REGNAUT Françoise [née GAHIDE Françoise, Marthe, Marie]

Par Alain Dalançon

Née le 14 août 1935 à Mégrine (Tunisie), morte le 11 novembre 2009 à Chaville (Hauts-de-Seine) ; professeure agrégée des lettres ; militante syndicaliste du SNES, secrétaire nationale (1967-1983) ; militante communiste.

Françoise Regnaut
Françoise Regnaut
congrès SNES 1970 (coll. IRHSES)

Fille aînée de Pierre Gahide, ingénieur électricien, et de Thérèse Meslier de Rocan, Françoise Gahide et sa sœur Colette connurent peu leur père. Leurs parents divorcèrent en effet en 1941 et leur mère se remaria en 1942 avec André Le Renard, médecin militaire, devenu colonel, que la famille suivit dans ses différentes affectations, à Naples durant la guerre, puis à Fès (Maroc) à partir de 1946.

Elevée dans la religion catholique, Françoise Le Renard avait le goût du travail scolaire et l’ambition de réussir. Excellente élève, elle fut lauréate du concours général (3e prix de composition française en 1952 et 5e accessit de philosophie en 1953), et obtint le baccalauréat de philosophie avec mention très bien. Puis elle fut élève en classes d’hypokhâgne puis de khâgne, de 1953 à 1956, au lycée Fénelon à Paris. Elle intégra l’École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres en 1956 et obtint le diplôme d’études supérieures en 1958, dont le mémoire principal était consacré à Mallarmé. Elle réussit à l’agrégation des lettres classiques en 1959.

Entre-temps, elle avait épousé en 1957, à Paris, Maurice Regnaut, né en 1928, fils d’un bûcheron et d’une paysanne, athée et communiste, normalien de l’ENS de garçons de Saint-Cloud. Elle rompit alors avec son milieu d’origine et devint athée. Elle eut avec Maurice Regnaut, poète, futur traducteur de Bertolt Brecht, auteur de théâtre, et professeur de littérature générale et comparée à l’université des sciences humaines de Strasbourg, décédé le 12 juin 2006, trois enfants (deux filles et un garçon) nés entre 1960 et 1963. Ils divorcèrent en 1971 et elle ne se remaria pas.

D’abord nommée professeure au lycée de jeunes filles d’Amiens (Somme), Françoise Regnaut obtint sa mutation en 1963 au lycée Blaise Pascal d’Orsay (Essonne) où elle termina sa carrière en 1995, au grade de professeur agrégée hors-classe.

Elle adhéra en 1959 au Parti communiste français et contribua à l’ascension dans le parti de Maxime Gremetz lorsqu’elle était dans la Somme. Membre de la cellule de son lycée et du comité de la section communiste d’Orsay depuis le milieu des années 1960, elle était en 1965 secrétaire du comité de la Paix du lycée d’Orsay. En 1966, elle était membre du comité de la fédération communiste de la Seine-et-Oise Sud, puis de celle de l’Essonne constituée la même année. À la fin de l’année 1967, elle fut membre du comité de rédaction de L’École et la Nation et siégea ensuite à la commission nationale des enseignants
durant plusieurs années.

Françoise Regnaut fut surtout une militante syndicaliste. Appelée par Gérard Alaphilippe pour prendre des responsabilités au Syndicat national des enseignements de second degré, elle fut une des rares femmes à faire partie de la nouvelle direction « Unité et Action » élue en 1967, un an après la création du nouveau SNES. Elle joua un rôle essentiel durant la dizaine d’années suivantes en tant que membre du bureau national, secrétaire nationale du SNES et membre de la commission administrative de la Fédération de l’Éducation nationale. Dans ses différentes responsabilités (secrétaire de la catégorie des agrégés, responsable aux affaires sociales et familiales, à la formation des maîtres, aux conditions de travail…), sa rigueur intellectuelle, son attachement aux principes, son sens de la pédagogie lui permirent de contribuer d’une manière décisive à l’élaboration du programme revendicatif du syndicat, en étant très attentive à sa cohérence. Les dossiers dont elle assura la coordination, seule ou en collaboration, sur ces différents sujets, qui parurent dans L’Université syndicaliste, ont marqué l’histoire du SNES.

