MAROILLE Aurèle, Désiré.

Par Jean Puissant

Frameries (pr. Hainaut, arr. Mons), 23 novembre 1862 – Heer-Hagimont (pr. Namur, arr. Dinant), 11 juillet 1919. Ouvrier mineur, employé puis vendeur de la presse socialiste, militant socialiste, coopérateur, dirigeant socialiste régional, secrétaire général de la Fédération nationale des mineurs, bourgmestre de Frameries, député de l’arrondissement de Mons, militant wallon.

Désiré Maroille naît dans une famille catholique. Son père, niveleur, meurt dans un accident de travail lorsqu’il avait deux ans (1865 ?). Il poursuit ses études à l’école primaire du village. À l’âge de onze ans, malgré ses excellents résultats, il entre au charbonnage pour soutenir le budget familial. Il devient marqueur. En 1877, un oncle, Camille, commerçant, l’engage comme commis. Il a quinze ans. Il devient ensuite voyageur de commerce. En 1880, alors que Désiré Maroille est devenu militant socialiste et athée, cet oncle l’abandonne à son sort en raison de cet engagement. Il devient vendeur de La Voix de l’ouvrier de Louis Bertrand.

Le militant socialiste

Désiré Maroille reste-t-il « marchand de journaux », après la disparition de l’organe bruxellois ? Du moins le redevient-il en 1885 pour diffuser la nouvelle série de La Voix de l’ouvrier, puis du Peuple, à partir de décembre 1885. Il apparait lors de la grève étendue à l’ensemble du bassin borain (pr. Hainaut) de l’hiver 1885. Commencée dans l’est du bassin en janvier (Quaregnon, Flénu, Frameries), elle lutte contre la baisse des salaires. Les grévistes ont un cahier de revendications structuré (qui a pour origine la période de l’Association internationale du travail - AIT), dû à Elisée Fauvieau* (Wasmes). Après l’arrestation de ce dernier en février 1885, Désiré Maroille et Émile, dit Virgile, Auquier, ouvrier mineur de Frameries, tentent de diriger le mouvement. La Voix de l’ouvrier, journal relancé en 1884 et vendu à moitié prix dans la région (cinq centimes) et des Bruxellois, dont Jean Volders, rédacteur en chef du Peuple, soutiennent le mouvement. Cette médiatisation provoque un mouvement de solidarité nationale, à Bruxelles (pr. Brabant ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), Charleroi (pr. Hainaut), Gand (Gent, pr. Flandre orientale), Verviers (pr. Liège). Des wagons de pains sont envoyés aux mineurs en grève. Maroille est alors le mieux placé pour assurer les liaisons avec le reste du pays et l’ensemble du Borinage.

La grève se termine sans résultat à la fin du mois de mars. Mais elle a pour conséquence, la reformation des groupes, fondés au début des années 1880 voire à la période de l’AIT. Cinq d’entre eux participent au Congrès de Bruxelles des 5 et 6 avril 1885 qui décide la création du Parti ouvrier belge (POB). Désiré Maroille y représente l’Union ouvrière de Frameries. Il déclare : « Votre aide a été a été des plus nécessaires, aussi les mineurs ont-ils juré une amitié constante à leurs frères ». Il demande de l’aide pour organiser les mineurs et suggère de créer une fédération des quatre bassins miniers (Borinage, Centre, Charleroi, Liège). Maroille envoie des correspondances à La Voix de l’ouvrier.

Impressionné par la solidarité effective des grandes coopératives du pays, en particulier le Vooruit (En avant) de Gand (pr. Flandre orientale, arr. Gand), les Borains créent à leur tour des boulangeries coopératives en septembre 1885. Désiré Maroille et ses amis, Florent Bodart, Joseph Hupez, Émile Mairesse, Benoît Mathieu, François Percenaire, « tous charbonniers » et Augustin Lepère, fondent la coopérative « Union – Progrès - Économie » à Frameries (pr. Hainaut, arr. Mons) le 22 septembre 1885. C’est la deuxième société coopérative du bassin : elle dispose d’un capital de 350 francs, ce qui correspond à environ 1.300 euros aujourd’hui. Le 2 octobre 1885, les premiers pains sortent du four, localisé à la rue de la Bouquetterie, aujourd’hui rue Bosquetia. Dix ans plus tard, la société compte « 2.000 » membres.

