STRASSER Otto

Par Jacques Droz

Né le 10 octobre 1897 à Windshelm (Franconie), mort le 27 juillet 1974 à Munich ; leader national-socialiste de gauche.

Né dans une famille catholique (l’un de ses frères, Bernard Paul, bénédictin, dut quitter l’Allemagne en 1935), Otto Strasser s’enrôla en 1919 dans le Freikorps Epp qui brisa la République des conseils à Munich. Il adhéra cependant à Berlin, où il fut quelque temps sténographe au Reichstag, au SPD, écrivit dans le Vorwärts et participa à la répression du putsch de Kapp. S’étant écarté du SPD à la suite de la rupture de la convention de Bielefeld et la « capitulation » devant les insurgés, il en­tra dans la revue Das Gewissen (La conscience), influencée par Mœller van den Bruck et donna en 1925 son adhésion au NSDAP. Il y adopta une position de gauche conforme aux vues de certains groupes de l’Allemagne du Nord qui combattaient l’orientation capitaliste de la direction du parti à Munich et il signa le programme rédigé par son frère Gregor, qui combinait à la demande de la nationalisation des industries-clefs des arguments antisémites et qui d’ailleurs dut être retiré au congrès de Bamberg (1926) sur l’ordre de Hitler. Otto Strasser continua cependant à publier avec Gregor au Kampf-Verlag de Berlin plusieurs journaux et revues (en particulier les Nationalistische Führerbriefe) qui faisaient contre-poids aux publications de l’Eher-Verlag de Munich et qui soutenaient une position hostile au capitalisme des États occidentaux, le rapprochement avec l’URSS, la rupture avec la droite traditionnelle allemande. Aggravé par la participation des nazis aux gouvernements de Saxe et de Thuringe, ainsi que par l’expulsion de certains partisans de Strasser, le conflit devint évident lors de la publication dans l’été 1930 du tract Die Sozialisten verlassen die NSDAP (Les socialistes quittent le NSDAP) et la création, sur la base d’un programme en quinze points, qui substituait au capitalisme une organisation corporative de l’économie et qui prévoyait la participation des travailleurs au gain et à la direction des entreprises, d’une Kampfgemeinschaft Revolutionärer Nationalsozialisten (KGRNS). Bien que Strasser n’eût qu’une influence limitée auprès des parlementaires et militants nazis — Gregor refusa d’adhérer au KGRNS —, il put obtenir l’adhésion d’un certain nombre de groupes en Allemagne du Nord et, grâce à l’influence de Walter Stennes, pénétrer les milieux SA. Pour peu de temps cependant : ses dissensions avec Stennes au sujet des relations à établir avec le KPD l’orientant vers la droite, c’est en 1931 qu’il mit sur pied la Schwarze Front (Front noir, SF) qui liait le KGRNS à toute une série d’organisations hostiles au national-socialisme, à dés nationaux-bolcheviks et à des communistes non-orthodoxes. Pour Strasser, le général Schleicher fut le « Kerenski » de la révolution allemande et lorsque Hitler prit le pouvoir, il prophétisa que les « jacobins » de la Schwarze Front n’allaient pas tarder à succéder à la « Gironde » national-socialiste.
Lorsque la Schwarze Front fut interdite en Allemagne, Strasser tenta de pour­suivre son action à Vienne où il s’était créé des partisans et où la Deutsche Arbeiterpresse lui servit quelque temps d’organe. La police autrichienne lui ayant fait des difficultés, il fit transporter son état-major à Prague où il jouit d’une très grande li­berté, fit distribuer en Allemagne des publications encourageant à la résistance, no­tamment Die deutsche Revolution, mit sur pied le Deutscher Freiheitssender et, malgré l’assassinat du directeur du poste émetteur Rudolf Formis, devint l’un des adversaires du régime le plus redouté par la Gestapo, qui avait mis sa tête à prix contre un million de marks, mais qui ne réussit pas, malgré les espions placés dans le Front noir, à se saisir de sa personne. L’orientation autoritaire et corporatiste de sa pensée politique imprégnée d’un vocabulaire völkisch, le mit en relation avec des personnalités des mouvements socialistes de droite, comme Wenzel Jaksch et Max Cahen, avec des catholiques partisans du Ständestaat (État corporatif), comme Max Dohm, avec des associations de jeunesse bündisch ou des hommes d’État conservateurs, comme Treviranus et Spieker. Il fut jusqu’à dire que l’an­nexion de l’Autriche en 1938 était un « succès national allemand ».
Obligé de s’enfuir de Tchécoslovaquie en octobre 1938, il gagna Strasbourg dans l’avion de Jaksch, puis la Suisse d’où il fut expulsé sur l’ordre des Allemands qui le soupçonnaient d’avoir organisé la tentative d’assassinat du Bürgerbraukeller de Munich. A Paris où il écrivit son livre Hitler et moi, il remit sur pied l’organisa­tion extérieure du Front noir, mais après une courte arrestation, il dut à nouveau s’enfuir vers la péninsule ibérique, puis vers les Bermudes puis, n’ayant pas pu ob­tenir un passeport pour les États-Unis, vers le Canada où il s’établit à Montréal. Là il créa en 1941 la Freie Deutschland-Bewegung (FDB) dont il voulait faire un or­gane de gouvernement semblable à la France libre du général De Gaulle. Il envisa­gea de constituer un Conseil national allemand qui eût compris des personnalités comme Brüning, Rauschning, Sollmann, Höltermann, Jaksch et sans doute Tho­mas Mann. Étendant son activité à l’Amérique latine, il créa dans quatorze États des organisations de la FDB. Cependant son passé de nazi lui était constamment repro­ché, d’autant plus qu’il ne faisait pas taire son antisémitisme, écrivant que les juifs devaient dans la future Allemagne être traités en minorité nationale. A la suite d’une interpellation au Parlement canadien toute activité politique lui fut interdite et il dut s’établir comme Gentleman farmer. Ces interdictions ayant été levées en 1945, il créa un Bund für deutsche Erneuerung (Ligue pour le renouveau allemand) pour le­quel il définit un programme « solidariste » qui comportait une organisation fédé­raliste de l’Europe, un parlement corporatif, le partage des moyens de production entre l’État, le capital privé et les ouvriers, une conception chrétienne de la chose publique. Dans la presse germano-canadienne qu’il avait constituée, il exigeait le maintien de l’unité du Reich et combattait toute cession de territoire. Par suite du refus des autorités allemandes, il ne put rentrer dans son pays qu’en 1956, y reprit aussitôt ses activités, fonda le groupe Deutsch-soziale Union, mais dut capituler de­vant le résultat négatif pour lui des élections de 1957 et de 1961.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article216924, notice STRASSER Otto par Jacques Droz, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 4 juin 2020.

