VERDARO Virgilio, dit Gatto Mammone, dit Professeur Rütli

Par Philippe Bourrinet

Né le 28 juin 1885, près de Balerna (Tessin, Suisse), mort à Pontassieve di Firenze (Toscane, Italie) le 6 décembre 1960 ; enseignant d’histoire, historien du mouvement ouvrier international, journaliste, archiviste ; membre du Parti socialiste italien de 1901 à 1920 ; secrétaire de la Fraction communiste abstentionniste en 1920 ; l’un des fondateurs du Parti communiste italien en janvier 1921 ; depuis 1924 « kominternien » de l’hôtel Lux à Moscou ; l’une figures majeures de l’Opposition « bordiguiste » en Russie (1927-1931), puis en France et Belgique jusqu’en 1940 ; réfugié en Suisse, membre du Parti socialiste tessinois de 1946 à 1957. Archétype de l’intellectuel kominternien irréductible (Pr Rütli) dans le roman Faux Passeports de Charles Plisnier.

Virgilio Verdaro vers 1950, jouant aux cartes, Casa del popolo de Balerna (Suisse).
Virgilio Verdaro vers 1950, jouant aux cartes, Casa del popolo de Balerna (Suisse).

Virgilio Verdaro, citoyen suisse, naquit près de Balerna (Tessin, Suisse), non loin de Côme à la frontière italienne. Son père étant professeur de philosophie à l’université de Florence, Virgilio Verdaro fit ses études au lycée de Florence.

En 1901, âgé de seize ans, il devint membre de la section florentine du Parti socialiste italien. Il se fit vite remarquer par sa propagande anticléricale, mais aussi antimaçonnique, en proposant (sans succès) en septembre 1908 l’expulsion des francs-maçons du parti.

Ses études universitaires l’amenèrent à la licence d’histoire, matière qu’il enseigna au lycée et dans diverses écoles. C’est pendant cette période qu’il connut sa première femme, qui était cantatrice à l’opéra de Florence.

En 1909, Verdaro enseigna en Romagne (Sant’Arcangelo di Romagna) où il fit la connaissance du directeur du journal socialiste romagnol La Lotta di classe : Benito Mussolini. Il enseigna ensuite dans la république de Saint-Marin, où il devint l’un des phares de la petite section socialiste. Il représenta ce petit territoire au congrès socialiste de Bâle en 1912. Il retourna ensuite en Suisse enseigner l’italien à l’auto-école (Verkehrsschule) de Saint-Gall.

Mais en 1915, à l’entrée de l’Italie dans le conflit mondial, il revint à Florence pour mener une vigoureuse campagne contre la guerre. Il fut alors relégué par le gouvernement en Calabre. En août 1917, il fut condamné à Forli à deux mois de prison. A la fin de la guerre (1918), Verdaro entra en contact avec Bordiga. En 1919, il prit la tête des abstentionnistes (antiparlementaires) de Florence gagnés aux positions de Bordiga. Figure de proue de l’abstentionnisme, il fut délégué de la Fraction communiste abstentionniste au Congrès socialiste de Bologne (5-8 octobre 1919). En mai 1920, à Florence, il fut nommé à la commission exécutive de la Fraction “bordiguiste”, dont il devint le secrétaire.

Délégué au congrès de Livourne en janvier 1921, il a été l’un des fondateurs du nouveau parti communiste. Citoyen suisse, Verdaro fut expulsé d’Italie quelques mois plus tard. Ne pouvant rentrer en Italie, il vécut en Autriche, à Steinach (Styrie), puis à Vienne.

En 1924, il dut se réfugier à Moscou. Il fut d’abord employé par l’Office de la censure, puis enseigna à l’Institut Marx-Engels, fondé par Riazanov. Il travailla avec sa seconde femme Emilia Mariottini (1897-1980) à une Histoire du mouvement ouvrier international, qui devait être publiée en Union soviétique. Il logea jusqu’en 1928 au fameux Hôtel Lux, où la GPU surveillait à loisir les kominterniens.

En février-mars 1926, il accueillit son ami Bordiga, à Moscou, lequel mena une attaque en règle au Plénum élargi contre la politique du Komintern et la personne même de Staline, présent à ce plénum. Verdaro soutint entièrement Bordiga qui non seulement proposa que les partis communistes du monde entier gouvernent en commun l’Union Soviétique, mais accusa Staline d’être « le fossoyeur de la révolution ».