La boulangerie est le pilier sur lequel s’appuient progressivement les organisations du mouvement socialiste ainsi que la Maison du peuple. Désiré Maroille en est le principal dirigeant et il se révèle être un administrateur de qualité. Dès 1886, la coopérative réalise des bénéfices et une caisse de secours mutuels est créée. En 1906, la liquidation du capital, prévue par les statuts, rapporte 100.000 francs aux coopérateurs.

Avec Élisée Fauvieau*, Maroille est devenu, à 23 ans, un pilier de la social-démocratie à la belge dans la région. Le pain produit devient vite « le pain du suffrage », la principale revendication du nouveau parti, condition nécessaire à l’application de son programme économique et social. L’ex-avocat montois, Alfred Defuisseaux*, de retour d’exil, appelé par Fauvieau, découvre lors de meetings où intervient également Maroille, le potentiel des mineurs borains dans cette lutte qui s’engage. Pour soutenir une manifestation nationale en faveur du suffrage universel le 13 juin suivant, Alfred Defuisseaux rédige une brochure, Le Catéchisme du peuple. Le succès est foudroyant. Désiré Maroille réclame des milliers d’exemplaires.

En mars 1886, suivent les grèves et émeutes de Liège et de Charleroi et leur répression, les événements les plus terribles de la crise du monde industriel cette année- là. Le 16 mai, 5.000 mineurs borains (chiffres de la gendarmerie) acclament les frères Defuisseaux, E. Fauvieau et D. Maroille. Ce dernier devient « le lieutenant » le plus fidèle d’Alfred Defuisseaux dans la région.
Après de nombreux meetings – dix rien qu’en 1886 à Frameries –, de grèves pour les salaires, après la participation de Fauvieau* et de Maroille à l’enquête orale sur le travail, pourtant repoussée par le POB, 1.500 à 3.000 borains participent à la grande manifestation en faveur du suffrage universel (SU) le 15 août 1886 à Bruxelles. Malgré cette effervescence, Maroille se plaint du manque de résultat et demande de l’aide à Bruxelles (articles parus dans Le Peuple et En avant pour le SU). Cette aide conduit à la mise sur pied d’une fédération boraine en janvier 1887 : elle comprend 16 groupes parmi lesquels il y a dix coopératives, dont les deux plus importantes, Frameries et Wasmes.

La boulangerie ou la république

Les relations entre Defuisseaux, condamné à la prison et réfugié en France, et le Conseil général du POB se dégradent jusqu’au vote par le Congrès d’organisations de mineurs à l’origine de la Fédération nationale des mineurs (FNM), qui se tient à Jolimont (aujourd’hui commune de La Louvière, pr. Hainaut, arr. La Louvière), de l’exclusion des non-mineurs (délégués du POB) du congrès, mais surtout de l’adoption du principe d’une grève générale immédiate pour arracher le SU. Le tribun montois est exclu du POB. Les Borains, menés par Désiré Maroille, qui ont voté la résolution, n’ont de cesse de s’opposer à cette décision. Ils participent à la scission à l’origine du Parti socialiste républicain (PSR) lors du Congrès de Mons du 14 août 1887. Désiré Maroille fait partie des trois représentants borains au Comité central du PSR. Il est en contact épistolaire régulier avec Defuisseaux, le rencontre parfois à la frontière et cela jusqu’au retour d’exil de ce dernier en 1894. Les grèves partielles se multiplient au printemps 1887. La grève, initiée dans le bassin du Centre (pr. Hainaut) en mai, est immédiatement suivie dans le Borinage. Les organisations sont à la manœuvre dans le déclenchement comme dans la fin de la grève.

