BASTONI Luigi

Par Renaud Poulain-Argiolas

Né le 3 avril (ou le 3 mars) 1901 à Filetto Di Villafranca (province de Massa Carrara) en Toscana (Italie) ; journalier et maçon ; antifasciste et syndicaliste italien, il fut au cœur d’une affaire politique qui dura de 1933 à 1945 ; poursuivi par la justice française et l’Italie fasciste, il fut soutenu essentiellement par le Secours rouge international puis le Secours populaire, le PCF et la Ligue des droits de l’Homme.

Luigi Bastoni accueilli après sa libération au siège du Secours populaire à Paris, 25 juin 1945.

Luigi Bastoni, originaire de Toscane, était le fils de Giovanni Bastoni et Carola Veroni. Les documents des autorités françaises ne sont pas très précis et évoquent aussi cette dernière comme Carola Veronica ou Veronico. De la même façon la date de naissance de Bastoni change d’une source à l’autre : dans le mandat d’arrêt à son encontre, signé par le juge d’instruction de Marseille Laurent Courchet le 21 octobre 1933, il était né le 3 mars 1901 ; mais un rapport du Service de la Sûreté du commissariat central de Marseille du 2 novembre de la même année mentionne le 3 avril 1901. Le registre faisant état du jugement de son affaire reprend quant à lui la date du 3 avril.
Immigré antifasciste italien, il était connu de la police française sous plusieurs identités dont Mario Vestoni dit "Serro" ou encore Mario Veroni. Il fut jugé en octobre 1934 pour le meurtre d’un autre Italien par la Cour d’assises d’Aix-en-Provence et condamné à vingt ans de travaux forcés. De nombreux articles de Rouge-Midi et de La Défense, journal du Secours rouge international (SRI) puis du Secours populaire, font mention de cette affaire et de la solidarité qu’elle suscita. Ils permettent d’en reconstituer les étapes et d’en savoir davantage sur le militant.
L’avocat Georges Pitard fit un discours à ce propos en juin 1938 à Paris lors du Premier congrès du Secours populaire. Le contenu de son intervention fut diffusé sous forme de brochure par l’organisation afin de faire connaître l’affaire après la Libération.

Charles Mattio révélait dans Rouge-Midi le 21 juillet 1934 que Bastoni arriva en France vers avril 1923 après avoir été persécuté par les fascistes en Italie. Ses papiers étant en règle, il obtint un titre de séjour légal et adhéra « aux organisations révolutionnaires de ce pays » (on peut supposer qu’il s’agisse du Parti communiste et de la CGT). Pendant trois ans il vécut à Port-Saint-Louis-du-Rhône (Bouches-du-Rhône), où son engagement dans des grèves lui attira la sympathie d’ouvriers français et italiens. L’agent du consulat d’Italie, un nommé Debenedetti, se serait alors résolu à lui nuire. En 1927, Bastoni s’installa à Avignon (Vaucluse). Un autre agent consulaire, Riva, obtint le 9 avril 1930 de l’administration française la signature d’un arrêté d’expulsion le concernant sur la base de son activité syndicale. Il changea alors de nom pour échapper aux autorités tant française et italienne et pouvoir continuer à militer. Arrêté en 1931 à Arles, Bastoni fut condamné à un mois de prison par le parquet de Tarascon pour infraction à l’expulsion. Il exerça par la suite son métier de maçon à Marseille, mais, au chômage, gagna Paris dans l’espoir d’y trouver du travail.
Le 19 février 1934, il fut arrêté par la police de Saint-Germain-en-Laye (Seine-et-Oise, Yvelines) pendant qu’il distribuait des tracts syndicaux à la sortie d’une usine en grève. Accusé d’homicide volontaire, il fut transféré à la prison Chave de Marseille. Dans Rouge-Midi du mois, Charles Mattio parlait ouvertement de manœuvre fasciste, rapprochant l’affaire de l’assassinat du militant Joseph Fontaine par l’extrême-droite en avril de la même année.

