HESS Moses

Par Alain Boyer

Né le 21 janvier 1812 à Bonn, mort le 6 avril 1875 à Paris (France) ; néo-hégélien, fondateur et théoricien du « socialisme vrai », lassallien, précurseur du sionisme socialiste.

Moses Hess naquit à Bonn, dans le ghetto juif dont la présence française, à la suite de la Révolution, venait juste d’ouvrir les portes. Son éducation en fut profondément marquée : sa langue maternelle était le judéo-allemand et il reçut une for­mation traditionnelle auprès de son grand-père. Son père, profitant de l’émancipa­tion, s’installa à Cologne et y édifia une entreprise prospère autour d’une raffinerie de sucre. Aussi le jeune Moses était-il destiné à travailler avec ses frères dans la firme familiale ; mais il ne montra guère de goût pour les affaires et préféra se consacrer en autodidacte, avide de s’approprier la culture moderne, à l’étude de la philosophie. Sans rompre radicalement avec son milieu, pour ne pas aliéner ses droits sur sa part d’héritage, il n’en prit pas moins ses distances et dut désormais vivre difficilement de sa plume.
Hess s’éloigna peu à peu du judaïsme, le considérant comme historiquement dépassé parle christianisme et condamné à laisser la place à une religion universelle de l’amour. Partisan de l’émancipation, il réclama l’abolition des barrières religieuses et sociales. Il se proclama alors disciple de Spinoza et posa, au nom du libre progrès, les exigences de l’État rationnel fondé sur la justice, qui ne reconnaissait pas les corps sociaux séparés et dans lequel les juifs, par l’assimilation, devaient se fondre. Par une démarche personnelle, sous l’influence de Rousseau, Fichte , Hegel et Feuerbach, Hess découvrit un socialisme philosophique et éthique, abou­tissement de l’histoire. Il essayait de déduire de principes a priori, de normes éthi­ques telles que justice et bonté, conçues comme impératifs catégoriques de l’être social, l’organisation de la société idéale. Dès 1837, dans Die heilige Geschichte der Menschheit, il affirmait que le sens de l’histoire était la libération sociale. Il dé­nonçait, avec Rousseau, l’aristocratie de l’argent qui avait institué un État de classe. Avec les libéraux rhénans, il s’intéressait aux problèmes sociaux, non sous leur as­pect matériel mais dans leur dimension spirituelle. La Révolution française lui ap­parut comme « le livre des théories sociales » et comme une étape fondamentale de l’évolution historique. A Hegel, il empruntait le schéma dialectique, mais avec Fi­chte et le primat delà volonté, il le fit déboucher sur l’action, dans une vision eschatologique. L’harmonie primitive avait été rompue par l’institution de la propriété et de l’héritage, source d’égoïsme et de division. Mais la raison, avec les idées de li­berté et d’égalité, permettrait un retour progressif à l’harmonie sociale. La société future serait fondée sur l’égalité sociale, source du bonheur universel.
Persuadé que le peuple juif devait disparaître, il était à la recherche d’une reli­gion universelle et d’un État non-confessionnel et tolérant. Dans Die europäische Triarchie (1841), il préconisait l’assimilation des juifs. Le judaïsme apparaissait comme une religion dépassée qui avait certes eu historiquement une très grande importance mais dont le particularisme devait faire place à une religion universelle.
Entre-temps, Hess avait découvert l’importance des problèmes sociaux. Il était marqué par les débuts du libéralisme rhénan qui, face à la Prusse aristocratique, pré­conisait un développement industriel et, avec Gustav Mevissen, une transforma­tion des rapports sociaux. Hess découvrit le désordre social et sentait le besoin d’une révolution pour rétablir l’harmonie.
En 1838, il rencontra Karl Marx qui fit aussitôt sur lui une très grande impres­sion : le présentant comme son idole à son ami Auerbach, il le décrivit comme le plus grand philosophe vivant, qui allait attirer sur lui les yeux de toute l’Allemagne. Pourtant ce fut Hess, le « rabbin des communistes » selon Rugge, qui amena les membres du Cercle des docteurs et la gauche hégélienne à concevoir une société sans exploitation comme terme de l’évolution historique et à reconnaître la néces­sité de l’action. Hess contribua à convertir Engels et, à travers ce dernier Marx, au communisme, c’est-à-dire à l’idée d’une société sans classes par l’abolition de la propriété privée comme fin de l’histoire.
Par son activité de publiciste (n’oublions pas que seule sa plume lui permettait une certaine indépendance après la rupture avec sa famille), Hess ne tarda pas à encourir des poursuites judiciaires. Pour échapper à la police, il préféra se réfugier en France ; il menait désormais une vie d’émigré et, malgré une bonne intégration et une maîtrise convenable du français, il fréquentait surtout à Paris le monde cosmo­polite des réfugiés. Il collabora avec Marx à la Rheinische Zeitung et en devint co­directeur et correspondant à Paris, ce qui lui permit d’ailleurs, sous forme de comptes rendus politiques, de faire connaître les théories des socialistes français. Les principales contributions de Hess dans la Rheinische Zeitung portaient sur le statut des juifs, sous forme de plaidoyers en faveur d’une émancipation totale et sur les rapports entre la religion et l’État, en préconisant, à l’égard de « l’État chré­tien », une rupture complète. L’entreprise, qui regroupait néo-hégéliens et libéraux rhénans, prit vite fin et les différents collaborateurs allaient suivre des voies diver­gentes, voire opposées.
