COTTON Eugénie [née FEYTIS Eugénie, Élise, Céline]

Par Alain Dalançon, Michel Dreyfus

Née le 13 octobre 1881 à Soubise (Charente-Inférieure, Charente-Maritime), morte le 16 juin 1967 à Sèvres (Hauts-de-Seine) ; professeure, directrice de l’ENS de Sèvres ; présidente de l’Union des femmes françaises et de la Fédération démocratique internationale des femmes.


Nouvelle version, mars 2021

Eugénie Cotton
Eugénie Cotton

Eugénie Feytis naquit à Soubise, bourg sur la rive gauche de l’embouchure de la Charente, en face de la cité-arsenal de Rochefort. Elle était la seconde fille d’Eugène Feytis, cordier comme son père et ses frères, et d’Emilie Menant qui tenait l’épicerie tabac léguée par ses parents. Son père, libre penseur, républicain, avait été le seul de la commune à voter non au dernier plébiscite de Napoléon III en 1870, et siégeait au conseil municipal. Comme sa femme, il voulait que ses filles (Amélie et Eugénie) réussissent en les faisant instruire. Il l’aurait bien voulu aussi pour un fils mais, après le décès d’une petite Marie, morte trois jours après sa naissance en juillet 1886, un petit Eugène, Ferdinand ne vécut que 10 jours en août 1887. Cette disparition porta un dur coup au moral du couple. Le père avait perdu deux doigts dans un accident, ce qui lui interdisait de poursuivre son métier. La famille alla donc tenter sa chance à Rochefort, la grande ville voisine.
Eugène Feytis devint négociant en grains et une partie des économies servit à mettre en route un petit commerce de graineterie tenue par son épouse. Les deux sœurs réussissaient très bien à l’école. Eugénie compensait ainsi les moqueries de ses camarades qui l’appelaient « Gueule brûlée », à cause d’une casserole d’eau bouillante renversée sur sa figure à quatre ans, ce qui lui laissa une cicatrice au coin droit de la lèvre inférieure. Les deux négoces étant un échec, la famille alla habiter une petite maison dans le faubourg, et le père devint employé, voyageur de commerce.
En 1894, sa sœur ainée, Amélie, fut reçue au concours d’entrée à l’École normale d’institutrices de la Rochelle (Charente-Inférieure/Maritime). Quant à Eugénie, elle réussit au concours des bourses et entra au collège de filles de Niort (Deux-Sèvres) qui devint le lycée de jeunes filles Jean Macé, inauguré en 1897.
Après le décès de sa sœur en 1896, ses parents habitèrent Tonnay-Charente, où son père était toujours voyageur de commerce et cultivait des chrysanthèmes. Encouragée par la directrice du lycée, Mlle Duponchel, et ses professeures féministes, Gabrielle Logerot et Marguerite Aron, elle passa le brevet élémentaire puis le brevet supérieur, pour être au moins institutrice, mais elle visait mieux. Elle avait surtout le goût des sciences : « Lorsque j’appris au cours de cosmographie que l’on pouvait connaître la composition du soleil et celle des étoiles en faisant l’analyse spectroscopique de la lumière que nous recevons des astres, j’en fus émerveillée […] et voilà que je compris tout […]. » Elle obtint le baccalauréat littérature-mathématiques en 1900, et fut admise la seconde année de préparation au concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure de Sèvres en 1901, au 3e rang, une des quatre scientifiques de la 21e promotion.
Elle suivit les cours de Jean Perrin, et fut prise sous son aile par Marie Curie. Elle se voyait participer à la construction et à l’évolution de la nouvelle science. Puis elle fut reçue, major sur quatre, à l’agrégation féminine de sciences physiques et naturelles en 1904.
Eugénie Feystis fut nommée professeure à la rentrée 1904 avec son amie sèvrienne, Anna Cartan, première à l’agrégation de mathématiques, au collège de filles de Poitiers, où elle fut obligée d’enseigner la couture. L’année suivante, grâce à l’appui de ses professeurs, elle fut rappelée à l’ENS comme maîtresse adjointe répétitrice. Elle fit venir en décembre 1907 à Sèvres, ses parents qui n’avaient guère de revenus. Son père, malade, y mourut en 1911, sa mère en 1916.