Rapidement, avec Ersilio Ambrogi (1883-1964) et Arnaldo Silva (1887-3.6.1938) [fusillé en 1938 au polygone de Butovo, à Moscou], Mario De Leone (1889-1936), il entra en contact avec la Fraction de Gauche du PCI - dirigée dès 1927, en France et en Belgique, par Ottorino Perrone* -, et se montra solidaire de Trotsky. À partir de 1928, il est considéré comme “trotskyste”. Mais, au nom de l’Académie communiste de Moscou, il put continuer à mener un travail de liaison et de correspondance avec les partis communistes latino-américains, Colombie entre autres.

Il fut exclu – avec Ersilio Ambrogi et Arnaldo Silva – le 10 mai 1929 du Parti communiste russe. C’est à cette époque de dissidence que, dans les milieux italiens, son amour immodéré des félins lui valut le surnom ironique de Gatto Mammone, nom mythique d’un chat géant (et diabolique) de la culture populaire italienne. Immanquablement, lors de débats houleux, le chat de Verdaro était immanquablement traité par le stalinien italien Giovanni Germanetto (1885-1959), de « maudit trotskyste ».

En mai 1931, il réussit à quitter l’URSS, mais sans le manuscrit de son ouvrage sur l’histoire du mouvement ouvrier international, confisqué. Sa femme enceinte servit alors d’otage au GPU. Elle fut expulsée du parti communiste russe en 1933 et perdit son travail ainsi que tout moyen de subsistance. Son fils Vladimiro mourut de faim en décembre 1934.

Arrivé en France, en juillet 1931, Verdaro se réfugia à Bruxelles, où il fut nommé secrétaire du Comité exécutif de la Fraction, et rétribué comme (unique) permanent. Il réussit à entrer plusieurs fois en France, pour animer des réunions de la Fraction ‘bordiguiste’. A la suite de l’une d’elles, en 1933 il fut expulsé de France vers la Suisse, mais retourna rapidement à Bruxelles.

Avec Ottorino Perrone, il fut responsable de la rédaction de Prometeo et Bilan, auxquels il contribua abondamment de sa plume sous le pseudonyme de Gatto Mammone. Ses articles portaient essentiellement sur les questions de la guerre impérialiste qu’il jugeait inévitable, du fascisme et de la géopolitique (Chine-Japon et Abyssinie), mais aussi de la Palestine (conflit arabo-juif). Il fut le fidèle collaborateur de Perrone, et joua un rôle essentiel dans la Fraction, comme membre de la Commission exécutive. Sur ce dernier conflit devenu ouvert en 1936, il considérait que « naturellement, il n’y a pas de question ‘palestinienne’, mais uniquement [celle de] la lutte de tous les exploités du Proche-Orient, arabes ou juifs compris, qui fait partie de la lutte plus générale de tous les exploités du monde entier pour la révolution communiste ».

Fidèle collaborateur de Perrone, mais sachant aussi le contester, il joua un rôle essentiel dans la Fraction, comme membre de la commission exécutive. Lors du congrès de la Fraction de 1935, il est de ceux qui proposent l’abandon de toute référence au parti communiste, pour prendre le nom de “Fraction italienne de la Gauche communiste”. Lors des événements révolutionnaires d’Espagne en 1936, il s’opposa tout comme Perrone à la minorité de la Fraction qui décida de s’engager dans les milices du POUM pour combattre l’armée franquiste ; il considérait, au contraire, que la première tâche était de renforcer le « front de classe » pour « abattre le capitalisme de part et d’autre des fronts militaires ».

En mai 1940, sous le coup d’une demande d’extradition du gouvernement fasciste, il abandonna la Belgique et se réfugia en Suisse, dont il était toujours citoyen. Sans son épouse Emilia Mariottini – qui put miraculeusement quitter l’Union soviétique pour Paris en janvier 1937, puis Florence –, il s’installa sans aucun bien à Balerna. Il vécut dans la plus extrême indigence jusqu’à la fin de la guerre, sans autre ressource qu’une maigre allocation communale. Fin 1945 et jusqu’en 1956, il trouva un emploi faiblement rétribué d’archiviste en histoire.