Luigi Bastoni était accusé d’avoir tué un autre Italien lors d’une bagarre ayant eu lieu le 2 octobre 1933 à Marseille, au Genovese, bar-restaurant situé 6 avenue Belle-vue, dans le quartier de la Belle-de-Mai. Aux alentours de 21h, quatre hommes d’équipage du vapeur italien Gabon, qui venait d’arriver de Gênes, s’étaient rendus dans la boutique d’un de leurs compatriotes, Schiaffino (parfois écrit Sciaffino), loin du port où le bateau était amarré, pour retrouver un ami du patron. Selon Rouge-Midi, Schiaffino était connu pour être un agent du consulat d’Italie. Les marins auraient provoqué les travailleurs présents, entraînant une bagarre qui coûta la vie à l’un d’entre eux. Dans La Défense du 16 novembre 1934 (Le Petit Provençal du 25 octobre 1935 abonde dans le même sens), un des marins arborait un insigne fasciste à sa boutonnière. Schiaffino et les marins firent l’éloge du régime de Mussolini, provoquant une rixe avec les ouvriers attablés.
Dans le récit que Georges Pitard fit de l’affaire en juin 1938, il n’était pas question de bagarre. Vers 22h15, alors que les marins allaient partir, deux hommes pénétrèrent par la porte d’entrée de l’établissement, crièrent « Fascistes ! Fascistes ! », lancèrent des pierres, tandis qu’un troisième tira des coups de feu à travers la fenêtre, faisant trois blessés parmi les marins : Gelmi Pierino, Libero Puppo et Serbia Corinte. Le premier allait mourir de ses blessures. Interrogés par la police, les témoins rapportèrent avoir vu seulement un homme grand et maigre, aux cheveux longs. Schiaffino et sa femme déclarèrent le 3 octobre qu’ayant pris peur, ils s’étaient jetés à terre et n’avaient rien vu. Néanmoins le même Schiaffino provoqua un coup de théâtre trois semaines plus tard en affirmant le 20 octobre pouvoir reconnaître distinctement trois immigrés italiens sur les photographies que lui présentait la police : Carlo Di Prato, Vittorio Scalcon et Luigi Bastoni. Di Prato était selon lui l’homme aux cheveux longs, Scalcon le suivait, tandis que Bastoni était celui qui avait tiré depuis la fenêtre. La femme de Schiaffino allait dans le même sens.

Dans un article publié le 7 juillet 1934 dans Rouge-Midi, Charles Mattio avait noté que la police avait profité de la fusillade de la Belle-de-Mai pour expulser tous les Italiens suspectés d’appartenir à des organisations révolutionnaires. Il avait aussi donné le nom de l’avocat chargé par le Secours rouge de la défense de l’antifasciste, Maître Joseph Lasalarié.
Aux yeux de Lasalarié et Georges Pitard, qui furent tour à tour les défenseurs de Bastoni, cette affaire était éminemment politique, leur client étant surveillé par les polices de deux pays car il n’avait jamais cessé de militer. Ils émirent de gros doutes sur le sérieux avec lequel l’enquête avait été menée et suspectaient une collusion entre la police et des intérêts politiques supérieurs. Aucun des marins italiens présents le soir du drame n’avait reconnu Bastoni. Quant aux époux Schiaffino, dont le témoignage contradictoire était le seul élément du dossier, leur parole ne fut étrangement jamais remise en cause. Les événements ayant eu lieu au mois d’octobre, il faisait nuit au moment des faits. De plus, une moustiquaire métallique obstruait la fenêtre. Dans ces conditions il semblait très difficile de distinguer le visage du tireur posté à l’extérieur. D’autant que le 2 octobre Schiaffino disait avoir été couché à plat ventre sur le sol. Mais le 20 octobre, il s’était effacé tandis que tout le monde s’était jeté à terre et avait « distinctement » vu Luigi Bastoni à travers la fenêtre.
Georges Pitard, ne s’expliquant pas plus comment les policiers avaient choisi ces trois photographies, commentait : « tout repose sur les affirmations incontrôlables de deux fonctionnaires de police ». Interrogé, l’inspecteur principal Martini, qui avait dirigé l’enquête, avait dit avoir obtenu « des renseignements confidentiels (…) donnés par une personne sûre. » Le commissaire de police Cals, alors chef de la Sûreté, n’avait rien voulu ajouter. L’avocat déplorait que le magistrat instructeur s’était contenté d’enregistrer les éléments qu’on lui avait transmis pendant les deux années de procédure sans poser de questions.