Les grèves partielles se poursuivent en 1888, cette fois dans un contexte de reprise économique relative, mais la presse du PSR diffuse une propagande francophile, républicaine qui inquiète les autorités au moment où les tensions entre la France et l’Allemagne atteignent de nouveau un niveau critique. Au Congrès du PSR de Châtelet (pr. Hainaut, arr. Charleroi) le 2 décembre 1888, présidé par un mouchard de la sûreté publique, la grève générale est décrétée. Elle ne parvient pas à s’étendre en raison d’une faiblesse politique et organisationnelle et de l’immédiate et sévère répression. Maroille est arrêté le 7 décembre avec quelques autres. Il fait partie des 27 inculpés du « Grand complot » contre la Sûreté de l’État. Il est acquitté par la cour d’assises de Mons en mai 1889, après que le rôle des mouchards de la police eût été révélé. Maroille, à la fin décembre depuis la prison, propose déjà la réunion des deux partis. La Fédération boraine ré-adhère au POB le 15 août 1889, avant la réunification officielle qui a lieu l’année suivante lors du Congrès de Louvain (Leuven, aujourd’hui pr. Brabant flamand, arr. Louvain) d’avril 1890. Cet événement fragilise la position du PSR, partisan d’une unification et non d’une absorption. Le 29 septembre 1889, Bruxellois et Gantois sont triomphalement reçus à Frameries, désormais le centre du socialisme borain, lors d’une grande manifestation de réconciliation et d’union.

La boulangerie et la république

Désiré Maroille est présent dans les organes qu’Alfred Defuisseaux finance dans la région pour défendre ses positions, comme éditeur responsable de La Liberté de 1888 à 1889, de La Bataille de 1889 à 1890, du Suffrage universel de 1892 à 1904. Il s’agit plus de fidélité personnelle que d’adhésion entière à la stratégie politique de son mentor. Maroille poursuit ainsi ses activités coopératives (devenues son gagne-pain en 1887). Il participe, en tant que délégué des ouvriers, aux travaux de la commission d’enquête sur le travail en 1886. Il participe à la campagne électorale communale de 1887, malgré les critiques de Defuisseaux sur ces trois points. Il partage bien sûr l’objectif du SU immédiat, le républicanisme, mais surtout il réussit, avec d’autres, à insuffler dans le programme du nouveau parti un catalogue de revendications très spécifiques des mineurs qui composent l’essentiel de ses troupes dans le Hainaut.

La boulangerie coopérative l’emporte donc sur la république, mais l’idée républicaine ne disparaît pas. La fidélité sans faille de Désiré Maroille à Defuisseaux ancre définitivement ce dernier dans sa région d’origine, et il en devient le porte-drapeau. La Fédération boraine prend le nom de Fédération Socialiste républicaine jusqu’en 1940. Maroille parvient à prendre l’ascendant sur Fauvieau (et Wasmes) qui a poursuivi sa collaboration avec le POB durant le conflit entre les deux formations concurrentes – il faut rappeler qu’à ce moment, le POB a failli disparaître de Wallonie –.

Désiré Maroille est le principal militant socialiste de la région à ce moment. Il dirige la boulangerie coopérative au plan local et fait partie du groupe dirigeant régional comme membre du comité de la Fédération boraine, du comité de la Fédération régionale des mineurs quand elle fonctionne. À ce titre, il participe à la tentative de création d’un comité de conciliation au charbonnage de Pâturages et Wasmes, dirigé alors par Émile Léwy (1890-1891), à la tentative d’autogestion ouvrière du charbonnage de Belle et Bonne à Quaregnon (pr. Hainaut, arr. Mons). Il est membre du conseil d’administration de cette dernière. Ces deux initiatives s’achèvent sur un échec.

Désiré Maroille est plus décisif dans la création de la Fédération régionale des mineurs (FRM), qu’il appelle de ses vœux dès 1886. L’Union ouvrière de Frameries est un des seuls syndicats stables avec une caisse de résistance. La FRM, créée en décembre 1889, répond au Congrès de Paris annonçant la création d’une Internationale des mineurs et surtout appelant à une journée internationale de lutte pour la journée de 8 heures de travail à partir du 1er mai 1890. Plus de 2/3 des mineurs du bassin participent à cette journée d’action, mais la sauce ne prend pas. Maroille est tenté, comme les mineurs voisins de Pâturages, de s’affilier aux Chevaliers du travail de Charleroi qui ont obtenu un beau succès en 1890.
Mais c’est la revendication du SU qui domine. En mai-juin, la campagne prend la forme d’’un référendum organisé par la Fédération boraine pour soutenir son candidat aux élections législatives du 10 juin 1890 et l’exigence du SU pur et simple. Léon Defuisseaux, le frère d’Alfred, ancien député libéral de Mons, est plébiscité avec 15.587 voix qui contrastent avec les 404 voix que lui concèdent les électeurs censitaires. Le 10 août 1890, 3.000 borains prennent part au « serment de Saint-Gilles » (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale) en faveur de l’instauration du SU, scellant la réconciliation des frères ennemis (60.000 participants). Désiré Maroille, parmi d’autres, figure en tête de ce cortège. En avril 1891, c’est la grève en faveur de la révision constitutionnelle, toujours accompagnée de revendications salariales et professionnelles.

