APEL-MULLER Michel, Jean, Valentin

Par Philippe Olivera

Né le 3 novembre 1932 à Lunéville (Meurthe-et-Moselle), mort le 21 décembre 2012 à Brive-la-Gaillarde (Corrèze) ; professeur au Havre (Seine-Maritime, 1959-1962), à l’École normale d’instituteurs de Mâcon (Saône-et-Loire, 1962-1968), puis assistant, maître assistant et maître de conférence à l’université de Besançon (Doubs, 1968-1990) ; militant communiste depuis 1951, membre du bureau fédéral de Saône-et-Loire (responsable des intellectuels) (1965-1970), membre du comité de rédaction de La Nouvelle Critique (1960-1977) ; directeur du fonds Aragon au CNRS (1985-1992) et directeur de la maison Aragon de Saint-Arnoult en Yvelines (1985-2002).

Du côté paternel, Michel Apel-Muller était issu d’une famille alsacienne établie à Wingen (près de Wissembourg,) ayant opté pour la France après la guerre de 1870 et par la suite installée en Lorraine. Son grand-père, Joseph Muller, était vacher jusqu’à 15 ans, avant de devenir instituteur grâce au soutien de son maître d’école. Son père, Jean, porta le nom d’Apel-Muller à la suite de son adoption par Joseph Muller. Il devint lui aussi instituteur, de même que sa femme Odette, née Marie, d’un père d’origine normande et d’une mère lorraine.

Michel Apple-Muller fut le seul enfant du couple. Il passa son enfance dans le canton de Cirey-sur-Vezouze (arrondissement de Lunéville, Meurthe-et-Moselle), où ses parents occupèrent un poste double à Val-et-Châtillon. Ce sont ses grands-parents retraités qui l’élevèrent dans la maison familiale de Tanconville. Il se disait avoir été profondément marqué par l’Occupation qu’il passa en zone dite « interdite ». Il fut blessé sous un bombardement lors de la retraite allemande à la fin de 1944. Dans une famille plutôt socialiste mais peu militante — il résumait son héritage politique au souvenir de Jean Jaurès transmis par son grand-père et à l’Internationale apprise de ce dernier en 1942 —, il attribuait un rôle essentiel à cette expérience de l’Occupation pour expliquer son attirance pour le Parti communiste après la guerre.

Quand son père fut nommé directeur d’école à Lunéville après la guerre, il entra au collège dans cette ville où il resta jusqu’à la 3e, avant d’entrer à l’École normale d’instituteurs de Nancy en 1948. Il y fit sa philo, avant de suivre pendant deux ans la préparation au concours de l’École normale supérieure de Saint-Cloud qu’il intégra en 1954. À Nancy, il se lia d’amitié, entre autres, avec le jeune Bernard Vargaftig avec qui il communiait dans l’admiration de Paul Éluard. C’est là aussi qu’il découvrit le mouvement ouvrier par ses camarades venus du bassin minier de Lorraine. Il remit en 1951 son adhésion au Parti communiste français dans les mains de Jacques Arnault, alors secrétaire fédéral de la fédération de Meurthe-et-Moselle et qu’il retrouvera à La Nouvelle Critique. Il milita activement à Nancy, autant que le lui permettait son statut d’interne plutôt surveillé : c’était le temps de la lutte anticoloniale (il se souvenait du passage de la troupe théâtrale jouant une pièce sur l’affaire Henri Martin), du combat contre la CED (Communauté européenne de défense) et le réarmement allemand ou encore des manifestations contre la présence américaine (les jeunes communistes collaient des papillons sur les voitures des militaires de la base de Toul). Côtoyant les anciens de la guerre d’Espagne et de la Résistance, il fit l’apprentissage de la vie du Parti, des conférences de La Nouvelle Critique (qui amenèrent à Nancy Jean Kanapa, Jean-Toussaint Desanti ou Henri Lefèbvre) aux « messes » à la gloire de Staline, en passant par les événements que furent la publication des dernières œuvres d’Éluard, ou encore l’apprentissage de l’histoire politique et sociale récente.