Les 24 et 25 octobre 1935 Luigi Bastoni et Vittorio Scalcon passaient devant la Cour d’assises d’Aix-en-Provence, accusés d’un assassinat et de deux tentatives d’assassinat. Bastoni devait également répondre d’une infraction à arrêté d’expulsion. Le jugement se fit à huis clos, en présence d’un gros déploiement de forces de police et couvert notamment par Le Petit Provençal. D’après le journal, Bastoni avait 33 ans (il en avait en réalité 34), Scalcon 27 ans. Le premier était défendu par Maître Lasalarié. Maître Maurice Boitel, l’avocat du second, révéla que l’inspecteur Martini avait présenté les photographies des prétendus agresseurs à Schiaffino le 17 octobre 1933, procédant à une sorte de « répétition générale ». Trois jours plus tard, c’était au consulat général d’Italie que le même Schiaffino avait officiellement reconnu les photos, pas au commissariat de police. De l’avis de Pitard, c’était le consulat qui avait mené une enquête préliminaire et constituait la « personne sûre » évoquée par Martini. L’avocat dénonçait des menées fascistes dans le contexte du 6 février 1934, voyant un lien avec les événements qui avaient agité la capitale. Dans le dossier, une lettre du consul d’Italie rédigée à cette date à l’attention du juge d’instruction mentionnait « des informations et des photographies » fournies par le consulat. Il était question des photos des accusés qui furent plus tard à l’origine des arrestations. Pitard parlait de « collusion singulière, mais connue entre les polices française et italienne », relevant que Schiaffino avait le 10 février 1934 insisté lourdement sur les idées politiques de Bastoni : « C’était un de ces jeunes gens révolutionnaires et appartenant au Parti communiste », des mots qui auraient selon le juriste fait pencher la balance.

Autres éléments surprenants aux Assises d’Aix-en-Provence : Vittorio Scalcon, arrêté quelques jours après Bastoni, et emprisonné pendant plusieurs mois, établissant devant la Cour qu’il était à Paris le soir du meurtre, fut de ce fait acquitté. Cela ne remit pas pour autant en question le témoignage de Schiaffino qui accusait à la fois Scalcon et Bastoni d’être les auteurs des coups de feu. En outre, Bastoni avait lui aussi un alibi, point sur lequel insista Me Lasalarié : quatre témoins avaient déclaré que le 2 octobre 1933, jour des événements, il se trouvait à 22h dans une maison à la Gavotte, aux Pennes-Mirabeau, pour un travail de maçonnerie. Même en tramway ou en automobile, il n’aurait pu arriver à Marseille à temps pour commettre le meurtre. Pitard remarqua que le juge, qui n’avait pas été très pointilleux en interrogeant Schiaffino, le devint en interrogeant les témoins qui donnaient un alibi à Bastoni, posant jusqu’à cinq pages de questions à une dame pour tenter de l’influencer.

