HANNON Raymond [Dictionnaire Algérie]

Par Jean-Louis Planche

Né à Paris le 12 mai 1932, jeune communiste quittant Nevers (Nièvre, France) pour Alger ; aide-comptable employé sur le port poussant à la syndicalisation des journaliers algériens ; pour le PCA, organisateur des Jeunesses démocratiques de la Casbah ; partisan de la lutte armée, adhérent au FLN ; emprisonné aux prisons de Barberousse (Serkadji) et Maison-Carrée (El Harrach) puis interné au camp de Lodi (Draa Essamar), expulsé en 1960.

À partir de 1939, Raymond Hannon vit à Nevers où il adhère au cercle de la Jeunesse communiste en septembre 1944, puis au Parti communiste en octobre 1948. Après un CAP d’aide-comptable, il s’embarque pour Alger en décembre 1948, seul et sans adresse.

Employé aux huileries Lesieur sur le port comme coursier, il adhère à la section du PCA à Hussein-Dey et se retrouve intégré à une cellule du centre d’Hussein-Dey. Aucun « Musulman » ne venait aux réunions. Licencié pour avoir été arrêté par la police lors d’un affichage, il est embauché fin 1949 à la centrale de l’Électricité Gaz d’Algérie sur le port d’Alger, l’une des entreprises où il y avait le plus de communistes. R. Hannon est muté dans une des deux cellules PCA de la centrale électrique. Plus du tiers des deux cent employés sont « musulmans », la plupart embauchés comme journaliers pour un an maximum. Aucun n’appartient au PCA. La CGT syndicalise mais refuse l’adhésion des journaliers. Prévenue par R. Hannon en 1951, la direction régionale du PCA impose à la CGT, l’entrée des journaliers ; deux ou trois journaliers entrent au bureau de la section syndicale, mais le nouveau bureau ne se réunira jamais tandis que l’ancien bureau continue à se réunir sans les représentants des journaliers.

Avec les jeunes ouvriers d’Alger, R. Hannon va former un cercle de la jeunesse d’entreprise, le seul et unique qui ait existé : il les fait adhérer à l’Union de la Jeunesse Démocratique Algérienne. À leur contact, il apprend à parler l’arabe, comprend et parle un peu le kabyle. Ces jeunes étaient très nationalistes, avec l’idée que l’Algérie va être indépendante. L’UDJA vend beaucoup d’exemplaires de Liberté. L’UJDA recrute alors exclusivement chez les « Musulmans » ; les « Européens » n’y viennent plus.

En octobre 1952, R. Hannon est arrêté alors qu’il peint des inscriptions, condamné à huit jours de prison fermes, il est licencié. Sortant du régiment en mars 1954, service militaire accompli, il trouve un emploi d’aide-comptable dans une entreprise de produits pharmaceutiques à Bab-el-Oued. Il milite alors dans une cellule à Champ de Manœuvre. Il y avait un immense bidonville sur la place, une véritable ville. La cellule, à 100 % européenne, est formée d’employés ; le PCA étant très peu implanté dans le bidonville.

À l’UJDA, R. Hannon est secrétaire administratif du premier secrétaire, Mustapha Saadoun, membre du CC du PCA ; il est le seul « Européen » au Bureau National. Marié à une algérienne musulmane qui lui a donné un fils, il vit d’abord au bidonville de Champ de Manœuvre, puis à la Casbah. Une partie des adhérents étaient membres du PPA-MTLD et avaient fait de l’entrisme. Ceux-ci avaient tenté d’être majoritaires au cercle le p1us important d’Alger, celui de la Casbah, si bien que le bureau avait rattaché au cercle des jeunes qui n’habitaient pas la Casbah pour conserver la majorité. L’UJDA publie des tracts et un bulletin ronéoté ; à son local, rue Bab Azzoun, l’on vient discuter politique et lire Alger Républicain. Deux jours après le 1er novembre 1954, ayant quitté avec son fils l’appartement de la Casbah, sa femme kabyle disparaît ; aucune trace n’a jamais été retrouvée.

Après novembre 1954, l’UJDA continue à faire des adhésions mais exclusivement d’Algériens « musulmans », chômeurs ou peu s’en faut. Dans les cellules du PCA, la question de la guerre n’est pas à l’ordre du jour ; parmi les cadres moyens, la prudence domine. Ils sympathisent, mais n’ont pas l’air convaincus que le FLN réussira à étendre son mouvement.