Enseignante à l’ENS, elle allait toujours se préoccuper de former l’élite des professeures de l’enseignement secondaire féminin qui se développait. Mais ce qui la passionnait d’abord, c’était de pouvoir faire de la recherche scientifique qui ne pouvait être réservée aux seuls hommes. Marie Curie était un exemple mais aussi une exception. Heureusement, elle était encouragée par des amis comptant parmi les grands savants de l’époque : Pierre Curie, Paul Langevin, Jean Perrin, Charles Maurain, Pierre Weiss. Mais il lui fallut d’abord obtenir la licence en faculté, nécessaire pour le doctorat. Elle commença son travail de recherche, en 1908, au laboratoire de chimie physique de la Sorbonne, et fit une communication à la Société française de physique sur le paramagnétisme des sels métalliques. Pierre Weiss qui s’intéressait à cette question, l’invita en 1912 à l’École polytechnique de Zurich, ce qu’elle accepta après avoir obtenu un congé d’un an et une bourse. Elle fut émerveillée par les moyens de ce labo où travaillaient ensemble Suisses, Allemands et Français. Elle y apprit beaucoup et fournit des travaux servant à l’élaboration par Weiss de sa théorie du magnéton.
De retour à Sèvres, elle se maria le 5 août 1913 à Paris (XIVe arr.) avec Aimé Cotton qu’elle avait rencontré en 1905, alors qu’il venait d’être nommé maître de conférences aux ENS. Cette union, mûrement réfléchie, était fondée sur une passion commune, celle de la science, et dura, toujours empreinte d’une grande affection mutuelle. C’était une chance pour elle mais peut-être aussi un handicap. Ne risquait-elle pas de rester dans l’ombre de ce chercheur, bientôt professeur à la faculté des sciences de Paris ? D’autant qu’elle ne voulait pas renoncer à la maternité : elle donna naissance à quatre enfants entre 1914 et 1919, ce qui n’était guère compatible avec une carrière d’enseignante chercheure.
La guerre fut une épreuve pour tous. Son cousin, Valentin Feytis, fut tué sur le front dès le 3 novembre 1914. Son second fils, Paul, né prématuré en février 1916, mourut deux jours après sa naissance, tandis que sa mère chérie expirait le 5 octobre suivant. La douleur s’apaisa avec la naissance de Minnie en mars 1917.
Le retour à la paix fut une période heureuse où le couple jouissait d’un vrai bonheur familial et fit l’acquisition en 1923 de la villa « Dick » à Sèvres. Elle adhéra à l’Association des françaises diplômées des universités dès sa fondation en 1920, et reprit le travail pour soutenir sa thèse qu’elle soutint brillamment à Strasbourg, devenant ainsi docteure ès sciences physiques en 1925.
Après la disparition de sa fille Minnie en 1926, morte à 9 ans d’une appendicite, la fin des années 1920 fut une période de succès pour le couple qui fréquentait les plus grands savants en France et à l’étranger. Mais Eugénie qui conduisait la citroën C4 depuis 1927 et obtint la Légion d’honneur en 1934, vivait dans l’ombre de son mari, académicien, metteur au point de la construction, en 1928, au laboratoire de Bellevue à Meudon (Seine/Hauts-de-Seine), du plus grand électroaimant de l’époque. Elle était portant responsable du labo de l’ENS où elle suivait les travaux de ses élèves pour les préparer à l’agrégation féminine où la part des sciences naturelles fut réduite au profit de la physique. Deux conditions lui paraissaient indispensables pour sa pédagogie : « On n’enseigne bien que les questions qui vous ont demandé beaucoup de travail de réflexion personnelle et connaissance des techniques » et elle ajoutait : « J’aimais mes élèves choisies par un difficile concours et avides de se développer. »
À la rentrée 1936, après hésitation, Eugénie Cotton accepta la proposition du ministre de l’Éducation nationale du gouvernement de Front populaire, Jean Zay, de diriger l’École normale où elle enseignait depuis plus de 30 ans. Certes son couple avait soutenu le Rassemblement populaire, adhéré au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes co-présidé par Langevin, et entretenait des relations amicales avec des intellectuels communistes mais n’était pas encarté. Ce furent ses qualités de pédagogue, son expérience et l’orientation nouvelle qu’elle souhaitait donner à l’ENS qui pesèrent dans le choix du ministre.