On prétendit qu’après le drame, Bastoni, paniqué, avait quitté son chantier situé sur les quais pour se cacher, une version relayée par Le Petit Provençal. Huit mois après les faits, on avait interrogé le contremaître du chantier où travaillait l’accusé pour vérifier s’il avait le 3 octobre, lendemain du crime, quitté son travail. Le contremaître avait confirmé qu’il était parti le matin. Comme on lui avait demandé de le prouver en montrant son livre de paye, il avait remarqué qu’il était noté qu’il avait payé Bastoni pour une journée complète, ajoutant qu’il avait dû faire une erreur. Pitard trouvait ce nouveau témoignage suspect. Le 25 octobre 1935, la Cour d’assises d’Aix condamna néanmoins Luigi Bastoni à vingt ans de travaux forcés pour homicide volontaire. Protestant de son innocence, ce dernier écrivit à plusieurs reprises au Secours rouge : « Si vous faites des démarches, faites-les avec le respect de ma pensée et surtout pas de charité, pas de grâce, ne sollicitez pas nos ennemis, ni nos faux amis. » Dans ses courriers il ne cessa de revendiquer ses idées politiques : « J’ai embrassé la cause révolutionnaire avec toute l’ardeur de ma foi de prolétaire sincère, je suis fier de militer, pour elle la flamme de mon idéal est toujours vive et, quelles que soient les bourrasques de la réaction fasciste, ma conscience révolutionnaire demeure inébranlable. »

En 1938, Georges Pitard allait faire un récapitulatif de l’affaire à l’occasion du Premier congrès du Secours populaire. L’organisation menait campagne pour soutenir l’antifasciste italien. Bastoni était enfermé depuis quatre ans comme criminel de droit commun à la « maison de force de Caen ». Pitard ne doutait pas qu’il eût été condamné pour sa qualité d’émigré antifasciste. Le Secours Populaire avait saisi le ministre de la Justice. Néanmoins, tous les témoins ayant disparu, la révision du procès était impossible. Dans son intervention, l’avocat appelait « tous les hommes libres à protester dans ce pays qui a tant lutté pour le respect de la liberté individuelle et les garanties de la défense ». Il politisait du même coup la question du jury populaire qui avait selon lui souvent « absout les fascistes et leurs hommes de main » mais aussi, malgré des preuves évidentes, « d’authentiques criminels lorsque leurs crimes avaient été perpétrés contre des militants, des syndicats ou des partis ouvriers ». Il réclamait enfin que tout salarié pût devenir juré en échange d’une indemnisation de la perte matérielle subie.

Le jour du discours de Pitard au congrès, un membre du Secours populaire des Alpes-Maritimes témoigna de l’acharnement policier à l’encontre de la famille Bastoni domiciliée à Nice. Pierre Bastoni, frère de Luigi et militant des Alpes-Maritimes, avait été arrêté par la police et menacé de six mois de prison. Le Secours populaire des Alpes-Maritimes était intervenu auprès du préfet après une visite de la femme de Pierre Bastoni à son comité départemental. Les militants apprirent non seulement que l’arrestation de Pierre Bastoni serait maintenue, mais aussi que son expulsion était requise et qu’il était accusé à son tour du meurtre à main armée d’un Italien... Pierre Bastoni avait finalement été libéré grâce aux protestations du Secours populaire.

Dans son article du 21 juillet 1934, Charles Mattio appelait à ce que « partout, dans toutes les réunions, des ordres du jour de protestation réclamant la libération de Bastoni et l’expulsion du patron du bar et de sa femme, provocateurs fascistes, soient adressées au Ministre de la Justice. » Il demandait aussi « que les travailleurs se tiennent prêts à répondre à l’appel que leur lancera notre Région du Secours-Rouge et les organisations ouvrières. » Un meeting de protestation se tint à la Belle-de-Mai fin octobre 1934 contre l’Italie fasciste, ses ligues et ses mouchards sur le sol français, ainsi que pour la Russie des soviets. À l’initiative du Secours rouge, un comité de défense de Bastoni fut créé, ses actions étant relayées par Rouge-Midi. Un article de décembre 1935 citait l’implication de la Ligue des droits de l’Homme dans la campagne.