À son arrivée à Saint-Cloud, il adhéra à la cellule communiste de l’ENS qui comptait alors une cinquantaine de membres dont Roger Bourderon, Daniel Monteux, Maurice Regnaut, ou encore Roland Desné*. Il y milita activement, participant notamment à la rédaction du volumineux journal de cellule, et fonda un groupe « Culture et progrès » dans le cadre duquel il organisa la venue à l’école d’écrivains comme Georges Sadoul, Vercors*, Nicolas Guillem, André Wurmser, ou de jeunes poètes alors patronnés par Elsa Triolet, comme Jacques Roubaud en liaison avec les Lettres françaises où son contact est alors Charles Dobzynski. Il travailla aussi à la Fédération de Seine-et-Oise ainsi qu’avec les sections du comité central et notamment celle du Mouvement de la paix et des intellectuels avec Laurent Casanova*.

Après un premier séjour à l’été 1954, Michel Apel-Muller se rendit fréquemment en Italie. Il était à Florence, dans le cadre du séjour à l’étranger prévu par la scolarité à Saint Cloud, lorsqu’éclata l’affaire du rapport Khrouchtchev et il put comparer le traitement de l’événement par L’Unita et par l’Humanité. Plus tard, il eut d’autres occasions de retourner dans ce pays, notamment en délégation officielle du PCF.

Après son retour d’Italie en 1956, et une fois exempté du service militaire (il portait les séquelles du bombardement de 1944), il participa de plus en plus à la presse communiste : Europe, La Pensée, France nouvelle dont il partageait la dernière page avec Roland Desné pendant la saison 1959. C’est avec ce dernier qu’il écrivit son premier article dans La Nouvelle critique en 1958, consacré à la Semaine sainte d’Aragon. Y retrouvant Jacques Arnault à l’époque du grand renouvellement qui suivit le départ ou les exclusions des anciens dans la foulée de la crise de 1956, il s’intégra progressivement à la nouvelle équipe où il se lia notamment avec Claude Prévost* et avec les historiens Antoine Casanova* et François Hincker*. Il entra au comité de rédaction de la revue en 1960 où il reste jusqu’en 1977. À la suite d’un compte rendu des Manigances (1962), il y fut notamment chargé de la question sensible des œuvres d’Elsa Triolet qui souhaita par la suite le rencontrer. Jusqu’à la mort de celle-ci en 1971, il fit plusieurs séjours aux domiciles du couple Aragon* à Saint-Arnoult et rue de Varennes à partir de 1963.

Michel Apel-Muller se maria le 10 août 1957 à Jayac (Dordogne) avec Andrée Selves, une normalienne de Fontenay-aux-Roses (Lettres, 1954) rencontrée à la Sorbonne. Ils eurent trois enfants.

Il prit son premier poste de professeur de français en 1959 au Havre. Il y mena par exemple pour La Nouvelle critique une enquête sur la pièce d’Armand Salacrou consacrée à l’affaire Durand (Boulevard Durand, 1960), un syndicaliste havrais condamné au bagne. Il fut ensuite nommé en 1962 à l’École normale d’instituteurs de Mâcon, ville où il vécut pendant vingt-cinq ans. Il entra en 1965 au comité et au bureau fédéral du PCF de la Saône-et-Loire comme responsable des intellectuels, principalement les enseignants, dans ce département. Comme son ami Claude Prévost à Poitiers, il fit partie de cette dernière génération d’intellectuels communistes pouvant à la fois occuper des fonctions directement politiques dans l’appareil local et vivre au sein du parti leur itinéraire d’intellectuel. C’est au Creusot en grève et dans les usines de Mâcon qu’il vécut mai 1968.

Depuis le comité central d’Argenteuil de 1966, perçu comme une libération, de nouvelles perspectives s’ouvrirent cependant. De son point de vue, c’était moins le débat philosophique qui comptait que la possibilité d’agir en militant avec une plus grande autonomie au sein même du monde intellectuel. Michel Apel-Muller se souvenait avoir préféré Louis Althusser à Roger Garaudy, malgré des réticences pour ce qu’il désignait comme son « théoricisme intransigeant ». En 1968, assistant la faculté des Lettres de Besançon, il organisa, les 16-17 avril, pour La Nouvelle critique le premier colloque de Cluny (sur ses terres de Saône-et-Loire), sur le thème "Linguistique et littérature", qui réunit divers spécialistes (rédacteurs de la revue Tel Quel, chercheurs de la section "linguistique" du Centre d’études et de recherches marxiste et du Groupe d’études et de recherches interdisciplinaires Vaugirard). Le succès de ce colloque conduisit à en organiser un second, deux ans plus tard (2 avril 1970), consacré à « Littérature et idéologies ». Aux côtés des auteurs de Tel Quel furent aussi invités ceux des groupes Change (Jean-Pierre Faye) et Action poétique aux options opposées. Les affrontements ouverts rendirent l’atmosphère plus tendue, mise en évidence d’une rupture stratégique entre ces divers courants.

