’écart de Zinoviev* au 14e congrès du parti russe (janvier 1926) précéda celle de la direction Treint*-Girault. Staline* déclara le 6 mars 1926 qu’ » il est indispensable de débarrasser la direction du PCF de deux camarades qui ont mené la lutte contre les droitiers, mais qui ont commis des erreurs », Treint* et Suzanne Girault (Œuvres complètes de Staline* en russe). Elle aurait accueilli cette mesure avec colère, d’autant que sa grossesse avancée ne lui permettait pas d’aller à Moscou assurer sa défense. Il ne s’agissait pas d’une éviction complète des postes dirigeants, puisque le congrès de Lille (20-26 juin 1926) la réélut au comité central mais non au BP et qu’elle conserva la responsabilité de la commission féminine.

Le conflit avec la nouvelle direction du Parti (Semard*, Cremet*, Thorez, Monmousseau*) s’envenima à propos de la question russe. Appelée à comparaître devant le bureau politique le 28 octobre 1926, elle déclara : « Je condamne le travail fractionnel fait par les camarades de l’opposition », mais « je désapprouve les sanctions prises contre eux [...] je désapprouve les méthodes de lutte employées par la majorité du comité central du Parti de l’URSS contre l’opposition de 1926 ». Le bureau politique lui retira le droit de représenter le PC. Au comité central des 6 et 7 avril 1927, la résolution finale fut votée à l’unanimité moins une voix, celle de Suzanne Girault. Le projet de thèse pour la conférence nationale de juin condamna ses positions qui conduiraient à « faire triompher à nouveau » sa politique de 1924-1925, réprouvée par le congrès de Lille. Selon la police, le comité central d’avril 1927 l’aurait mise en demeure de démissionner et lui aurait donné trois mois pour trouver du travail. En juin, elle entra à l’hôpital Saint-Louis pour subir l’ablation d’une anse de l’intestin. À sa sortie, Treint* et elle-même préparèrent une intervention commune pour le prochain comité central. Mais, le 31 janvier 1928 la conférence nationale vota à l’unanimité l’exclusion de Suzanne Girault, Albert Treint*, Henri Barré et Marguerite Faussecave accusés de trotskysme ; sanction confirmée en février 1928 par le 9e plénum élargi de l’Exécutif international.

Les amis de Treint* et Girault s’étaient réunis dans une organisation et autour d’un journal l’Unité léniniste, qui cessa de paraître au numéro 17, en juin 1928. Mais, en mars, Treint*, Barré et Maurice Déglise se retirèrent du comité de rédaction pour constituer un groupe de redressement bolchevique. L’Unité léniniste parla de « divergences sérieuses [...] sur l’appréciation de la situation présente en URSS, des décisions du 15e congrès du Parti communiste russe et de notre conférence nationale ». Le VIe congrès du Komintern (juillet-septembre 1928) rejeta sa demande de réintégration faite, le 6 juin 1928, au nom d’anciens de l’Unité léniniste. Elle déclarait se rallier à la tactique électorale (tactique « classe contre classe ») et approuver le « tournant à gauche de l’IC », en particulier la volonté de lutter « contre la néo-bourgeoisie citadine et paysanne redressant la tête » en URSS.

Un document de la commission des cadres dit qu’elle a « reconnu ses erreurs » en 1930 avant d’être réintégrée au Parti communiste en juin 1930, avec François Sauvage. Après cette date elle garda des liens suivis avec la commission des cadres qui sollicitait son avis sur certains dossiers individuels. Le 30 décembre 1932, la municipalité communiste de Vitry-sur-Seine l’engagea en qualité d’employée au dispensaire municipal. Embauchée, en avril 1934, comme rédactrice à la Caisse mutuelle du personnel des communes (organisme sans lien avec le Parti communiste), elle fut secrétaire adjointe puis archiviste du syndicat régional des employés et ouvriers des communes de Seine et Seine-et-Oise.

Son employeur la licencia le 4 février 1940 pour appartenance au Parti communiste. La police l’arrêta en avril 1940. Échappa-t-elle à la prison et à l’internement ? Son fils Léon interpellé le même mois s’évada et participa activement à la Résistance. La notice nécrologique de Suzanne Girault publiée dans l’Humanité du 21 septembre 1973 rappelle qu’elle risqua « sa vie avec ses camarades aux rudes temps de la Résistance ».

À la Libération, elle fit sa réapparition publique comme conseillère de la République puis sénateur de la Seine, de 1946 à 1958. Elle appartint à la délégation des vétérans au congrès de janvier 1967. Lors de son quatre-vingt-dixième anniversaire, une délégation comprenant de Jacques Duclos*, Léon Mauvais* lui rendit visite à Fleury-Mérogis. La mort la surprit un an plus tard. L’Humanité du 21 septembre 1973 lui consacra un article non signé intitulé « Suzanne Girault, une révolutionnaire ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article73211, notice GIRAULT Suzanne (née DEPOLLIER Suzanne). Pseudonymes et noms d'emprunt : CORMIER Olympia, SAUVAGE (du nom de son compagnon François SAUVAGE). (version DBK) par Claude Pennetier, version mise en ligne le 11 août 2009, dernière modification le 1er mars 2010.

Par Claude Pennetier

[Sénat]

SOURCES : RGASPI, Moscou : 495 270 7453 : dossier personnel de Suzanne Girault. — J. Humbert-Droz, Origines et débuts des Partis communistes des pays latins, op. cit.. — Les partis communistes des pays latins, op. cit.. — J. Humbert-Droz, « L’œil de Moscou » à Paris, Paris, 1964. — Marcel Body, Un piano en bouleau de Carélie. Mes années de Russie 1917-1927, Paris, 1981. — Henri Guilbeaux, Du Kremlin au Cherche-Midi, Paris, 2e éd., 1933, p. 227. — Notes de Pierre Boichu. — Notice par J. Maitron et Cl. Pennetier, DBMOF.

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