Fernand Pauriol publia deux articles en décembre 1935 et janvier 1936 dans Rouge-Midi. Il y annonçait la création d’un « Comité pour la révision du procès Bastoni » le 24 décembre, à l’appel de la Ligue des droits de l’Homme et du SRI, regroupant des syndicats, des comités de lutte et des partis politiques, tels que les Syndicats confédérés Union Unitaire, des sections socialistes, Femmes contre la guerre ou encore le Parti républicain socialiste. Pauriol dénonçait à son tour les absurdités de l’affaire et une manœuvre de l’Italie fasciste. Il évoquait des rumeurs concernant les époux Schiaffino : ils auraient fait l’objet d’un arrêté d’expulsion pour vol quelques années plus tôt, avant d’être sauvés grâce à l’intervention du consulat d’Italie de Nice. Concluant, il appelait les communistes à s’investir massivement dans le SRI (bientôt Secours populaire) pour défendre les victimes du capitalisme et du fascisme. En tant que délégué du comité central du PCF, Pauriol était présent à la conférence départementale du Secours rouge du 19 janvier, à laquelle étaient invités des représentants d’organisations du Front populaire. L’affaire Bastoni y tint une place importante : il insista sur le travail déjà accompli en vue d’obtenir la révision du procès. De nombreux délégués abordèrent la question de la campagne à faire en sa faveur. Il fut question d’améliorer la diffusion de La Défense, qui se faisait le relai actif de l’affaire.

À la conférence de janvier étaient présents Charles Mattio, secrétaire régional du Secours rouge, mais aussi J. Deschamps, secrétaire du comité local nouvellement créé à l’initiative du comité central. Ce dernier évoqua la nécessité de développer les liens entre les sections, de les faire collaborer avec le Comité « qui aura pour tâche de leur apporter son appui et de les visiter le plus souvent possible », mais aussi « de créer un organisme de vente à la criée de La Défense, de développer les journaux de sections, de créer de nouvelles sections en rapport avec les possibilités du Secours-Rouge dans notre région. » Mattio présenta lui le comité départemental. Des ordres du jour de protestation furent présentés en faveur de Thaelmann, d’Anna Pauker, de Bastoni, du professeur Jèze, pour le droit d’asile d’Aliher et de Barthel. Parmi les organisations présentes il y avait la Section communiste de langue, le Parti républicain socialiste, le Syndicat des douanes actives, la Région marseillaise du Parti communiste, le Comité départemental des Bouches-du-Rhône d’Amsterdam-Pleyel, le Syndicat des Asiles Saint-Pierre, le Syndicat Général de l’Alimentation, la Ligue Internationale des Combattants de la Paix, la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), les Jeunesses Socialistes de La Ciotat, les Fédérations des Locataires des Bouches-du-Rhône, le Comité mondial des femmes contre la guerre et le fascisme et le Service juridique du Secours Rouge.

Deschamps annonça dans Rouge-Midi le 8 février la mise en circulation de milliers de listes en faveur de l’antifasciste italien : « Il faut que la protestation des travailleurs soit si large que non seulement nous arrachions la révision du procès, mais enlevions à tout jamais l’envie aux monteurs de complots d’en échafauder de nouveaux. Qu’elle soit suffisamment symptomatique pour persuader ceux qui veulent fouler aux pieds la Justice, les traditions existantes et les libertés acquises, que le peuple de France ne le permettra pas. » La première réunion du Comité pour la révision du procès Bastoni se déroulait deux jours plus tard à La Ciotat.
Le 7 mars, Rouge-Midi annonçait la tenue d’une réunion d’information animée par Me Lasalarié, avocat de Bastoni, et la préparation d’un grand meeting. Des sous-comités fleurissaient à travers Marseille. Le 21 avait lieu un concert de soutien en faveur du prisonnier. Tous les vendredis le Comité Bastoni se réunissait au Bar du Cinéma, 219 boulevard National, siège marseillais du Secours rouge. En avril, la Société culturelle omnisports Saint-Lazare de Marseille lançait une Coupe Bastoni, ouverte aux clubs de la FSGT et de l’UFOLEP. Le 18, le SRI publiait une lettre ouverte à l’attention des candidats aux élections législatives, leur demandant d’appuyer l’amnistie de Marcel Andréani et de Luigi Bastoni. Le mois suivant (18 mai), un meeting du Parti communiste rassemblait environ 10 000 personnes au Racati à l’appel de Rouge-Midi. Sous la présidence d’Adrien Mouton, député des Bouches-du-Rhône, et au milieu des interventions de Jean Cristofol et François Billoux, députés de Marseille, et de Fernand Valat, député du Gard, Deschamps exprima au nom du SRI la nécessité d’obtenir l’amnistie de Bastoni, une revendication que Mouton plaça parmi les priorités du PCF. L’intervention de Deschamps motiva plusieurs centaines de signatures supplémentaires, la création d’un nouveau sous-comité de quartier et le soutien de la Fédération socialiste des Bouches-du-Rhône.