En février 1942, il adhéra à la section socialiste de Balerna, qui avait été proche dans les années 30 du mouvement antifasciste clandestin Giustizia et Libertà. Il commença à devenir un collaborateur du journal local socialiste Libera Stampa, dans lequel il avait déjà publié en août 1940 un article sur l’assassinat de Trotsky. En 1946, il fit partie du comité cantonal du parti socialiste. Plusieurs années de suite (1947, 1951 et 1955), il fut candidat sur la liste socialiste pour l’élection au Grand conseil. Il semble avoir noué quelques contacts avec les ‘bordiguistes’ italiens du Parti communiste internationaliste : en 1947, un article ancien de lui (1934) fut publié dans Prometeo (“in un margine ad un anniversario”). S’il saluait le militant Trotksy, assassiné par Staline, il ne manquait pas de mettre en exergue les divergences politiques entre le courant « bordiguiste » et la IVe Internationale. Trotsky s’était livré à « des tentatives prématurées de créer une Quatrième Internationale avant de se doter des prémisses idéologiques, d’en former les cadres, d’attendre l’instant objectivement favorable. » Non seulement, Trotsky avait été aveugle sur la marche inévitable vers la guerre, mais il était tombé dans le piège de l’idéologie antistalinienne : « Son aveuglement à ne pas voir dans la prétendue ‘révolution’ espagnole la première phase de la guerre impérialiste, sa position erronée lors des controverses sur le problème chinois qui l’ont placé sur le terrain même du stalinisme appartiennent à cette toute dernière période… dans la question russe elle-même, la position de Trotsky s’est incarnée dans l’‘antistalinisme’, complément obligé du stalinisme, à l’instar de l’ancienne tragédie grecque où le protagoniste ne pouvait jouer sans son opposant l’antagoniste, pour la poursuite même de l’action scénique ».

De 1944 à 1957, date de sa démission du Parti socialiste tessinois, il fut élu à plusieurs reprises au conseil communal de Balerna, bien qu’il fut toujours catalogué comme un dissident de gauche. Néanmoins, en 1953 et 1955, il ne s’était pas opposé à une entente avec les libéraux pour une expérience de gouvernement. Il critiqua surtout maintes fois le PS suisse pour avoir abandonné son anticléricalisme.

Il quitta la Suisse italienne en 1957 pour s’établir avec son épouse près de Florence, à Pontassieve di Firenze. C’est là qu’il mourut le 6 décembre 1960. Sur sa tombe du cimetière de Pontassieve, on peut lire : « Justice et Liberté furent son acte de foi ».

Bordiga, de Naples, envoya une longue lettre de condoléances à Emilia Mariottini, soulignant qu’en dépit de toutes les vicissitudes, Virgilio « n’avait jamais abandonné sa foi en la doctrine communiste ».

Virgilio Verdaro, sous le nom de professeur Rütli, inspira le romancier et ancien communiste Charles Plisnier (1896-1952), prix Goncourt (1937) qui dans son roman Faux passeports le décrit comme un intellectuel réfléchi totalement insensible au pathos de l’action et à la soumission perinde ac cadaver [« à la manière d’un cadavre »], marques de fabrique du stalinisme kominternien.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article145848, notice VERDARO Virgilio, dit Gatto Mammone, dit Professeur Rütli par Philippe Bourrinet, version mise en ligne le 1er avril 2013, dernière modification le 12 avril 2013.

Par Philippe Bourrinet

Virgilio Verdaro vers 1950, jouant aux cartes, Casa del popolo de Balerna (Suisse).
Virgilio Verdaro vers 1950, jouant aux cartes, Casa del popolo de Balerna (Suisse).

