ROUSSY Gustave

Par Alain Dalançon

Né le 24 novembre 1874 à Vevey (Suisse), mort le 30 septembre 1948 à Paris ; médecin neurologue et cancérologue ; candidat à la députation en 1936 soutenu par la SFIO, recteur de l’académie de Paris (1937-1940, 1944-1947).

Gustave Roussy
Gustave Roussy
Institut Gustave Roussy

Gustave Roussy était le fils cadet d’Emile-Louis Roussy, président de la société Nestlé fondée par son père en 1875. Il commença des études de médecine à Genève qu’il poursuivit à Paris et devint interne des hôpitaux de Paris en 1901. En 1907, il obtint la nationalité française et fut nommé agrégé auprès de Maurice Letulle, professeur à la Faculté de médecine de Paris.

Il se signala comme premier médecin français considérant le cancer comme une entité méritant d’être étudiée spécifiquement et enseignée globalement. En 1913, il quitta les prestigieux hôpitaux de l’Assistance publique de Paris pour devenir médecin-chef à l’hôpital Paul Brousse de la banlieue parisienne, à Villejuif, dans le but d’y constituer un institut modèle de la nouvelle discipline qu’il tentait de faire admettre : la cancérologie.

La Première Guerre mondiale retarda la réalisation de ce projet. Il renoua alors avec ses premières préoccupations neurologiques et psychiatriques et dirigea le service de neurologie de la 7e région militaire de Besançon. En 1917, devant la Société de neurologie, il tenta de démontrer que les « contractures » des soldats victimes de l’ « obusite » (ou psychonévrose) étaient des troubles hystériques devant être soignés comme les autres, notamment par l’électricité. Sa méthode, plus respectueuse de la souffrance des malades que celle pratiquée à Tours par son collègue Clovis Vincent, car il commençait par discuter avec ses patients, fut cependant autoritaire. Au fort de Salins, il mit en place des cellules où il envoyait en « isolement de rigueur » les malades indociles qui ne voulaient pas se soumettre à ses « traitements chocs » ; six d’entre eux qui persistaient dans leur refus passèrent en conseil de guerre en janvier 1918, pour refus d’obéissance, mais ne furent que condamnés à cinq ans de travaux publics avec sursis. Il revint ensuite à l’hôpital Paul Brousse où il se consacra à la réinsertion des soldats traumatisés et eut parmi ses patients Louis-Ferdinand Céline qui le mit en scène dans Voyage au bout de la nuit.

Il avait épousé Marguerite Thomson ; ils n’eurent pas d’enfant. Son épouse était la fille de Gaston Thomson, indéracinable député radical de l’Algérie (1877-1932), plusieurs fois ministre de la IIIe République (des Postes, du Commerce et de la Marine), ce qui lui permit de bénéficier de relations dans le monde politique. Après la guerre, Gustave Roussy reprit son projet d’institut de cancérologie ; le conseil général de la Seine lui accorda en 1925 les moyens financiers pour créer le premier centre anticancéreux en France, qu’il nomma Centre anticancéreux de la banlieue parisienne, devenu Institut national du cancer, officiellement inauguré en 1934 par le président Albert Lebrun. Neuroendocrinologue reconnu, il fut aussi nommé en 1926 titulaire de la chaire d’anatomie pathologique de la Faculté de médecine de Paris et en fut élu doyen en 1933. Ses travaux jusque dans les années 1930 furent précurseurs du développement de la neuroendocrinologie.

Homme libéral de gauche, proche d’Aristide Briand dont il approuvait les idées européennes, et ami personnel de Léon Blum, Gustave Roussy se présenta aux élections législatives de 1936, soutenu par la SFIO, dont il n’était pas adhérent, contre le député communiste sortant, Paul Vaillant-Couturier, maire de Villejuif, qui fut réélu dès le premier tour.
En 1937, il entra à l’Académie des Sciences, et le ministre de l’Éducation nationale, Jean Zay*, le nomma recteur de l’académie de Paris, cas unique pour un médecin. Son discours de rentrée en novembre 1938 commençait ainsi : « C’est parce qu’elle est gardienne de la Science que l’Université est gardienne de liberté. Elle doit sans doute aux étudiants les grades qui leur ouvriront les carrières. Mais elle leur doit aussi, comme elle doit à la Science, d’animer en eux l’esprit de recherche et de découverte. Il nous faut des séminaires de travail, avec des laboratoires et des bibliothèques assez amples pour répondre à l’appel de toutes les curiosités intellectuelles. »

En août 1940, il accueillit seul, dans une université désertée par les professeurs et les étudiants, l’occupant allemand. Quelques mois plus tard, à la suite des manifestations d’étudiants et de lycéens à l’occasion de la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918 sur la tombe du Soldat inconnu, l’université fut fermée. Gustave Roussy se fit le défenseur des étudiants ; le gouvernement du maréchal Pétain le démit de ses fonctions pour le remplacer par Jules Carcopino, les Allemands considérant l’université comme un foyer d’agitation.
À la libération de Paris, fin août 1944, Henri Wallon, secrétaire général à l’Éducation nationale, le réinstalla immédiatement dans ses fonctions de recteur. Le 9 septembre, il était aux côtés de René Zazzo* qui présidait la première réunion publique du FNU (Front national universitaire) avec Frédéric Joliot Curie et Paul Langevin. Le 27 décembre, il présida la séance d’ouverture du premier congrès national du FNU présidé par Edmond Lablénie, qu’il décora le 8 mai 1947 de la Légion d’honneur à la Sorbonne.