L’antifasciste emprisonné devenait une figure emblématique de la lutte contre le fascisme et le capitalisme. Le soutien à Bastoni ne se limita pas aux simples communistes francophones de la région marseillaise. D’autres journaux, comme Le Cri des Travailleurs des Alpes-Maritimes ou Il Grido del popolo (« Le Cri du peuple »), journal antifasciste italien diffusé parmi les immigrés, relayèrent la campagne de solidarité. En juillet 1936, le congrès de l’Union départementale des Syndicats des Bouches-du-Rhône approuva des résolutions en faveur de Thaelmann, d’Anna Pauker mais aussi de Luigi Bastoni. Rouge-Midi publia une lettre du secrétariat du Secours rouge de France datée du 16 juillet 1936 et adressée au président du Conseil pour réclamer la grâce de prisonniers politiques parmi lesquels Bastoni était mis en avant. Une liste de noms avait déjà été postée à l’attention de M. Rucart, ministre de la Justice, le 27 juin, liste retournée par le directeur de cabinet de ce dernier avec pour réponse que chacun des intéressés devait adresser « un recours en grâce séparé sur papier timbré à 4 francs »…
Le Petit Provençal annonça en février 1937 l’arrestation à Lisbonne de Carlo Di Prato, le troisième homme cité par Schiaffino dans l’attaque de son restaurant, qui avait aussitôt disparu. Cette nouvelle serait restée pour le moins anecdotique car elle n’eut pas d’influence sur la suite des événements.
En décembre 1937, Me Lasalarié exposait l’affaire Bastoni au cours d’une conférence donnée devant les représentants du Front populaire. Le mois suivant, il publiait un article dans Rouge-Midi à ce sujet. À Noël, Bastoni reçut dans sa cellule un colis de sous-vêtements chauds envoyés par le Secours populaire des Bouches-du-Rhône. Si de nombreux groupements avaient promis de faire des dons pour lui, seul le PCF avait tenu parole.

En avril 1938, le Secours populaire publia dans Rouge-midi des extraits de la lettre qu’il avait envoyée au Ministre de la Justice pour demander l’amnistie du militant. L’organisation continuait à faire campagne par des démarches et des pétitions. Lors de son Premier congrès national qui eut lieu du 23 au 26 juin 1938 à Paris, Georges Pitard dénonça le déni de justice de l’affaire Bastoni. Le contenu de son intervention fut publié dans les colonnes de La Défense. Si la période de guerre et de l’Occupation mirent inévitablement un coup d’arrêt à la campagne de solidarité envers l’antifasciste emprisonné, elle reprit après la Libération par la diffusion sous forme de brochure du discours de Me Pitard lors du congrès du Secours populaire.
Le 21 juin 1945, Luigi Bastoni était libéré après presque douze ans de bagne. Des militants du Secours populaire du Maine-et-Loire le récupérèrent à 22h30 à la centrale de Fontevrault pour le conduire à Angers. Chaleureusement accueilli, il déclara dans La Défense : « J’ai vécu là trois jours inoubliables. » Il déposa un bouquet de fleurs sur « la tombe de camarades fusillés ». Le 25 juin il était attendu à la gare Montparnasse par une délégation du Secours Populaire avec banderole et hauts parleurs. On lui offrit un vin d’honneur au siège de l’organisation. L’article mentionnait qu’il avait un moral excellent, conscient que sa libération avait été obtenue au terme d’une longue mobilisation, et qu’il était « résolu à poursuivre jusqu’au bout la lutte contre toutes les survivances fascistes ». Concernant ses projets d’avenir, il se disait « attaché par les mêmes liens aux peuple Italien et au peuple Français », espérant qu’une « étroite fraternité s’établira entre les deux peuples dans la démocraties et dans la liberté ». En remerciement sa famille fit un don de 500 francs au Secours populaire pour contribuer à la poursuite de la lutte pour la libération de prisonniers politiques.