Après avoir perdu sa place de correspondant à Paris, Hess, sans ressources, dut regagner Cologne en 1844. Alors que sa Philosophie der Tat (1843), ses Briefe aus Paris ( 1844) et son Kommunistisches Glaubensbekenntnis (Profession de foi communiste, 1844) montraient une orientation de plus en plus nette vers un socialisme matérialiste, son retour en Allemagne correspondait à une influence détermi­nante de l’idéalisme feuerbachien. C’est son étude Über das Geldwesen (L’Essence de l’argent, 1845) et son ouvrage Die letzten Phïlosophen (Les derniers philo­sophes, 1845) qui marquèrent les débuts du mouvement de pensée appelé le socia­lisme vrai. Ce terme, forgé par ses adversaires et que Hess lui-même récusait, dé­signait un mouvement qui ne considérait pas le communisme comme le terme né­cessaire de l’évolution historique du capitalisme, mais justifiait son avènement par des considérations éthiques, en opposant à la société bourgeoise, source de corrup­tion, une société idéale réalisant la liberté et l’égalité dans un amalgame d’anar­chisme et de communisme. Le but del’actionétaitrémancipation de l’homme, per­mettant d’unir le travail et le plaisir pour une vie harmonieuse, ce qui n’était pas sans rappeler les visions de Fourier. Le communisme supprimerait la propriété pri­vée, donc la concurrence, l’égoïsme et les luttes de classes et instaurerait une libre et fraternelle collaboration entre les travailleurs. Ce communisme se réaliserait de façon pacifique, par l’éducation et l’organisation du travail, en faisant appel à l’hu­manisme de la bourgeoisie éclairée. Ce programme fut exposé dans Der Gesellschaftsspiegel. Organ zur Vertretung der besitzlosen Volksklassen und zur Beleuchtung der gesellschaftlichen Zustände der Gegenwart (Le miroir de la société. Organe pour la défense des classes non possédantes et pour l’explication de la si­tuation sociale présente, 1845-1846). Hess répandit sa doctrine en Rhénanie, après son retour de Paris, à travers des associations pour le relèvement de la classe ou­vrière. Les disciples de Hess (Grün, Püttmann, G. Jung, Lüning ou Weydemeyer), plus encore que leur maître, prononçaient une condamnation absolue du libéralisme bourgeois, synonyme d’égoïsme, et cherchaient à éviter les antago­nismes entre bourgeoisie et prolétariat par une prise de conscience de la nature hu­maine : le capitalisme était responsable de l’aliénation du travail, source d’é­goïsme, en privilégiant le profit et la concurrence. C’était un socialisme de convic­tion qui faisait appel à la raison et à l’amour et qui rejetait la violence inutile : Hess était persuadé que le communisme pourrait se réaliser de façon pacifique et pro­gressive par l’organisation du travail, l’éducation et la généralisation de la fraternité et de la libre collaboration. A son retour en Allemagne, il accentua son « idéalisme utopique ». Au lieu de considérer le communisme comme une nécessité, appelée par le développement du capitalisme, il le justifiait en opposant à la société bourgeoise corrompue et aliénante, une organisation sociale idéale réalisant la liberté et l’égalité, amalgame d’anarchisme et de communisme (« Questions et réponses : le travail et le plaisir - l’argent et la servitude », in Vorwärts, 21 et 28 décembre 1844).
Dans Les derniers philosophes, il critiquait à la fois l’égoïsme théorique de Bauer et l’égoïsme pratique de Stirner ; il voyait dans la fin de l’isolement la so­lution des contradictions entre individu et société. Dans le Gesellschaftsspiegel, il fit appel aux bons sentiments de la bourgeoisie éclairée pour régler les maux de la société.
La rupture avec Marx et Engels intervint plus tard, lorsque ces derniers ridicu­lisèrent dans le Manifeste communiste ces idées, qu’il avait d’ailleurs déjà abandon­nées. L’idéologie allemande s’en prit particulièrement à deux articles jugés carac­téristiques du « socialisme vrai », humaniste et sentimental, publiés dans les Rheinische Jahrbücher : Communismus, Socialismus, Humanismus de H. Semmig et Sozialistische Bausteine de R. Matthai. Ce socialisme philosophique et éthique ris­quait de détourner le prolétariat des luttes réelles en ne voyant dans les contradictions sociales que des luttes d’idées qui pouvaient être surmontées par un vague sen­timentalisme fondé sur la solidarité humaine et un retour à une société primitive idéalisée. Cependant, les mérites de Hess ne sont pas méconnus : il sut franchir les obstacles de la censure pour répandre le socialisme, il avait su organiser les associa­tions d’ouvriers et d’artisans allemands, en particulier à Paris et à Bruxelles, par exemple avec la Ligue des justes. Il est d’ailleurs à noter que dans Die Folgen der Revolution des Proletariats (Conséquences de la révolution prolétarienne), Hess et Engels et annonçait déjà le Manifeste communiste.