Eugénie Cotton avait comme objectif d’obtenir l’identification des études féminines et masculines et des titres universitaires. Elle n’obtint pas tout ce qu’elle souhaitait. Mais le décret du 23 décembre 1936 rattachant son ENS à la direction de l’enseignement supérieur fut une victoire, acquise contre la volonté du directeur de l’enseignement secondaire, Vial. Désormais Sèvres était l’Ecole normale supérieure de jeunes filles, avait ses labos comme l’ENS Ulm, pouvait vraiment former à la recherche, et des maîtres de conférences des facultés viendraient faire cours, tout en étant épaulés par des agrégées répétitrices. Elle obtint aussi que les admissibles au concours d’entrée, non admises, puissent, comme les garçons, bénéficier d’une bourse de licence dans les facultés de province pour terminer leurs études. « Je ne compris que par la suite, écrivit-elle, que la poursuite de l’émancipation des femmes était un aspect de la démocratisation du régime. » Mais elle échoua à obtenir un concours unique Ulm-Sèvres et la réforme des agrégations de 1938 interdit aux femmes de se présenter aux agrégations masculines.
L’exode et la défaite de 1940 furent vécus comme un traumatisme. Avec son mari, elle avait senti le danger de la mise en péril de la paix par la montée du fascisme et du nazisme, ce dont ils avaient été les témoins au cours de voyages en Europe. Ils avaient accueilli des savants juifs allemands chassés par Hitler et des savants espagnols dans leur villa. Ils s’étaient montrés hostiles aux accords de Munich qu’ils qualifièrent plus tard de « trahison ».
Eugénie Cotton prépara la 60e rentrée qui se tint le 27 octobre 1940, après s’être opposée crânement à une occupation de son école par une compagnie allemande de 140 hommes. L’année scolaire se déroula tant bien que mal. Elle se préparait à la 61e rentrée mais elle ne l’effectua pas, car le ministre, Jérôme Carcopino, la mit en retraite d’office et la remplaça par Edmée Hatinguais. Par la suite ses partisans évoquèrent une « révocation », un « limogeage ». Sans doute était-elle connue pour ses idées progressistes et son hostilité à la « Révolution nationale » de Vichy, mais elle avait respecté les formes pour conserver les quelques élèves juives de l’ENS, en demandant des dérogations dont le principe avait été admis par Carcopino. Le ministre se retrancha derrière le fait qu’elle avait atteint la limite d’âge de 60 ans, définie par la loi de 1936, pour la « remercier des services éminents qu’elle avait rendu à l’Université » au cours de « sa féconde carrière ». Elle ne protesta d’ailleurs pas, d’autant que son mari prit lui aussi sa retraite en octobre 1941.
Le couple vécut dès lors dans le pavillon de Sèvres, mais se rendait régulièrement au laboratoire de Bellevue. Aimé Cotton fut cependant arrêté par les Allemands à deux reprises. Une première fois avec trois autres académiciens, durant plus d’un mois, en octobre-novembre 1941, opération probable d’intimidation visant à empêcher toute résistance universitaire et à encourager au contraire la collaboration. Une seconde fois à la veille de Pâques 1942, avec son fils Eugène, venu rendre visite à ses parents, qui participait déjà à la Résistance à Lyon. D’autres académiciens, dont certains collègues de Pétain à l’Académie des sciences morales et politiques, furent arrêtés, et tous furent libérés le lendemain sur intervention du Maréchal. Cette nouvelle arrestation visait, semble-t-il, à contraindre le chef de l’État à rappeler Laval à la tête du gouvernement. En définitive, le couple ne s’engagea pas dans la Résistance active. Eugénie Cotton dit plus tard : « Je ne suis ni une Zola ni une Danielle Casanova : je n’ai rien fait d’héroïque personnellement. J’ai aidé qui je pouvais en vue de la libération de la France. »
Dans l’euphorie de la Libération, elle fut sollicitée pour reprendre la direction de Sèvres dont Edmée Hattinguais venait d’être suspendue. Elle refusa, afin de continuer à travailler auprès de son mari et parce qu’elle considérait que la direction de l’ENS devait être confiée à une « personne dans la force de l’âge ».