Par Jacques Droz

ŒUVRE : Ministersessel oder Revolution ? : eine wahrheitsgemässe Darstellung meiner Trennung von der NSDAP, 1930. — Aufbau des deutschen Sozialismus, 1932. — Die deutsche Bartholomäusnacht, 1935.— Weissbuch über die Erschiessungen des 30. Juni, 1935. — Wohin treibt Hitler ?, 1936. — Masaryk : ein Führer zum neuen Europa, préf. de W. Jaksch, 1938. — Europa von morgen : das Ziel Masaryks, 1939. — Hitler et moi, 1940. — L’aigle prussien sur l’Allemagne, 1941. — The gangsters around Hitler, 1942. — (avec M. Stern), Flight from terror, 1943.— Deutschlands Erneuerung, 1946.

SOURCES : W. Abendroth, « Das Problem der Widerstandstätigkeit der Schwarzen Front », in Vierteljahreshefite für Zeitgeschichte, t. 8,1960. — R. Kühnl, Die nationalsozialistische Linke 1925-1930, Meisenheira am Glan, 1966. — P. Moreau, La Communauté de Combat Nationalsocialiste révolutionnaire et le Front noir, Thèse, Paris, 1978. Trad. en ail. sous le titre : Nationalsozialismus von links, Stuttgart, 1984. — Rœder et Strauss, op. cit. — Durzak, op. cit. — Benz et Graml, op. cit.

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