En avril 1955, R. Hannon et un autre dirigeant national de l’UJDA, Mohammed Ould Amrouche, ex-PPA passé au PCA, présentent à la direction du Parti un texte demandant que le parti s’engage dans la lutte armée. Reçus par Ahmed Akkache, ils se voient reprocher une terminologie anarchiste, car Ould Amrouche avait parlé dans le texte de la nécessité de « l’action directe ». Akkache développe sa théorie, puisée dans les œuvres de Mao Tsé Toung, sur la guerre populaire : il est pour la lutte armée, espère qu’elle aura des succès, mais ils seront limités, car la lutte armée ne touchera que les régions où le niveau de compréhension est le plus élevé, les Aurès en l’occurrence. Dans le reste du pays, et notamment les villes, on continuerait à lutter de façon légale. « Reprenait-il les thèses maoïstes du réduit armé ? Il nous a cité Lénine pour nous dire que la lutte armée n’avait de sens que si elle était de masse. Il y avait pour lui opposition entre lutte armée et lutte de masse ».

En octobre 1955, le PCA ayant été dissous, R. Hannon décide d’adhérer au FLN car Mohammed Ben Ali Abdallah, membre du PCA, chez lequel il habite, lui propose d’entrer dans le groupe FLN qu’il est en train de constituer. Il est arrêté le 30 juin 1956 dans la gargote, lieu de rendez-vous où il attendait le guide, déjà intercepté, qui devait le conduire au maquis de Miliana. Inculpé d’atteinte à la Sûreté extérieure de l’État, R. Hannon est incarcéré un an à la prison civile d’Alger, Barberousse (Serkadji), dans une salle où étaient tous les condamnés droits communs européens, une partie des incarcérés politiques européens, et quelques incarcérés politiques musulmans privilégiés (car on sortait tous les jours dans la cour).

En 1957, il est envoyé à Maison-Carrée (El Harrach), passe enfin devant un tribunal, est condamné à trois ans de prison, fait appel ; la peine est confirmée en appel. En première instance il fait une déclaration politique expliquant pourquoi il a rejoint le FLN. Il quitte la prison de Maison-Carrée en mars 1959, bénéficiant de trois mois de grâce, est emmené au camp de transit de Béni Messous, puis en avril 1959 au camp de Lodi, comme tous ceux qui ont purgé leur peine mais qui sont jugés politisés, donc dangereux.

Le camp de Lodi est relativement privilégié car on y trouve surtout des « Européens », la plupart étant communistes. Fin 1959 cela va changer car toute la direction de l’UGTA arrive en bloc de Berrouaghia. Le camp jusque là dirigé par un comité du PCA passe sous la direction clandestine du FLN. Les détenus font fonctionner la cantine, achetant la nourriture, gérant le budget, faisant la cuisine, certains détenus allant au village escortés par des CRS, pour s’approvisionner.

Les conditions de nourriture sont tout à fait correctes, aucune brutalité. La radio est interdite, mais les détenus ont le droit d’acheter le journal d’Alger. Il y a des groupes d’étude : un de psychologie, un d’économie animé par Abdennour Ali Yahia, le principal responsable politique. Il n’y a aucune évasion ni aucune tentative d’évasion. Il y avait de temps à autre des libérations, plus importantes au moment des négociations de Melun. R. Hannon fait partie d’une libération intervenue le 18 juin 1960.

À Alger avant d’être expulsé sur la France, il revoit quelques amis mais n’a aucun contact politique, en l’absence de toute organisation du parti communiste capable de le prendre en charge sur place. À Paris, il reprend contact avec le FLN qui cherche des Français pour assurer des transports. Employé de bureau à la mairie de Nanterre, R. Hannon prospecte parmi les milieux catholiques ou PSU, les porteurs de valise recrutés par lui se mettant directement au service du FLN.

En octobre 1961, il quitte la France pour la Pologne avec l’accord du FLN. La guerre se termine en Algérie mais, pour les internationalistes notamment du réseau d’Henri Curiel, Solidarité, se poursuit dans le monde. R. Hannon est alors envoyé en Amérique latine où il participe à l’enseignement dispensé clandestinement aux cadres politiques des guérillas présentes et à venir, insistant notamment sur le danger politique des attentats aveugles. À la fin des années 1980, il est gérant d’une librairie à Paris, rue de Tolbiac.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article152233, notice HANNON Raymond [Dictionnaire Algérie] par Jean-Louis Planche, version mise en ligne le 11 janvier 2014, dernière modification le 23 janvier 2019.

Par Jean-Louis Planche

SOURCES : Entretiens de Raymond Hannon avec Jean-Louis Planche, juillet 1987. — Nathalie Funès, Le camp de Lodi, Algérie 1954-1962, Stock, Paris, 2012. — René Gallissot, Henri Curiel. Le mythe mesuré à l’histoire, Riveneuve éditions, Paris 2009, Chihab éditions, Alger 2012.

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