On peut donc être étonné qu’elle ait accepté de prendre la présidence de l’Union des femmes françaises lors de son premier congrès en juin 1945, une « organisation de masse » contrôlée par le Parti communiste, alors qu’elle n’était pas membre du parti mais seulement sympathisante. Qu’est ce qui déclencha le passage d’une carrière universitaire et scientifique respectueuse des règles, au militantisme associatif et politique dans lequel elle allait s’investir à fond durant encore une vingtaine d’années, alors qu’elle avait déjà 64 ans ?
Deux faisceaux d’explications s’entrecroisent. D’une part, la volonté du « Parti des 75 000 fusillés », d’élargir son influence dans toute une série d’organisations, dont celles s’adressant aux femmes devenues électrices et éligibles. Il s’agissait de dépasser les revendications du féminisme réformiste d’avant-guerre en s’adressant aux femmes en tant que citoyennes, mères et travailleuses, en les appelant à s’unir « pour la défense de la famille, pour la Libération et la Reconstruction de la France » (statuts déposés en avril 1945). Pour cela, les communistes avaient besoin d’afficher une dirigeante non encartée qui incarne bien cette volonté de s’adresser à toutes les femmes françaises au-dessus des clivages partisans, idéologiques et même confessionnels.
De son côté, Eugénie Cotton, après avoir participé aux réunions préparatoires d’octobre-novembre 1944, où elle mesura la sincérité de ses interlocutrices venues la chercher, et surtout la pertinence des objectifs de l’organisation, accepta la présidence de l’UFF en juin 1945. Elle était certainement consciente du rôle qu’on voulait lui faire jouer, mais elle n’avait pas l’intention d’être une simple effigie. Le temps était venu pour elle de s’engager : « La ferme attitude de mon mari, la courageuse conduite de mon fils pendant la Résistance, me convainquirent de la nécessité pour tout homme et pour toute femme résolus, de s’unir et d’agir, d’abord pour vaincre l’hitlérisme et ensuite pour éviter le retour de régimes aussi dégradants pour l’humanité. » Elle eut, elle aussi, l’idée, dès l’automne 1944, d’une union internationale des femmes « pour détruire le fascisme dans le monde, instaurer la Démocratie et la Paix, donner aux femmes des droits égaux à ceux des hommes et travailler à améliorer le développement physique, intellectuel et moral des enfants. » Tout est résumé dans cette phrase, établissant la jonction entre sa vie et ses engagements précédents et sa feuille de route à venir.
Elle devint donc aussi présidente fondatrice en novembre 1945 de la Fédération démocratique internationale des femmes (FDIF) qui, tout en capitalisant les luttes des femmes antifascistes, se consacra à la défense des « droits des femmes » au niveau international. Cette question du droit des femmes assimilés aux droits humains, lié à la lutte anticapitaliste et anti-impérialiste, occupa dans le programme de la FDIF une place importante.
En 1947, Eugénie Cotton, présidente à la fois de l’UFF et de la FDIF, se lança dans la mobilisation pour la paix, en l’associant à la sauvegarde de la démocratie et à la lutte contre « les réactionnaires du monde entier », fauteurs de guerre. Cette défense de la paix universelle devint centrale dans son discours, après le congrès de l’Entente mondiale pour la paix, tenu à l’UNESCO, à Paris en septembre 1947. À la belle unité de la Résistance, s’était pourtant substitué le clivage profond entre communistes et leurs sympathisants et anticommunistes de tous bords : elle se situa dans un camp, sans arrière-pensée. Certaines de ses amies d’avant-guerre le lui reprochèrent (Catherine Schulhof, présidente de la Société des agrégées, ou son ancienne directrice adjointe, Jeanne Streicher). Elle participa en 1948 à Wroclaw au Congrès mondial des intellectuels pour la paix, qui s’intégrait dans la stratégie du Kominform. Avec Irène Joliot-Curie, elle présida une séance, Picasso, Eluard, Fernand Léger étant du voyage.