En 1893, la Fédération boraine parvient à unifier le tout à l’exemple des syndicats du Pas-de-Calais (France), au sein du nouveau Syndicat général des ouvriers mineurs, placé sous la direction de l’ancien instituteur Henri Roger. Mais à Quaregnon, « sous le contrôle des ouvriers, il devra alors marcher », souligne Désiré Maroille. Il s’en méfie avec raison parce que le Syndicat général appelle – sans se soucier de l’attitude des autorités communales – à une grande manifestation en faveur du SU à Mons, le lundi 17 avril, pour soutenir l’effort révisionniste de l’article 47 de la Constitution au Parlement. Elle est soutenue par une grève générale. L’affaire se termine par un drame : la fusillade des ouvriers borains endimanchés (sept morts et de nombreux blessés) par la garde civique de Mons, qui leur interdit l’accès à la ville, entraine l’arrestation des dirigeants de la Fédération boraine, à l’exception de Maroille qui fuit en France à Bachant (département du Nord, France). Ce drame – ainsi que ceux de Borgherout (pr. et arr. Anvers-Antwerpen), de Jolimont –, contribue, avec les conciliabules politiques dans la capitale, au vote du SU « tempéré par le vote plural ». Les poursuites sont arrêtées, parce que la Garde civique de Mons se trouvait sur le territoire voisin de Cuesmes (aujourd’hui commune de Mons) où elle n’avait rien à faire.
Henri Roger se sent des ailes. Il organise un référendum sur l’organisation d’une grève, profitant de grèves houillères en Grande-Bretagne, puis dans le Pas-de- Calais, renchérissant le prix du charbon. Une nette majorité se prononce pour la grève. Mais en l’absence d’une organisation rigoureuse et d’une coordination avec les autres bassins, les tentatives de grèves locales s’effilochent et se terminent rapidement sans résultat. Lors d’un meeting à Cuesmes en octobre 1893, l’opposition entre H. Roger et D. Maroille est patente. Pour l’un, le syndicat est un organisateur de grèves ; pour l’autre, il est un organisateur de travailleurs qui doit les doter de moyens de peser sur les rapports sociaux (importance de la caisse de résistance). Devant ces échecs récurrents, miné par les oppositions en son sein, le Syndicat général s’étiole.

Désiré Maroille est conscient que c’est dans l’organisation que réside l’espoir de changements politiques. Son rôle dans la campagne électorale de 1894, la première après la révision de la Constitution (application du suffrage universel à vote plural), est exemplaire. D’un côté, il sollicite Alfred Defuisseaux avec insistance pour obtenir des articles, des textes pour des brochures à diffuser largement vers tous les milieux sociaux. Un document exceptionnel permet de documenter cette activité ; un copie-lettre heureusement préservée. Conscient que le POB pourra obtenir une majorité d’électeurs dans les cantons miniers, il l’est tout autant qu’il ne faut pas négliger les cantons ruraux et les suffrages multiples. Il multiplie les meetings dans les petits villages de l’arrondissement. Les résultats sont à la mesure des efforts consentis. Le POB obtient la majorité absolue dès le premier tour (54,76 %). L’accord de désistement respectif avec le Parti libéral pour la liste arrivée en tête n’est pas nécessaire. Les cantons miniers, Boussu (pr. Hainaut, arr. Mons) et Pâturages (aujourd’hui commune de Colfontaine, pr. Hainaut, arr. Mons) assurent une large majorité au POB. Désiré Maroille est un des six élus, avec les frères Defuisseaux, Alphonse Brenez, Arthur Bastien et Henri Roger, à la Chambre des représentants. Il a trente-deux ans. Il est un des témoins du renouvellement et du rajeunissement de l’Assemblée à cette date. Il sera réélu jusqu’à sa mort.

Au Parlement, Désiré Maroille, considéré comme député-mineur, siège assidument, mais ne joue pas un rôle de premier plan. Avec une compétence reconnue, il évoque les questions houillères, les questions de travail, de santé au travail (en particulier contre l’ankylostomiase) l’inspection ouvrière, la durée du travail. Il cosigne, avec Defuisseaux, la proposition de loi sur les pensions des mineurs qui finira par être votée. Mais c’est ailleurs que son rôle et son influence se manifeste.