ARTICLES : Revue Bilan, bulletin théorique de la Fraction de gauche du PCI, Bruxelles : n° 4, fév. 1934, p. 140-147 : « En marge d’un anniversaire » ; n° 9, juil. 1934, p. 313-321, « La chine soviétique » ; n° 10 août 1934, p. 360-363, « La Mongolie ‘rouge’, convoitise de l’impérialisme japonais » ; n° 13, nov.- déc. 1934, p. 446-450, « La comédie de Mussolini : L’État corporatif en Italie » ; n° 20, juin-juil. 1935, p. 662-668, « L’impérialisme italien à la conquête de l’Abyssinie » ; n° 21, juil.-août 1935, p. 703-706, « La première et la deuxième internationale devant le problème de la guerre » ; n° 23, sept.-oct. 1935, p. 767-780, « Compte rendu du Congrès de la fraction–Résolutions adoptées » ; n° 24, oct.-nov. 1935, p. 804-807, « Le déroulement de l’aventure africaine » ; n° 27, janv.-fév. 1936, p. 888-892, « Comment, dans la Russie des Soviets, on assassine la camarade Mariottini » ; n ° 31, mai-juin 1936, et n° 32, juin-juil. 1936, « Le conflit arabo-juif en Palestine » ; n° 34, août-sept. 1936, p. 1114-1118, « La boucherie de Moscou » ; n° 35, sept.-oct. 1936, « La tragédie espagnole » ; n° 43, sept.-oct. 1937, p. 1408-1411, « L’impérialisme japonais à la conquête de la Chine » ; n° 44, oct.-nov. 1937, « Le monde arabe en ébullition ». – Libera spampa [organe du parti socialiste tessinois], n° 182, 24 août 1940, “Leone Trotzki 1879-1940”, p. 2.

SOURCES  : APC CPC Roma, busta 3077, « Emilia Mariottini ». – Archives Ersilio Ambrogi (BDIC de Nanterre). Archivio Cantonale di Bellinzona, Fondo Guglielmo Canevascini. – Il Soviet, 1920. Bolletino interno della Frazione di sinistra, 1931-1933. – Bilan, Prometeo et Octobre, 1933-1939. – Libera Stampa, Balerna, n° 286, 15 déc. 1960, “Virgilio Verdaro”. – Il programma comunista, Milan, n° 24, 25 déc. 1960, “Virgilio Verdaro : Un altro della vecchia guardia”.
OUVRAGES : Angela Battagli, Il movimento operaio nel territorio di Pontassieve dall’Unità d’Italia al Fascismo, Pontassieve, 1979. – Fausto Bucci, Rossano QUIRICONI, Claudio Carboncini, La vittoria di Franco è la disfatta del proletariato… Mario De Leone e la rivoluzione spagnola, “La Ginestra – Comitato pro ex Ilva”, Follonica, 1997. – Dino ERBA, Il Gatto Mammone. Virgilio Verdaro tra le guerre e le rivoluzioni del Ventesimo secolo, Al Insegna del Gatto Rosso, Bergame, 2011. – Pasquale GENASCI, Il Partito socialista nel Ticino degli anni 40, Fondazione Pellegrini-Canevascini, Lugano, 1985. – Pasquale Genasci et Bruno Stoppa, Virgilio Verdaro (1885-1960), il comunista eretico e il socialista controcorrente, il militante internazionalista e il balernitano, Associazione cultura popolare, Balerna, Fondazione Pellegrini-Canevascini, Lugano, 1988. – Jules Humbert-Droz, Il contrasto tra l’Internazionale e il PCI 1922-1928, Feltrinelli, Milano, 1969. – Resoconto stenografico del XVII Congresso nazionale del Partito socialista italiano, Livorno 15-20 Gennaio 1921, con l’aggiunta dei documenti sulla fondazione del Partito comunista d’Italia, Edizionzi Avanti !, Milano, 1962. – Giancarlo LEHNER et Francesco BIGAZZI, La tragedia dei comunista italiani. Le vittime del PCI in Unione Sovietica, Mondadori, Milan, 2006. – Charles Plisnier, Faux passeports, Editions Labor, coll. ‘Espace Nord’, Bruxelles, 2005. – Irene Rosati, Venezia–Mosca, andata e ritorno. Vita di Ribelle Spina, thèse, Ca’ Foscari, Venise, 2005. – Paolo Spriano, Storia del Partito comunista italiano, vol. I, Da Bordiga a Gramsci, Einaudi, Torino, 1976. – Ruth von Mayenburg, Hotel Lux – Das Absteigequartier der Weltrevolution, Piper Verlag, Munich, 1991. – Arkadi Vaksberg, Hôtel Lux. Les Partis frères au service de l’Internationale communiste, Fayard, Paris, 1993. — – Lazar y Victor Jeifets, « El Partido comunista colombiano, desde su fundación y orientación hacia la ‘transformación bolchevique’. Varios episodios de la historia de relaciones entre Moscú y el comunismo colombiano », Anuario colombiano de historia social y de la cultura, n° 28, Bogota, 2001. – Peter Huber et Lazar Jeifets, La Internacional comunista y América Latina, 1919-1943 : diccionario biográfico, Moscou, 2004.

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