Sur la Sécurité sociale, elle rédigea avec André Dellinger un dossier très documenté dénonçant la politique gaullienne, après la mise en cause des droits acquis à la Libération par les ordonnances de 1967, substituant en particulier à la notion de salaire différé celle d’impôt supplémentaire pour les salariés et de « charges sociales » au lieu de contributions pour les employeurs.

Sur les femmes enseignantes (à la fin de l’année 1968), sans tomber dans l’opposition des genres qui sous-tendait le combat d’une partie du mouvement féministe, elle affirmait avec force que si « la femme n’était pas une créature à part […], sa situation n’était pas en tout point semblable à celle de son collègue masculin » et qu’il fallait donc réparer les injustices dont elle restait victime, malgré les conquêtes obtenues par les femmes pour leur accession au savoir et à l’enseignement.

Sur la formation des maîtres, à l’heure où le syndicat dut combattre les différents projets des ministres Olivier Guichard puis Joseph Fontanet au début des années 1970, elle contribua à élaborer (au côté notamment de Gérard Alaphilippe) les bases de la revendication syndicale avec le Syndicat national de l’éducation physique et sportive, le Syndicat national de l’enseignement supérieur et le Syndicat national des professeurs d’écoles normales, dans le cadre d’un projet de réforme démocratique du système éducatif (élévation, amélioration et unification de la formation des maîtres du second degré à bac +5 au niveau de la maîtrise), bases qui demeuraient en 2014 celles du programme revendicatif du SNES et des syndicats de la Fédération syndicale unitaire. Elle fut également chargée du rapport sur la formation permanente des maîtres en 1970, comblant ainsi une faiblesse dans l’exposé des positions du syndicat.

Sur les conditions de travail, à la fin des années 1970, elle élabora un argumentaire à la suite d’une grande enquête du SNES, pour s’opposer à l’augmentation de la charge de travail, tout en maintenant l’évaluation du service en heures hebdomadaires d’enseignement, au moment où le syndicat avait fait de la revalorisation du métier d’enseignant un des axes principaux de son programme revendicatif, illustré par la première grande manifestation nationale à Paris du SNES, le 27 janvier 1979. Françoise Regnaut avait auparavant, en 1972, établi un solide dossier avec Édouard Patard, secrétaire de la catégorie des certifiés, visant à justifier les revendications du SNES pour le reclassement de ces catégories et la revalorisation de leurs carrières. Elle dut ensuite batailler à l’intérieur du SNES pour faire accepter la hors-classe des agrégés, pas seulement dans l’optique de la revalorisation de la seule catégorie des agrégés, mais aussi pour faire du corps des agrégés revalorisés une référence pour les autres catégories.

Animatrice de la commission corporative au côté d’André Dellinger, elle n’en était pas moins sensible aux questions de la pédagogie, à condition qu’on ne perde jamais de vue la valeur des contenus. Ainsi, dans les négociations qui suivirent 1968, elle défendit l’enseignement du français, y compris en terminale, et l’exercice de la dissertation. Cette militante d’une grande culture était attachée à la réussite des élèves en général et de ses élèves en particulier ; pour cette raison, elle participa notamment à l’élaboration du second film du SNES en 1977, « Pour leur avenir », dont certaines scènes furent tournées dans la maison qu’elle « avait » fait construire à Palaiseau. Elle était également fortement attachée à la laïcité, principe fondamental sur lequel il n’était pas question pour elle de transiger.

Militante communiste, Françoise Regnaut s’opposa aussi avec courage à toute tentative de mise en cause externe ou interne de l’indépendance du syndicat et du courant « Unité et Action ». C’est ainsi qu’en 1974, après la parution du livre-reportage de Harris et Sédouy, Voyage à l’intérieur du Parti communiste, elle fut au premier rang de ceux qui firent connaître à la direction du PCF que le SNES déterminait en toute indépendance ses positions sur tous les sujets, notamment par rapport au projet de réforme Fontanet, et qu’il ne saurait tolérer la moindre mise en cause de sa souveraineté. Elle condamna aussi, notamment en 1979, toute réunion de militants « Unité et Action » communistes du SNES visant à répartir les responsabilités de la direction nationale en dehors des réunions du courant lui-même ; elle s’éleva contre les lourdes accusations portées – sans preuves – par le secrétaire général adjoint, Gérard Alaphilippe, à l’encontre des trésoriers du SNES, Théodore Haddad et Georges Ferrand en 1980, à la suite de l’échec de la vente des locaux du SNES pour en racheter de nouveaux, accusations qui amenèrent ces derniers à la démission.