Ce combat pour la Paix la motivait fondamentalement : la physicienne dénonçait l’utilisation de l’énergie atomique à des fins meurtrières, et, au congrès de Budapest de 1948, elle liait le « combat des femmes dans le monde pour leurs revendications en tant que mères, travailleuses et citoyennes » à ce « sujet unique, sur la question dont dépendent toutes les autres, la défense de la paix ». Tout naturellement, elle devint vice-présidente en 1949 du Mouvement mondial pour la Paix présidé par Joliot-Curie, qui déboucha sur l’appel de Stockholm du 18 mars 1950.
Elle s’engagea dans la campagne illustrée par la colombe de Picasso. Après la révocation de Joliot-Curie de son poste de Haut-commissaire à l’énergie atomique, elle fut inculpée de « provocation à une entreprise de démoralisation de l’armée et la nation ». L’UFF avait en effet engagé une campagne contre la « sale guerre » d’Indochine, diffusant une affiche intitulée Non tu ne t’engageras pas. Cette inculpation provoqua beaucoup d’émoi dans les rangs des communistes et de leurs sympathisants ; des messages de soutien affluèrent, des biographies hagiographiques furent publiées. Après la défaite du corps expéditionnaire français de Cao Bang en octobre 1950, l’accusation se transforma en « participation » à une entreprise de provocation relevant du tribunal militaire pour trahison. Au bout de moult péripéties, l’affaire aboutit à un non-lieu en octobre 1951. La FDIF perdit son statut consultatif auprès de l’ONU à la demande des Américains, indignés par la campagne de la fédération contre les atrocités commises par les troupes américaines et celles de Syng-Man-Rhé en Corée. La FDIF quitta Paris pour s’installer Unter den Linden à Berlin-Est.
Le 15 avril 1951, elle eut la douleur de voir s’éteindre son mari, son compagnon bien-aimé, diminué par la maladie depuis plusieurs années. Elle avait eu le temps de lui annoncer qu’elle allait recevoir le prix Staline de la Paix, ce qui l’avait réjoui. Comme Joliot-Curie et Irène, sa femme, également lauréats, elle le reçut à Moscou le 2 juillet, des mains de Nina Popova, sa collaboratrice fidèle à la FDIF. Puis l’UFF lui réserva la surprise d’organiser une grande fête pour son 70e anniversaire, alors que son non-lieu n’était pas encore acquis. Sa modestie en souffrit sans doute, mais elle ne refusa pas d’en être l’héroïne adulée. Elle n’hésita d’ailleurs pas à écrire un hommage au « Grand Staline » dans les Femmes françaises, après sa mort en mars 1953.
« Femmes de France, catholiques, socialistes, communistes, femmes qui n’appartenez à aucune organisation, le Congrès mondial des femmes est notre Congrès… pour la défense des droits des femmes : mères travailleuses, citoyennes ; pour la défense des droits de l’enfance ; pour la défense de la paix ». Tel est l’appel qu’elle lançait pour le congrès convoqué à Copenhague du 5 au 10 juin 1953. La rhétorique convenue correspondait néanmoins au sens de son combat. Pour elle, l’accession des femmes à la citoyenneté en 1945 était une étape nécessaire, mais qu’il fallait élargir selon trois axes pour donner droit de cité à la « femme nouvelle » : le travail féminin (formation et statut), les droits des mères (reconnaissance de la maternité en tant que fonction sociale) et la réforme du code civil « réactionnaire et anti-social ».