Lors de la journée d’étude du PCF du 18 janvier 1968 en Saône et Loire sur les problèmes de l’Éducation nationale, il présenta le rapport, jugé par le secrétaire de la fédération " bon mais faible sur les problèmes du département". Alors qu’il avait abandonné ses responsabilités (animateur de la commission des intellectuels) au bureau fédéral en 1970, tout en restant membre du comité fédéral de Saône-et-Loire jusqu’en 1974, et qu’il continuait son travail à La Nouvelle critique, son itinéraire prit une nouvelle orientation après la mort d’Elsa Triolet en 1970. Depuis quelques années, il avait commencé une thèse de 3e cycle sur cette écrivaine, consacrée à l’édition critique de Mille Regrets qu’il soutint en 1972. À la demande du bureau politique du Parti puis d’Aragon lui-même, il resta auprès de ce dernier dont il devint alors vraiment le familier à partir de juillet 1971. Il prépara un numéro spécial d’Europe et une grande exposition d’hommage (« Écouter voir Elsa Triolet »). Et c’est à la suite du travail de recherche et de classement des papiers d’Elsa Triolet, travail mené avec Aragon, que celui-ci le chargea de trouver une solution pour ses propres archives dont il se préoccupait alors. Aragon, refusant leur versement à la Bibliothèque nationale ou à la Bibliothèque Jacques Doucet, Michel Apel-Muller l’orienta vers la solution du CNRS dans le cadre du nouvel Institut des textes et manuscrits modernes. Décidé à l’automne 1975, le versement fut célébré par une cérémonie le 4 mai 1977, et le travail de classement commença jusqu’à la remise du relevé d’inventaire par Jean Ristat, héritier et exécuteur testamentaire d’Aragon, en avril 1986. Depuis 1984, deux ans après la mort d’Aragon, le travail sur le fonds prit un nouvel essor quand celui-ci obtint un statut de semi-autonomie au sein du CNRS et que Michel Apel-Muller en fut officiellement nommé directeur. Il fut alors détaché de l’Université de Besançon pour s’y consacrer entièrement. C’est la période où il mit en place avec Suzanne Ravis une équipe de chercheurs s’appuyant notamment sur les pôles de Besançon, Aix-Marseille et Paris III. En 1984, il accéda à la direction de la Fondation Elsa Triolet-Aragon installée au moulin de Saint-Arnoult, devenu propriété nationale. Jusqu’en 2002, il s’occupa du développement de cette fondation autour d’un axe triple : le musée (ouvert en 1994), la recherche scientifique et l’animation culturelle.

Michel Apel-Muller prit sa retraite en 2002.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article10166, notice APEL-MULLER Michel, Jean, Valentin par Philippe Olivera, version mise en ligne le 10 octobre 2008, dernière modification le 12 octobre 2021.

Par Philippe Olivera

ŒUVRE : Édition critique d’Elsa Triolet, Mille Regret, Besançon, 1973. — Édition et présentation d’Aragon, Choix de poèmes, Paris, Temps actuels/Messidor, 1983. — Édition et préface d’Aragon, Pour expliquer ce que j’étais, Paris, Gallimard, 1989. — « L’édition de 1942 des Voyageurs de l’impériale : une entreprise diabolique », Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet, n° 1, 1988. — Édition et préface d’Elsa Triolet, Le Monument, 1990.

SOURCES : Archives du comité national du PCF. — Michel Apel-Muller, « L’eau, le vent, la lumière », in Groupe de recherche sur Aragon et Elsa Triolet. CNRS, Aragon 1956, Aix, Publications de l’Université de Provence, 1992. — La Pensée, n° 260, novembre-décembre 1987 (dixième anniversaire du legs d’Aragon au CNRS). — Frédérique Matonti, Les Conseillers du prince. La Nouvelle Critique, 1966-1980, La Découverte, 2004. — Entretien avec Michel Apel-Muller le 17 juillet 2003.— Notes de Jacques Girault.

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