Dufrasne Philippe.

Par Jean Puissant

Wasmes (aujourd’hui commune de Colfontaine, pr. Hainaut, arr. Mons), 1862 – Wasmes, 1909. Ouvrier puis employé d’une coopérative, membre du Parti socialiste républicain, fondateur de plusieurs coopératives, syndicaliste, collaborateur de la presse.

Ouvrier mineur resté handicapé (il est boiteux) après un accident de travail et pensionné à ce titre par la Caisse de prévoyance des charbonnages du Couchant de Mons, Philippe Dufrasne connait un destin identique à celui auquel il va s’opposer durant toute sa vie militante, Elisée Fauvieau*. S’il n’est fondateur, il est un des premiers adhérents de la boulangerie coopérative de Wasmes, créée par ce dernier en novembre 1885 à l’image du Vooruit (En avant) de Gand (Gent, pr. Flandre orientale, arr. Gand), qui lui sert de modèle. Il en devient administrateur. L’opposition à Fauvieau vient peut-être de là, puisque la littérature (Louis Bertand, Victor Serwy – voir Sources) souligne les vives tensions qui ont émaillé l’histoire de cette coopérative, importante par ailleurs, tensions dues à des questions de stratégie, de gestion et sans doute de personnalités.
Du moins la différenciation au plan politique se manifeste dès 1887. En effet, Elisée Fauvieau, qui a fait venir Alfred Defuisseaux* dans le Borinage (pr. Hainaut) en février 1886, ne le suit pas dans sa prise de distance à l’égard du Parti ouvrier belge (POB), qui se traduit par la scission du Parti socialiste républicain (PSR) en août 1887. Tout en suivant l’ensemble du Borinage dans le sillage du tribun radical, Fauvieau reste en contact avec le POB, avec les socialistes gantois, alors que Philippe Dufrasne, son cadet de dix ans, participe à l’aventure républicaine. Selon Victor Serwy, il défend l’idée développée par A. Defuisseaux, que la coopération ne doit être qu’un moyen au service du parti (humain et financier), alors que pour le Vooruit comme pour Fauvieau, la coopération est également un moyen de transformation de la société et d’émancipation ouvrière (consommation, épargne).
Philippe Dufrasne crée donc une coopérative concurrente La Justice à Petit Wasmes, hameau de la commune de Wasmes, en 1895. Elle est le fruit de ces oppositions, mais aussi de la perception des adhérents de ce hameau d’être les oubliés de l’Union.

Sur le plan politique régional, Philippe Dufrasne manifeste son intérêt pour la presse. Il collabore à La Liberté de Elisée Fauvieau* en 1887, La Bataille, organe du PSR, en 1889. Il est directeur de rédaction du Suffrage Universel de Defuisseaux (1892). À ce moment, il bénéficie d’une subvention de quinze francs par semaine attribuée par la Régionale des mineurs. Il est également membre de son comité de rédaction sous la houlette de la Fédération socialiste républicaine du Borinage (FSRB).
Membre du Comité de la FSRB depuis 1887 (comme Fauvieau) et il le restera jusqu’à son décès, Philippe Dufrasne est, à ce titre, membre du conseil d’administration de La Mine aux mineurs, tentative malheureuse de gestion directe du charbonnage de Belle et Bonne en difficulté.

Lors des élections de la constituante en 1892, Philippe Dufrasne s’oppose à l’idée de présenter Léon Defuisseaux sur la liste libérale, défendue par Fauvieau et Désiré Maroille. Il est, en 1899, un des fondateurs de l’Imprimerie coopérative de Cuesmes (aujourd’hui commune de Mons dont il est un administrateur.
Responsable syndical à Petit-Wasmes, Dufrasne siège au comité fédéral du syndicat des mineurs. C’est à ce titre qu’il témoigne à la commission d’enquête sur le temps de travail dans les mines en 1907.

En 1895, Elisée Fauvieau et Philippe Dufrasne sont élus conseillers provinciaux du Hainaut où ils représentent le canton de Boussu. Sur le plan local, Fauvieau se présente sur la liste du bourgmestre libéral Edouard Biévelez aux élections communales de 1888. Il n’est pas élu. Par contre, il est élu lors du scrutin de 1890 tout comme Dufrasne. Fauvieau devient premier échevin, tandis que Dufrasne investit la Fédération socialiste républicaine du Borinage, crée non seulement La Justice, mais aussi un syndicat, Les arts et métiers, organisation probablement ouverte à tous les métiers. Il s’oppose au cartel Biévelez-Fauvieau avec une liste POB aux élections communales de 1895. Il reste minoritaire au conseil communal de Wasmes jusqu’aux élections de 1907 qui voient sa liste obtenir la majorité des voix (renouvellement de moitié). La bascule a eu lieu en 1904 aux élections législatives et provinciales, moment où Fauvieau présente sans succès des listes dissidentes et est exclu du POB. Cette situation de conflit n’est pas rare dans les bastions socialistes borains. Victor Serwy, qui a manifestement pris parti pour Fauvieau, plus conforme à sa propre vision de la coopération, décrit ainsi Dufrasne : « Type d’agitateur populaire… porc-épic social ». Seule la disparition des deux « ennemis » en 1905 et 1909, permet à Hector Fauvieau* qui a succédé à son père, Elisée, à la coopérative, au syndicat et à la commune, de réunifier le camp socialiste et à obtenir la majorité absolue conseil communal en 1921 (douze sièges sur quinze).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article251188, notice Dufrasne Philippe. par Jean Puissant, version mise en ligne le 22 septembre 2022, dernière modification le 22 septembre 2022.

Par Jean Puissant

SOURCES : BERTRAND L., Histoire de la coopération. Les hommes - Les idées - Les faits, 2 t., Bruxelles, 1903 – SERWY V., La coopération en Belgique, t. IV : La vie coopérative - Dictionnaire biographique, Bruxelles, 1952 – PUISSANT J., L’évolution du mouvement ouvrier socialiste dans le Borinage, Gembloux, réédition, 1993.

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