Cette approche se conjuguait avec celle de la coexistence pacifique au féminin. Elle applaudit la volonté d’indépendance et de non-alignement de 29 pays d’Afrique et d’Asie à la conférence de Bandung (avril 1955) et prépara le Congrès mondial des mères qui se tint à Lausanne en juillet, réunissant 1000 déléguées venues de 66 pays. Elle poursuivit dans cette voie en mettant beaucoup d’espoir dans l’émergence du Tiers-monde, marquée par la conférence des Femmes d’Amérique latine à Santiago du Chili (1959) où elle conclut son discours : « Il faut que l’association des hommes et des femmes se fasse sur des bases équitables. »
Elle ne fut pourtant pas reconnue par la suite comme une militante féministe. Il est vrai que l’UFF et le PCF, sous la houlette de Jeannette Vermeersch, s’opposèrent dans un premier temps aux campagnes en faveur de la contraception considérée comme relevant de l’individualisme petit-bourgeois, et mirent l’accent sur le « droit à la maternité », en menant campagne pour l’accouchement sans douleur qu’Eugénie soutenait. Elle fut cependant sensible en 1961 à l’information et l’éducation sexuelle et approuva les méthodes du planning familial que la femme de Thorez rejetait toujours.
À la fin de l’année 1956, elle pleura « sur la mort de milliers d’êtres humains en Algérie, en Égypte et en Hongrie ». Elle participa à la mobilisation contre la guerre qui ne dit pas son nom en Algérie et s’investit en 1959-1960 dans le Mouvement de la paix « pour la paix par la négociation ». Cependant, elle ne condamna pas la répression de l’insurrection hongroise par les troupes soviétiques en 1956 et, aux intellectuels de gauche qui protestaient, elle répondit : « il ne faut pas que, ce que nous considérons actuellement comme des erreurs, puisse ébranler notre confiance dans les forces du progrès ». Elle fit ensuite partie de la direction de France-URSS.
Eugénie Cotton consacra les dernières années de sa vie à conserver la mémoire scientifique, universitaire et militante des femmes et de sa famille. Ce fut l’occasion pour elle de revenir sur ses amies d’avant-guerre et surtout sur l’œuvre d’Irène Joliot-Curie et de sa mère Marie Curie, en participant à l’édification de l’icône d’une femme de science. Elle n’oubliait cependant pas les hommes : Langevin, Perrin, Joliot, ni bien sûr son cher mari. Elle fut aussi sollicitée pour écrire son autobiographie. Elle rassembla ses souvenirs dans un recueil Survivances qui ne fut jamais terminé.
Elle s’éteignit le 16 juin 1967 dans sa maison, entourée de sa famille. Les hommages se multiplièrent, la légende de la militante idéale se construisit. Plusieurs lycées et collèges portent son nom dans la banlieue parisienne mais cette mémoire tend aujourd’hui à s’estomper et elle n’est généralement pas reconnue comme une militante féministe.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article20785, notice COTTON Eugénie [née FEYTIS Eugénie, Élise, Céline] par Alain Dalançon, Michel Dreyfus, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 28 février 2021.

Par Alain Dalançon, Michel Dreyfus

Eugénie Cotton
Eugénie Cotton
Eugénie Cotton âgée
Eugénie Cotton âgée
Eugénie Cotton et Marie-Claude Vaillant-Couturier

ŒUVRE : Présentation des textes choisis dans la collection « Savants du monde entier », aux éditions Seghers : Les Curie (1963, 224 p.) puis d’Aimé Cotton sous le titre L’optique et la magnéto-optique (1967, 192 p.). — Participation aux travaux des organisations citées dans la biographie.

SOURCES : Arch. Nat., F7/ 15482 (dossier RG 721), F60/1491. — Arch. Dép. Charente-Maritime, état civil, recensements. — Hommage à Madame Eugénie Cotton. 23 juin 1967, salle de la Chimie à Paris, édité par l’Union des femmes françaises, 1967, n° 34. — Heures claires des femmes françaises, n° 41, septembre 1967 et n° 49, mai 1968. — Evelyne Diebolt, Dictionnaire biographique. Militer au XXe siècle. Femmes, féminisme, Églises et société, Paris, Michel Houdiard, 2009. — Loukia Efthymiou, Eugénie Cotton (1881-1967), Editions universitaires européennes, 2019. — Alain Dalançon, « Eugénie Cotton, illustre inconnue à Rochefort (1881-(1967) », Roccafortis, n° 67, septembre 2020. — Notes de Jacques Girault.

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