Où et comment Luigi Bastoni termina-il sa vie ? Réussit-il à trouver enfin la paix après plus d’une décennie passée en détention et bien davantage en batailles politiques et procédures juridiques pour retrouver ses droits ? Il semble que l’administration française n’était pas prête à lui accorder de répit. En août 1946, en effet, La Défense annonçait qu’il avait reçu un carnet anthropométrique d’interdiction de séjour lui fermant l’accès à presque tous les départements français. Le Secours populaire réclamait par conséquent sa réhabilitation. Cette contrainte s’ajoutait à l’obligation qui lui était faite de se rendre à la préfecture tous les quinze jours pour renouveler son récépissé de carte d’identité. Le 27 septembre, convoqué à la police, on l’informa qu’il faisait l’objet d’un arrêté d’expulsion l’obligeant à quitter le territoire français sous huit jours. Les militants du Secours populaire des Alpes-Maritimes lui conseillèrent de ne pas signer et l’organisation exigea la révision de son procès...

Le site des Archives politiques centrales (Casellario Politico Centrale) des Archives nationales italiennes mentionne Luigi Bastoni comme étant fiché par la police durant la période 1929-1942 en tant que communiste, ouvrier (sans autre précision) et domicilié en France.

Un Luigi Bastoni, décédé dans le Xe arrondissement de Paris, fut enterré au cimetière de Pantin (Seine-Saint-Denis) le 15 novembre 1955. Il avait 56 ans et serait donc né vers 1899. Aurait-il un rapport avec notre militant ?

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article250928, notice BASTONI Luigi par Renaud Poulain-Argiolas, version mise en ligne le 16 septembre 2022, dernière modification le 28 septembre 2022.

Par Renaud Poulain-Argiolas

Jugement de Luigi Bastoni
Jugement de Luigi Bastoni
Devant la Cour d’assises d’Aix-en-Provence, 24 octobre 1935. De gauche à droite : Vittorio Scalcon et Luigi Bastoni.
La brochure contenant le discours de Georges Pitard de 1938, diffusée par le Secours populaire après la guerre.
Luigi Bastoni accueilli après sa libération au siège du Secours populaire à Paris, 25 juin 1945.