Un rôle central, mais pas centralisateur

Durant les années troublées de 1887 à 1893, il existe une confusion entre la Fédération politique, désormais la Fédération socialiste républicaine du Borinage (1894-1940) et la Fédération syndicale. Dès 1894, la distinction entre les deux s’impose. Désiré Maroille siège dans les deux comités et joue dans chacun d’eux un rôle prééminent. Il dirige une importante coopérative, est à la tête d’une forte commune et siège au Parlement : un cumulard donc mais qui ne fait de la figuration dans aucune de ses fonctions. Il est donc une pièce maitresse du dispositif socialiste localement, régionalement et même à l’international. Mais il est foncièrement particulariste, en raison de sa prééminence à Frameries et de ses convictions profondes. Il ne joue donc pas un rôle centralisateur, excepté par le biais de la presse. Ce n’est pas un tribun, même s’il ne rechigne pas à tenir meeting. Il est sans doute plus à l’aise en tenant la plume et en organisant le travail. Comme secrétaire de La Fédération syndicale régionale des mineurs, il est membre du Comité national de la Fédération nationale des mineurs, dont il assume également le secrétariat général.

C’est la boulangerie coopérative qui assure son assise. Désiré Maroille en est le fondateur, le dirigeant effectif. Il en est un acteur rémunéré dès les premiers succès. Il en est le secrétaire, puis l’administrateur délégué à son élection à la Chambre. Le nombre de sociétaires a atteint rapidement plus de 2.000. 1.200 tonnes de pain sont produites annuellement après 1900. Selon ses statuts en 1906, 100.000 francs or sont remboursés aux coopérateurs sans recourir à l’emprunt, ce qui souligne la caractéristique « épargne ouvrière » des premières coopératives socialistes (en dehors donc des ristournes annuelles). Contrairement à d’autres coopératives, elle ne s’est pas étendue à d’autres branches commerciales, si ce n’est la farine.
Comme principal responsable de la coopérative, Maroille est également à l’origine de la fanfare, l’Avenir, en 1888, de la Libre pensée en 1894, de la chorale, la Fraternité, en 1896, de la Jeunesse socialiste vers 1900, de la mutualité La Fraternité, de la bibliothèque de l’Université populaire soutenue par la coopérative. En 1905, l’ancienne Maison du Peuple est reprise et étendue, Elle offre des locaux aux organisations, une salle de café, une salle de fêtes et de meetings. Maroille s’oppose aux propositions de centralisation et Frameries ne rejoint pas l’Union des coopérateurs borains, fondée, après sa mort, en 1922.

Sur le plan communal, Désiré Maroille, contre l’avis de Defuisseaux, trop jeune pour être candidat, s’implique néanmoins dans la campagne électorale communale de 1887. En revanche, il est élu en 1890, puis en 1895 à la tête d’une liste d’alliance avec les libéraux. Il devient premier échevin faisant fonction de bourgmestre. Le ministre de l’Intérieur, également Premier ministre, le catholique Jules de Burlet, refuse la nomination de bourgmestres socialistes jusqu’au déclenchement de la guerre en 1914. Désiré Maroille est nommé bourgmestre par le roi en 1919, peu avant son décès.
En tant que bourgmestre faisant fonction, Maroille entreprend, comme ses collègues, la modernisation de la commune, en particulier le développement des écoles communales, la création d’une école ménagère, de cours pour adultes. Il encourage l’Université populaire, créée par Louis Piérard*, qu’il préside, la modernisation des voiries et de l’espace public. Dès le début de la Première Guerre mondiale, il crée un Comité de secours pluraliste pour les femmes de soldat, organise le ravitaillement de la commune, participe à la création du Comité de secours et ravitaillement provincial. Il devient vice-président du Comité régional et préside le Comité local d’alimentation en favorisant dans la mesure du possible les plus modestes. Le 21 juillet, il préside à la distribution de tartes aux enfants dans les cantines, met sur pied une soupe populaire à la Maison du peuple, organise la mise à disposition de 50 hectares de terre pour y créer des potagers. Il est d’ailleurs président d’honneur du Cercle horticole (1908) qu’il soutient dès sa création.