L’ordonnance du 1er octobre 1945, signée par le ministre communiste de la Santé publique, François Billoux, consacra son œuvre en donnant un statut juridique aux centres de lutte contre le cancer. Il fut élevé Grand officier de la Légion d’honneur le 31 juillet 1946. Au début de l’année 1947, le président du Conseil socialiste Paul Ramadier l’appela à siéger au Conseil des ministres. Mais une « affaire » interrompit brusquement sa brillante carrière. En mai 1947, il fut démis de ses fonctions de recteur, car le ministre des finances MRP Robert Schuman, en accord avec Ramadier et le Garde des Sceaux radical, André Marie, déposa une plainte contre lui pour avoir échangé frauduleusement des bons du trésor durant l’Occupation. Une instruction fut ouverte. L’Aurore du 29 mai 1947 titra : « Une gloire de la science ternie par la cupidité. Le recteur Roussy, milliardaire communisant, n’avait pas voulu se plier aux lois de la solidarité nationale ». Le Matin renchérit : « Le milliardaire Roussy avait offert 100 millions pour étouffer son affaire. Le "résistant" Roussy était au mieux avec les occupants. »

L’affaire fit grand bruit au moment où les communistes venaient d’être exclus du gouvernement, dans une atmosphère de règlements de comptes d’après-guerre. Dans un témoignage recueilli par Henri Michel en décembre 1947, l’inspecteur général de l’enseignement primaire Jean Piobetta l’accusa d’être allé quémander auprès du Maréchal son maintien en poste de recteur, qui lui aurait été retiré non pas à cause de son attitude après les manifestations du 11 novembre mais en application de la loi sur les fils d’étrangers. Après avoir tenté de s’empoisonner, il consacra beaucoup d’énergie à démontrer son innocence avec le conseil de maître Maurice Garçon. Un non-lieu fut rendu en mai 1948 mais le ministre de la Justice le bloqua. Profondément blessé, Gustave Roussy se suicida le 30 novembre 1948 en s’ouvrant les veines.
Sa complète innocence ne fut reconnue qu’en février 1949. L’enquête judiciaire conclut que Gustave Roussy avait bien fait rentrer en France une partie de sa fortune suisse sous forme de bons du Trésor anonymes, dans l’objectif d’aider la Résistance et d’autre part de faire un legs à l’institut du cancer s’il venait à disparaître. Mais le notaire Ducloux, chez qui il avait fait ce dépôt, avait spéculé avec ses sommes pour s’enrichir personnellement.

La réhabilitation de Gustave Roussy ne fut prononcée que deux ans plus tard à la suite d’un long combat de sa femme, par décret du 1er avril 1950 signé par le Président du Conseil MRP, Georges Bidault, qui entérina alors la nouvelle dénomination de l’Institut du cancer de Villejuif : Institut Gustave-Roussy.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article171527, notice ROUSSY Gustave par Alain Dalançon, version mise en ligne le 15 mars 2015, dernière modification le 30 décembre 2018.

Par Alain Dalançon

Gustave Roussy
Gustave Roussy
Institut Gustave Roussy

ŒUVRE : La couche optique : étude anatomique, physiologique et clinique. Le syndrome thalamique, 1909. — Avec Roger Leroux et Charles Oberling, Précis d’anatomie pathologique, 2e édition, 1942. — Avec M. Mosinger, Traité de neuroendocrinologie, 1946.

SOURCES : Dossier Gustave Roussy aux archives de l’Académie des Sciences, notes d’Emmanuelle Picard. — Arch. Nat. 72 AJ 80, Comité Médical de la Résistance, témoignage de Jean Piobetta sur G. Roussy, notes extraites par Emmanuelle Picard. — Lettre de M. Mosinger à Robert Courrier, 2 janvier 1969, texte dactylo, 19 p. portant l’en-tête de l’Institut de Médecine légale et Institut d’Hygiène industrielle et de médecine de travail, Marseille. — Arch. IRHSES (fonds FNU). — Jean-Yves le Naour, Les soldats de la honte, Perrin, 2011. — Thomas Tursz, La nouvelle Médecine du cancer : Histoire et espoir, Odile Jacob, 2013. — Jacques Poirier, Le torpillage des poilus par Clovis Vincent, médecin des Hôpitaux de Paris, http://blogs.aphp.fr/wp-content/blogs.dir/113/files/2014/08/4_troubles-psy_Poirier.pdf. — L. Gautron, « Gustave Roussy (1874-1948), sa contribution à la neuroendocrinologie », Annales d’endocrinologie, disponible sur internet le 21 août 2007.

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