SOURCES : Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, 2 U 2 1853, Informations transmises de la part de la directrice Marie-Claire Pontier (septembre 2022). —
* Articles de Rouge-Midi : « Scandaleuse détention » par Charles Mattio, 7 juillet 1934 ; « Libérez Bastoni : Les véritables raisons des poursuites intentées à notre camarade » par Charles Mattio, 21 juillet 1934 ; « Après 12 ans de fascisme, le bilan de l’Italie est une catastrophe » par la SC des groupes communistes de langue italienne et le CR du Front Unique, 13 octobre 1934 ; « Bastoni innocent, emprisonné à Marseille », 27 octobre 1934 ; « Deux antifascistes italiens devant la Cour d’Assises d’Aix-en-Provence », 2 novembre 1935 ; « Comités antifascistes », 23 novembre 1935 ; « Secours rouge international » par le Comité départemental du secours rouge, 14 décembre 1935 ; « L’antifasciste Bastoni ne peut pas aller au bagne » par Fernand Pauriol, 28 décembre 1935 ; « Avant la conférence départementale du Secours rouge : Les communistes dans le Secours rouge » par Fernand Pauriol, 18 janvier 1936 ; « La Conférence départementale du Secours rouge international », 25 janvier 1936 ; « Le SRI dans le procès Bastoni », 1er février 1936 ; « Mobilisons-nous pour Bastoni ? » par Deschamps, 8 février 1936 ; « Pour libérer Bastoni », 15 février 1936 ; « Pour la révision du procès Bastoni », 7 mars 1936 ; 13 mars 1936 ; 20 mars 1936 ; « Comité pour la révision du procès Bastoni » par Deschamps, 20 mars 1936 ; 27 mars 1936 ; 10 avril 1936 ; « Ping-pong : Coupe Bastoni », 17 avril 1936 ; « Une lettre ouverte du Secours rouge à tous les candidats » par le Comité départemental du Secours rouge, 18 avril 1936 ; « Ping-pong : Samedi, début de la Coupe Bastoni », 1er mai 1936 ; 8 mai 1936 ; « 10 000 personnes approuvent la position du parti communiste », 22 mai 1936 ; « Comité pour la révision du procès Bastoni » par J. Deschamps, 30 mai 1936 ; « Le Congrès de l’Union départementale des Syndicats », 10 juillet 1936 ; « Pour l’amnistie », 11 août 1936 (lettre de Jean Chauvet, Émile Bureau et François Vittori, le secrétariat du Secours rouge de France, datée du 16 juillet 1936) ; 5 novembre 1937 ; « Le jugement inique condamnant l’antifasciste Bastoni va-t-il être réexaminé », 21 décembre 1937 ; « Pour la libération de Bastoni, antifasciste innocent » par Maître Lasalarié, 4 janvier 1938 ; « Le Secours populaire a pensé à eux... », 7 janvier 1938 ; « Les résultats de la solidarité pour la Noël populaire », 21 janvier 1938 ; « L’italien Bastoni condamné sous la pression du Consulat d’Italie doit être libéré », 8 avril 1938. —
* Articles du Petit Provençal : « Aux assises des Bouches-du-Rhône : Une rixe mortelle entre fascistes et antifascistes à la Belle-de-Mai a été évoquée hier », 25 octobre 1935 ; « Une vieille affaire : On arrête à Lisbonne un individu condamné par contumace à Aix-en-Provence en 1933 », 4 février 1937. —
* Articles de La Défense : « À Marseille : Provocation fasciste suivie de séquestration policière », 16 novembre 1934 ; « Les Chambres se sont séparées sans voter le projet de libération des antifascistes emprisonnés », 26 mars 1936 ; « Ceux que l’amnistie doit libérer en France », 12 juin 1936 ; « De Carlo et Nello Roselli à Luigi Bastoni » par Émile Bureau, 25 juin 1937 ; « Verra-t-on se répéter le drame de Bastoni ? » par R. Laurent, 21 avril 1939 ; « Bastoni : un innocent condamné à 20 ans de travaux forcés » par Georges Pitard, 26 février 1945 ; « Après 12 ans de bagne, Luigi Bastoni est libéré ! » par Gérard, 29 juin 1945 ; « La famille Bastoni remercie le Secours populaire », 27 juillet 1945 ; « L’affaire Bastoni rebondit », 16 août 1946 ; « On veut expulser Luigi Bastoni ! », 4 octobre 1946. —
* Autres journaux : Le Cri des Travailleurs des Alpes-Maritimes, organe de la région communiste du Sud-est, 8 et 9 février 1936. — Il Grido Del popolo (en italien), 27 juin 1936. —
* Georges Pitard, Luigi Bastoni : un innocent emprisonné à Caen pour 20 ans (Discours de Maître Georges Pitard au Premier Congrès National du Secours Populaire de France et des Colonies – Paris, 23-24-25-26 juin 1938), Éditions du Secours populaire de France et des colonies, Paris (disponible en ligne). — Site « Archivio Centrale dello Stato, Casellario Politico Centrale », busta 401, estremi cronologici 1929-1942 (en italien). — Cimetière parisien de Pantin (Seine-Saint-Denis), Registres journaliers d’inhumation du 9 novembre 1955 au 15 décembre 1955 (Généanet).

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