Après l’échec des révolutions de 1848, Hess s’établit à Paris où il dirigeait l’Association des ouvriers allemands (Deutscher Arbeiterverein). Il se détourna quelque temps de l’activité politique, devint un membre actif et influent de la franc- maçonnerie et participa au grand débat opposant déistes et athées. Il se consacra surtout à des études scientifiques qui devaient fonder un véritable matérialisme. Il était polygéniste en ce qui concernait l’origine des espèces humaines, mais il s’intéressait aussi aux idées de Darwin et était influencé par le vitalisme. Ses théories répandues dans de nombreux articles l’amenèrent à des échanges avec de nom­breux penseurs de son époque, en particulier avec Renan ; elles furent rassemblées sous le titre Dynamische Stofflehre (Théorie dynamique de la matière) en 1875, par les soins de sa compagne Sybille Pesch, qu’il n’avait épousée qu’après la mort de son père.
Hess était en contact avec les différents groupes de réfugiés politiques à Paris. Il s’engagea résolument en faveur des mouvements de libération nationale. Ce fut à partir des guerres d’Italie qu’il se lança à nouveau dans l’action politique : la libération nationale lui parut une étape indispensable avant l’émancipation du prolé­tariat. Il se rapprocha des milieux bonapartistes de gauche et considéra que Napo­léon m pourrait encore agir en Italie comme le « soldat de la Révolution ». Tout en dénonçant les risques de perversion du mouvement des nationalités en nationalisme agressif, il prit soin d’insister sur la place des groupes nationaux et sur leur néces­saire coopération dans le mouvement socialiste mondial. La question nationale l’a­mena à se rapprocher de Lassalle et à rejoindre l’ADAV lors d’un retour à Cologne, où il assuma des responsabilités politiques.
Après la mort de Lassalle, Hess devint l’un des dirigeants les plus en vue du mouvement, mais il entra assez rapidement en conflit avec Schweitzer, refusant l’alliance des socialistes et des conservateurs contre le libéralisme. Pour renforcer le prolétariat allemand, il rejoignit l’Association internationale des travailleurs et donna son accord aux théories exposées dans Le Capital. Délégué de Bâle au congrès de Bruxelles, il soutint la tendance Bebel-Liebknecht et put ainsi être considéré comme « le père de la social-démocratie allemande ». En 1869, dans une brochure intitulée La Haute Finance et l’Empire, il exprimait son opposition radi­cale à Napoléon ni et au capitalisme ; il appelait les forces progressistes à l’action révolutionnaire, somme des réformes sociales rendues nécessaires par l’évolution économique.
Durant la guerre de 1870, Hess, citoyen allemand, dut quitter la France et s’ins­taller à Bruxelles. La défaite de la France, la victoire de la réaction prussienne, l’écrasement de la Commune en laquelle il avait mis beaucoup d’espoir, l’amenèrent à se détourner à nouveau de l’action politique et à se réfugier dans les sciences, à la recherche des lois de l’évolution pour prouver l’unité de la vie cosmique, organique et sociale.
Mais, à partir des années 1860, il s’était aussi engagé dans la conception d’un mouvement national juif, en opposition avec les doctrines dominantes de l’assimilation. Dans son ouvrage Rome et Jérusalem, publié à Leipzig en 1862, grâce à l’aide de l’historien Heinrich Graetz dont il partageait la conception nationale de l’histoire juive, il montrait que les juifs ne devaient ni ne pouvaient s’assimiler ; fl appelait à un retour à la culture juive et à une colonisation de la Palestine sous les auspices de la France révolutionnaire, défenseur du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La question juive demeurait, car les juifs restaient des étrangers ; c’était la dernière question des nationalités. Le temps du Retour approchait, attendu avec ferveur religieuse, en liaison avec les temps messianiques ; ce Retour pouvait être réalisé pratiquement, car les juifs avaient pu accéder au politique par l’éman­cipation. Ce Retour possible était aussi souhaitable : les juifs pourraient édifier une société nouvelle conforme aux principes mosaïques, c’est-à-dire socialistes. Ils se­raient un phare pour l’humanité. Hess tenta, le plus souvent en vain, d’unir les ef­forts des partisans religieux et laïques d’un mouvement national juif et de convain­cre l’Alliance israélite universelle de soutenir une œuvre de colonisation : ses idées apparurent à ses compagnons socialistes comme la nouvelle utopie d’un rêveur.
Hess mourut à Paris en 1875 ; il fut enterré dans le caveau familial du cimetière juif de Cologne-Deutz, en présence de nombreux dirigeants socialistes, surtout allemands et ses cendres furent transférées en Israël en 1961, en présence de David Ben Gourion. On a là le résumé de divers engagements d’une personnalité socia­liste du Vormärz qui désirait inscrire la théorie humaniste dans la praxis et qui, face à l’État aux partis multiples, déboucha sur le socialisme démocratique.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article216330, notice HESS Moses par Alain Boyer, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 18 mars 2020.