Ses exigences, au regard de la démocratie dans le syndicat, ne la rendaient pas seulement vigilante dans le courant « Unité et Action », tant au SNES que sur le plan fédéral, mais la conduisirent souvent à défendre avec pugnacité les décisions acquises à la suite du débat syndical démocratique face aux minoritaires du SNES, et à défendre sa souveraineté, comme lors de l’épisode du vote du « Manifeste » imposée par la majorité de la FEN au congrès fédéral de 1973.

Ses interventions dans les CA et les congrès étaient toujours écoutées avec la plus grande attention. Pourtant, moins entendue dans la direction, en désaccord avec l’importance prise par les secteurs collèges et lycées au détriment des autres, et à la stratégie qui en découlait, elle préféra quitter le secrétariat national en 1983, en même temps qu’André Dellinger, avec lequel elle entretint jusqu’au bout une solide amitié.

Elle continua cependant, jusqu’en 1995, à être élue du personnel dans la commission administrative paritaire des agrégés (classe normale puis hors-classe) où elle siégeait depuis 1969, année où elle succéda à Suzanne Cheinet comme secrétaire de catégorie. Elle lui succéda également dans l’animation d’un groupe de travail sur les classes préparatoires aux Grandes écoles. Elle était en effet profondément attachée à la défense individuelle des collègues notamment les femmes, toujours victimes d’injustices, comme en témoigna Gérard Aschieri* qui prit sa suite comme secrétaire de catégorie. Elle réalisa ainsi le passage du témoin entre deux générations, celle de Suzanne Cheinet qui avait commencé à lutter à la Libération, et celle de la génération d’après 1968. Pour cette femme militante, d’une grande humanité, l’élaboration de la revendication et de la stratégie syndicale ne pouvait prendre appui que sur les réalités vécues, les souffrances, les attentes, mais aussi les envies des personnels à donner le meilleur d’eux-mêmes pour la noble mission du métier d’enseignant.

Retraitée, elle participait aux activités de la section des retraités de son département du SNES, du SNESup et du Syndicat national unifié des instituteurs et professeurs des écoles.

Françoise Regnaut était modeste et n’avait pas le goût du pouvoir. Elle avait quitté le PCF au début des années 1990. Elle continua cependant à défendre fidèlement ses convictions de gauche en participant aux manifestations politiques tant que sa santé le lui permit, en militant autour d’elle et en écrivant des lettres très critiques aux dirigeants du Parti socialiste et au gouvernement de Lionel Jospin.

Elle laissa des souvenirs, des dessins, des poèmes que sa fille aînée, Caroline, publia 10 ans après son décès.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article159662, notice REGNAUT Françoise [née GAHIDE Françoise, Marthe, Marie] par Alain Dalançon , version mise en ligne le 9 juin 2014, dernière modification le 14 février 2020.

Par Alain Dalançon

Françoise Regnaut
Françoise Regnaut
congrès SNES 1970 (coll. IRHSES)
Françoise Regnaut
Françoise Regnaut
siège du SNES en 1973 (coll. IRHSES)
Autoportait 1994

SOURCES : Arch. IRHSES (Nombreux dossiers SNES : CA, BN, congrès, CAP..), presse syndicale : L’Université syndicaliste, (Revue Unité et Action . — Arch. comité national du PCF. — Renseignements fournis par ses enfants et André Dellinger. — Françoise Regnaut présentée par Caroline Regnaut. LM, Poèmes et souvenirs, Editions toiles & poèmes, 2019. — Notes de Jacques Girault.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
fiches auteur-e-s
Version imprimable Signaler un complément