Fondateur du syndicat local des mineurs (1892), rôle assumé jusqu’alors par l’Union ouvrière de Frameries, Désiré Maroille devient partisan du syndicat à bases multiples, à l’exemple des syndicats anglais (pension vieillesse, invalidité, veuve et ou orphelins). Frameries est pionnier dans la région (1902). La caisse de résistance (1905) est régulièrement partagée, en partie ou totalement parmi les adhérents : c’est là aussi une sorte d’épargne ouvrière. La perception des cotisations a lieu chaque semaine à la Maison du peuple jusqu’en 1907, année où apparaissent des percepteurs à domicile légèrement rémunérés. Les dépenses sont réduites au minimum.
Désiré Maroille participe à toutes les tentatives de mise sur pied d’une fédération régionale, puis nationale. Cette dernière est fondée en 1889. Mais il faut la création de l’Internationale des mineurs à Jolimont en 1890 pour stabiliser l’organisation nationale d’abord puis régionale. Désiré Maroille fait partie, dès le début, des deux comités. La Fédération régionale, qui est à plusieurs reprises remise sur le métier, est bientôt dirigée par les syndicalistes de Hornu (aujourd’hui commune de Boussu), le syndicat le mieux organisé, selon Émile Vandervelde (1891). Alphonse Brenez en est le meneur, François Quinchon*, l’organisateur.
Désiré Maroille devient secrétaire, puis secrétaire général de la Fédération nationale des mineurs de Belgique ; il le restera jusqu’en 1909, date à laquelle Alfred Lombard lui succède cette fois comme permanent. Peu avant sa mort, il est élu le 11 mai 1919, président de ce qui devient la Centrale syndicale nationale des travailleurs de l’industrie des mines de Belgique. Le secrétaire qu’il est joue en fait le rôle de porte-parole au Parlement et ailleurs. On lui doit surtout la création du mensuel L’Ouvrier mineur, dont il est l’administrateur-directeur et le plus régulier collaborateur. L’organe est publié par l’Imprimerie coopérative de Cuesmes, dont Maroille est l’un des fondateurs. Dans le premier numéro du journal, daté de janvier 1901, il reprend le cahier de revendications des mineurs, dont certaines remontent à l’Internationale : pensions, durée du travail (8 heures), inspection, accidents, minimum des salaires, abolition des retenues, révision des lois concernant les mines (conseil des prudhommes, conseils de l’industrie et du travail, …), exploitation des mines par l’État et la création de comités d’arbitrage et de conciliation. Maroille conclut : « la bataille est engagée, il nous faut la victoire, nous l’aurons. Pour cela, il nous faut des armes ; vous les connaissez, les possédez : c’est l’union, la paix, l’entente, la concorde, la discipline, c’est l’instruction des mineurs, l’étude et la surveillance des lois ouvrières. » C’est le parfait manifeste du syndicalisme réformiste et sorte de miroir inversé des réalités du vigoureux mouvement social des mineurs caractérisé par la récurrence des grèves.
Dès l’avant-guerre, le syndicat peut se targuer d’avoir contribué à d’importantes avancées sur les pensions de mineurs, la loi sur la réparation des accidents de travail, l’inspection des mines, la journée de 9 heures … Membre du comité de l’Internationale des mineurs, Désiré Maroille, assidu aux réunions, en est également le correspondant pour la Belgique. Il y défend en 1906, par exemple ; l’introduction de vacances annuelles.

Enfin, l’activité éditoriale de Désiré Maroille mériterait d’être étudiée en tant que telle. Il est très présent dans les aventures éditoriales d’Alfred Defuisseaux, les hebdomadaires : La Liberté (1888-1889), La Bataille (1889-1891), La République (1889), Le Cri du peuple (1891), Le Suffrage universel (1892-1903). Souvent éditeur responsable et rédacteur, il est également fondateur et collaborateur de L’Ouvrier mineur (1901), du quotidien régional L’Avenir du Borinage (1904). Il contribue également à La Société nouvelle, l’organe des colinsiens montois. Il est cofondateur de l’Imprimerie coopérative de Cuesmes (1899) et de la coopérative La Presse socialiste boraine (1904), dont il est administrateur.