Par Alain Boyer

ŒUVRE : Outre les ouvrages cités, consulter, pour compléter la bibliographie de Hess, A. Boyer (éd.), Moïse Hess. Rome et Jérusalem, 1981 (lre éd. ail, 1862). — Ausgewählte Schriften, introd. par H. Lademacher, 1962. — Briefwechsel, publié par E. Silberner, 1959. — Philosophische und sozialistische Schriften 1837-1850, publié par W. Mönke, 1980.

SOURCES : D. Koiten, Zur Vorgeschichte des modernen phllosophischen Sozialismus in Deutschland, Berne, 1901. — A. Cornu, Moses Hess et la gauche hégélienne, Thèse, Paris, 1921. — T. Zlocisti, Moses Hess. Der Vorkämpfer des Sozialismus und Zionismus 1812-1875, Berlin, 2e éd., 1921. — E. Silberner, Moses Hess. An annoted Bibliography, New York, 1951 ; The Works of Moses Hess. An lnventory of his signed and anonymous publications, manuscripts and correspondance, Leiden, 1958 ; Moses Hess. Geschichte seines Lebens, Leiden, 1966. — B. Andréas, « Zur Agitation und Propaganda des ADAV 1863/1864 », in Zeitschrift für Sozialgeschichte, t. 3,1963. — BLDG, op. cit.

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