Désiré Maroille est délégué au Congrès Wallon de Liège (pr. et arr. Liège) de 1912. Dès 1904, notamment sous l’influence d’un jeune militant prometteur, Louis Piérard*, devenu un ami proche, il se manifeste activement dans les mouvements francophiles, à l’inauguration du monument du « Coq Hardi » à Jemappes (aujourd’hui commune de Mons), par exemple, et dans les attaques contre le « flamingantisme » et les revendications flamandes notamment par des articles dans la presse et des discours de meeting. Dans sa thèse publiée en 2005 (voir Sources), Maarten Van Ginderachter met l’accent sur ce « wallingantisme » militant qui caractérise la Fédération boraine. C’est un fait, mais qui doit être replacé dans le contexte d’une Wallonie, charbonnière, riche sinon prospère, qui voit année après année, la Flandre dominante imposer sa politique et refuser toute démocratisation du système politique et donc une répartition plus équitable des effets de la croissance forte stimulée par l’industrie du sud du pays. Le « wallingantisme », tout comme d’ailleurs « l’anticléricalisme » du mouvement socialiste, sont largement tributaires de la domination du gouvernement catholique arcbouté sur une population flamande principalement rurale, restée sous l’influence de l’Église. En revanche, Désiré Maroille entretient des liens forts, politiques et amicaux, avec les socialistes gantois, Edouard Anseele en particulier. Leur participation massive et spectaculaire (la chorale, les métallos, les travailleurs du bois, le cercle de propagande) à ses funérailles en fait foi. Un de leurs représentants, Jan Lampens, dirigeant du syndicat des travailleurs du bois, y prend longuement la parole : il rappelle la présence fréquente de Maroille à Gand (Gent, pr. Flandre orientale, arr. Gand), à la tête de la fanfare, et de nombreux Borains, notamment aux fêtes jubilaires de la coopérative « Vooruit » (En avant).

Désiré Maroille se révèle être un des principaux acteurs du ralliement des mineurs borains à la social-démocratie. Bénéficiant de l’aura d’Alfred Defuisseaux*, qu’il contribue à créer dans la région, sous les auspices de laquelle il construit son influence personnelle, il se distingue pourtant de ce dernier dans tous les aspects de sa politique. Tout en adoptant certaines postures, républicanisme, francophilie, il poursuit sa route réaliste en dehors de toute idéologie figée. Partisan d’un socialisme pratique qui doit améliorer la vie quotidienne et de travail de ses mandants, Maroille représente également parfaitement la tentation du « socialisme dans un seul village », forte dans le bassin minier. Malgré son implication dans le syndicalisme national et international et son indéniable activité à la Chambre, la pipe à la bouche, modeste, maniant volontiers le patois, non dénué d’humour, il suscite des éloges nombreux, venus de divers milieux qui ne sont pas uniquement de circonstance.

Désiré Maroille est l’époux d’Hélène Godart (née le 12 août 1869 à Frameries), fille de Nicolas Godart (né en 1841), mineur, cabaretier, trésorier de la coopérative de Frameries. Ils ont une fille, Blanche, née en 1892.

Un monument en bronze, inauguré en 1925, est érigé à la mémoire de Désiré Maroille. Situé à l’angle de la rue Léon Defuisseaux et de la rue Gustave Defnet, il est dû à René Dewinne, fils d’Auguste Dewinne : il représente un mineur à la posture héroïque protégeant son épouse qui allaite un bébé, avec un médaillon figurant AD. Plusieurs rues portent son nom dans la région.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article224875, notice MAROILLE Aurèle, Désiré. par Jean Puissant, version mise en ligne le 25 mars 2020, dernière modification le 26 mars 2020.

Par Jean Puissant

SOURCES : La mort de Désiré Maroille, Cuesmes, Imprimerie coopérative, 1919 – MAHIEU-HOYOIS F., L’évolution du mouvement socialiste borain (1885-1895), Leuven-Paris, 1972 (Cahiers du Centre interuniversitaire d’histoire contemporaine, 68) – PUISSANT J., « Les origines de la presse régionale socialiste dans le Borinage », Revue belge d’histoire contemporaine, V, 3-4, 1974, p. 493-546 – PUISSANT J., L’évolution du mouvement ouvrier socialiste dans le Borinage, Gembloux, réédition, 1993 – VAN GINDERACHTER M., Het rode vaderland, de vergeten geschiedenis van de communautaire spanningen in het belgische socialisme voor WOI, Tielt-Gent, 2005.

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